Manuelle Pernoud : « On ne peut pas rester sans rien faire »

©DR, Yves Leresche

Fin février dernier, Manuelle Pernoud a quitté la RTS forte de  35 ans d’activité. Après un voyage de transition en Amérique latine, on la retrouve chez les Vert’libéraux genevois et au service d’une ONG, Action de soutien à l’enfance démunie (ASED).

A une quinzaine près, Manuelle Pernoud n’aurait pu faire ses adieux à la télé comme elle l’avait prévu. Fin février, un grand apéro réunissant une soixantaine de personnes a pu célébrer, « sans crainte et sans masque », le départ de la RTS de celle qui fut productrice, journaliste et présentatrice du magazine A Bon Entendeur. Depuis, le paysage suisse et nos habitudes de vie ont changé du tout au tout, Covid-19 oblige. Pas de quoi toutefois entamer l’équilibre d’une Manuelle Pernoud en phase réussie de « métempsychose », comme elle aime à le dire.

Après un voyage en Argentine, où elle rêvait de se rendre, et au Brésil, pour assister au premier concert d’un ami chef d’orchestre nommé à São Paulo, elle et son mari ont pu regagner la Suisse de justesse. « Nous avons failli rester bloqués en Argentine qui a fermé son espace aérien et ses frontières. Mais je suis là, tout va bien, et c’était important, pour moi, de faire un tel voyage. » La journaliste s’était fixé pour objectif d’opérer une coupure nette avec sa vie « extrêmement dense à la RTSR ». Et l’ancienne présentatrice du TJ de se reprendre avec un sourire : « A la RTS » !

 

Verte libérale

Si les rappels et les alertes vibrent moins souvent sur son agenda, celui-ci n’est pas pour autant dévolu aux seuls loisirs et à la famille. Loin s’en faut, puisque Manuelle Pernoud s’est lancée en politique : « J’ai eu la chance d’être acceptée, puis élue au comité directeur du Parti vert’libéral à Genève. » Une première pour cette femme indépendante d’esprit qui, toute sa vie de votante et d’électrice, n’a jamais été affiliée à un parti. A ses yeux, une quelconque appartenance eût été incompatible avec l’exercice de son métier. « Sur le fond, je me sentirais mal à l’aise avec le bipartisme qui est réducteur et crée des blocages. Le centre a l’avantage de pouvoir naviguer, ce qu’on lui reproche à tort d’ailleurs, dès lors qu’il permet de trouver des alliés à gauche et à droite en fonction des objets en discussion. »

En pleine forme, Manuelle Pernoud se sent disposée à s’engager au service de la communauté. « J’ai travaillé treize ans dans le cadre d’une émission qui était l’incarnation du service public. J’ai envie de rester au service de ce public. Rien qu’une petite nuance de vocabulaire. En faisant partie d’une ONG et d’un parti, choses très différentes, cela rejoint ce désir-là. »

 

 

 

Une expérience albanaise marquante

Dans la Genève internationale, les organisations humanitaires ne manquent pas. Or, ce n’est pas le hasard qui voit Manuelle Pernoud se mettre au service de l’Action de soutien à l’enfance démunie (ASED). En 1993, alors présentatrice du TJ, elle découvre des images « épouvantables » en provenance du sud de l’Albanie : des enfants handicapés, parqués comme des animaux dans des lits en fer. « Cette tragédie-là m’a vraiment incitée à dire : « On ne peut pas rester sans rien faire. » J’ai contacté Jean-Luc Nicollier, réalisateur et collègue, fondateur de l’ASED avec sa femme. Il a réagi très très vite. Et moi, je suis partie dare-dare sur place pour me retrouver à Berat devant une maison délabrée que j’ai trouvée vide. Grâce à Jean-Luc qui a fait tout un périple pour retrouver ces enfants, il a été possible, dans un premier temps, de les rassembler. »

 


En 1993, Manuelle Pernoud découvre des images terribles en provenance du sud de l’Albanie :  des enfants handicapés dont