Marlène Jobert: « J’ai la passion de l’écriture, cela me maintient en forme »

@JP Baltel

Plus de 15 millions de contes audio vendus, sept écoles maternelles qui portent son nom… la seconde carrière de Marlène Jobert, conteuse pour enfants après avoir été une actrice de premier plan, lui a permis de souffler sans nostalgie ses 80 bougies. Et lui offre même la possibilité de travailler avec sa fille, Eva Green.

Le 4 novembre dernier, on pouvait lire sur le compte Instagram de l’actrice internationale Eva Green : « Bon anniversaire to my dearest gorgeous Maman. Toi qui es restée si jeune dans ta tête que tu en as oublié de vieillir. Love you to infinity and beyond », suivi de dix roses. La « très chère magnifique maman aimée jusqu’à l’infini et au-delà » dont il était question s’appelle Marlène Jobert et fêtait, ce jour-là, ses 80 ans.

80 ans, la rousse mutine du cinéma français dont la voix enfantine et le jeu très naturel ont inspiré tous les réalisateurs marquants des années 60 et 70, de Jean-Luc Godard (Masculin féminin) à Maurice Pialat (Nous ne vieillirons pas ensemble), en passant par René Clément (Le passager de la pluie), Jean-Paul Rappeneau (Les mariés de l’an II), José Giovanni, (Dernier domicile) et Yves Boisset (Folle à tuer). Ses jumelles, Eva et Joy, viennent d’atteindre l’âge qu’elle avait quand elles sont nées : 40 ans.

Le compte est bon ! Difficile, en revanche, d’être aussi précis concernant le nombre des contes que Marlène Jobert a inventés, revisités ou simplement racontés pour ses collections de livres audio chez Glénat : plusieurs centaines. Marlène Jobert, elle-même, s’y perd.

Si ce travail d’auteure et de conteuse lui apporte beaucoup de satisfactions — notamment celle de travailler avec sa fille Eva Green, qui vient de prêter sa voix à l’enregistrement du tout nouveau La Belle et la bête* —, il ne remplit pas toute sa vie. Au moment de l’interview, Marlène Jobert était préoccupée par l’élagage des arbres de sa propriété normande où elle habite. « Mais quand cela n’est pas les arbres, c’est le toit; dans une maison, il y a toujours quelque chose à faire. » Et préoccupée aussi de ne pas savoir quand elle reverrait ses deux petits-fils (les enfants de Joy) qui vivent en Italie et dont elle est privée depuis que le vilain virus rôde. 

 

Avec qui avez-vous soufflé vos 80 bougies ? 

Avec mon mari (Walter Green, le père de ses filles) ! On voulait organiser une fête pour nos 80 ans à tous les deux et les 40 ans de nos filles, mais, à cause de ce virus, nous n’avons pas pu nous réunir. 80 ans, j’ai du mal à réaliser ! On me dit que je ne les fais pas, mais ils sont là quand même, tous ces ans. Je les sens. 

 

Pourquoi vivez-vous en Normandie ? 

Je me sens mieux ici qu’à Paris. J’ai toujours aimé la nature et je l’apprécie de plus en plus. La vue autour de moi est magnifique : une belle campagne, des arbres, la mer pas très loin. Je cultive un jardin potager. De toute façon, à Paris, je n’ai plus tellement d’amis. Ils sont presque tous décédés. C’est la rançon de l’avancée en âge. Je ne veux pas vous plomber le moral, mais vieillir n’est pas marrant. Surtout si on est désœuvré, car, alors, on ressasse et, quand on ressasse, les idées noires apparaissent ! Heureusement que j’ai la passion de l’écriture. Cela me maintient en forme. 

 

Votre carrière d’actrice a démarré en 1966 grâce à Jean-Luc Godard. Comment vous êtes-vous rencontrés ? 

J’étais élève au Conservatoire de Paris et j’avais déposé des photos de moi dans différentes maisons de production pour trouver de la figuration. Godard m’a repérée et m’a convoquée. J’avais dû lui plaire avec mon physique un peu androgyne et mes taches de rousseur. Il m’a reçue, puis m’a demandé d’aller visionner son dernier film, Une femme mariée. Il a organisé une projection rien que pour moi. J’étais très impressionnée ! Il était convenu que je l’appelle pour lui dire ce que j’en pensais. Je me réentends lui expliquer avec l’insolence de la jeunesse : « Votre film est pas mal. Mais j’ai nettement préféré Pierrot le fou et A bout de souffle. » Je pense que c’est cette spontanéité qui lui a donné envie de me choisir. 

 

Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ? 

D’avoir été désorientée ! Godard ne donnait aucune indication sur les personnages, pas de directive de jeu et nous faisait travailler sans script. Il attendait qu’on lui fasse confiance. J’ai été contente de rencontrer, sur le tournage, une autre jeune comédienne, Chantal Goya. On s’est secourues réciproquement. On devait tourner une scène où nous étions nues toutes les deux, mais on nous filmait à travers un verre dépoli de salle de bain. Chantal était enceinte et son mari, Jean-Jacques Debout, refusait absolument qu’elle se déshabille. Alors,  j’ai fait deux passages devant la fenêtre en donnant l’illusion de deux femmes différentes. Godard n’a pas remarqué le subterfuge. 

Dans votre livre Les baisers du soleil on découvre que votre enfance ne vous a pas prédestinée à votre carrière de comédienne ni, plus tard, à celle de conteuse.

 

Comment avez-vous réussi à vous extirper de votre milieu familial plutôt rude et sévère ? 

C’est vrai que, en tant qu’aînée de cinq enfants, j’étais souvent réquisitionnée pour du travail domestique; de plus, mes parents craignant je ne sais quoi, me vissaient à la maison. Mon père, militaire de carrière, avait encouragé mon frère cadet à se mettre à l’accordéon pour pouvoir intégrer la troupe artistique de l’armée de l’air qui produisait des spectacles itinérants. Mon frère était doué; il a gagné des coupes. Un jour, le directeur de la troupe est venu le chercher à la maison et c’est moi qui lui ai ouvert la porte. Il m’a regardée et m’a demandé si j’accepterais de jouer dans un sketch qu’il avait écrit. Voyant l’échappatoire qui s’offrait à moi, j’ai dit oui. Sur scène, comme j’étais très myope, je n’ai pas été impressionnée par le public que je ne voyais pas et je me suis lâchée. On m’a suggéré, par la suite, de prendre des cours au Conservatoire à Dijon où nous vivions. Ce que j’ai fait, deux soirs par semaine. J’ai obtenu un premier prix au concours de sortie. 

 

Un prof vous propose de monter tenter le Conservatoire à Paris. Comment ont réagi vos parents ? 

J’étais certaine que mon père n’accepterait jamais, mais il a été d’accord ! Je pense que, au fond, mon père avait des désirs d’expression artistique enfouis en lui : il aimait raconter des blagues et faire rire. En devenant comédienne, j’ai sans doute réalisé un de ses rêves. Cependant, ma mère n’a pas compris que mon père me laisse partir pour Paris. Pour elle, le métier d’actrice exposait à une vie de dévergondée. J’avais 19 ans quand je suis arrivée à Paris, je n’étais pas encore majeure. 

 

Les bonnes fées sont avec vous : vous ne mettez pas longtemps avant de percer. 

J’ai eu de la chance, c’est vrai.  J’ai obtenu une bourse et rejoint l’Ecole de la rue Blanche avant d’entrer au Conservatoire. Au bout d’un an, voilà que je décroche un rôle au théâtre au côté de Yves Montand dans Des clowns par milliers, mais qui m’oblige à partir en tournée.  A l’époque, on n’avait pas le droit de quitter le Conservatoire pour jouer. Si on partait, on ne pouvait pas réintégrer l’école. Je suis partie et je ne l’ai jamais regretté. Je me suis bien débrouillée sans cela.  

 

Comment expliquez-vous votre bonne fortune ? 

Je suis arrivée à une période où ma nature un peu ordinaire a plu. J’avais spontanément une manière de m’exprimer et de bouger qui sonnait naturel; les réalisateurs et le public ont aimé ma personnalité. Et puis, j’ai eu la chance de tomber sur de beaux rôles, je pense en particulier à celui d’Albertine Sarrazin dans L’astragale. Le métier d’acteur est injuste, vous savez. Le facteur chance joue un rôle important.   

 

Votre côté « femme enfant » ne vous a-t-il pas desservie dans vos relations de travail ? 

Je manque énormément d’assurance. C’est un reliquat de mon parcours scolaire qui a été compliqué; je me suis longtemps sentie un cancre. Pour ne pas être prise en défaut, j’étais — je suis toujours — terriblement exigeante et perfectionniste avec moi-même. Quand je n’étais pas entourée de gens partageant ma volonté d’atteindre la perfection, je le faisais savoir. Parfois avec rudesse. Je me suis donc plutôt forgé une réputation d’emmerdeuse. 
 

Vous qui avez raconté vos difficultés avec Yves Montand — qui s’est montré très pressant avec vous — vous avez dû vous sentir solidaire de la vague #Metoo…

L’épisode avec Montand a été une grande surprise et une grosse déception, en même temps. Je l’admirais tant. Mais, à part lui, je n’ai pas tellement souffert de harcèlement. Ce qui n’a pas été le cas de ma fille Eva. Donc, j’applaudis des deux mains et je regrette de n’en avoir que deux. Enfin, ils ne peuvent plus tout se permettre.

 

Conseillez-vous votre fille Eva Green ?  

Ce que je lui ai conseillé était de ne pas faire ce métier. Mais elle ne m’a pas écoutée… et tant mieux, car elle réussit très bien. Elle a des qualités exceptionnelles qui ne sont pas que physiques ! Et c’est une bosseuse. Eva ne me consulte pas pour ses choix, elle me demande parfois un avis sur l’interprétation, quand elle hésite.  
 

Pourquoi lui avoir déconseillé le métier d’actrice ? 

Je l’ai trouvé difficilement compatible avec ma vie de famille. Quand je suis devenue mère, j’étais déchirée de partir tourner. Je téléphonais trente fois par jour à la nounou pour m’assurer que tout allait bien. Cela devenait ingérable émotionnellement. Alors, j’ai arrêté. Et j’ai découvert le plaisir de l’écriture qui me permettait de rester à la maison. La transition s’est opérée naturellement, sans préméditation, ni sensation de sacrifice

 

Vous êtes restées proches les trois ? 

Joy vit en Italie et Eva à Londres, donc on se voit peu. Mais elles m’appellent chaque jour. Parfois, en même temps, c’est drôle. Elles sont pourtant de fausses jumelles.

 

Comment êtes-vous devenue auteure de livres pour enfants et conteuse ? 

J’ai découvert les contes avec mes filles. Mes parents ne m’avaient jamais raconté d’histoires. Passer du temps avec mes filles m’a fait comprendre ce qui faisait rire ou frémir les enfants. Ils aiment avoir peur pour être consolés, ensuite. J’ai commencé par lire à mes filles des contes classiques, puis je me suis mise à en inventer qui intégraient des petits événements qui s’étaient produits dans la journée. Un soir, une amie m’a entendue et m’a demandé pourquoi je n’écrirais pas ce que je racontais pour le proposer à un éditeur. 

 

Aujourd’hui, sept écoles maternelles portent votre nom. Quel effet ça fait ?  

Cette reconnaissance m’émeut beaucoup. D’autant que mes rapports avec l’école ont été douloureux. Ecrire pour les enfants est très contraignant. Il faut être simple pour être bien compris, sans être conventionnel et banal pour autant. Il s’agit donc de se contrôler et de chercher à tourner les phrases d’une certaine manière. C’est un travail artisanal. 

 

C’est quoi le secret de votre couple qui dure depuis plus de quarante ans ? 

Walter et moi ne vivons pas toujours ensemble. Mon mari préfère Paris et, moi, la Normandie. Comme conduire ne le dérange pas, il fait la navette. C’est important de ne pas être collés. Surtout quand on vieillit, car on aime de moins en moins faire des concessions. On a bien vu l’effet du confinement sur les couples y compris âgés. Beaucoup ont explosé. 

 

Vous aimez la solitude, alors ? 

Oui, quand elle est choisie. Elle me permet de me retrouver avec moi-même, de voguer vers mon imaginaire d’où je reviens avec des idées de contes, et surtout d’écrire au calme. Mais le confinement commence à me peser. J’ai envie de sortir, de serrer les gens que j’aime dans mes bras. Notamment mes deux petits-fils que je n’ai pas vus pendant un an. J’ai l’impression qu’on nous a volé du temps. C’est dur ce que nous vivons. Et cela n’est pas fini, hélas. 

 

Qu’aimeriez-vous qu’on vous souhaite pour 2021 ? 

La santé, bien sûr ! Pour l’instant, cela va, mais je devrais m’occuper davantage de moi. On me reproche de ne pas faire assez de sport. Je trouve toujours plus urgent que d’aller marcher ou courir sur mon tapis roulant !  

 

Véronique Châtel

 

 

La belle et la bête, lu par Marlène Jobert et Eva Green
Glenat Jeunesse, 2020 

 

Les baisers du soleil, livre de souvenirs
Editions Plon, 2014 

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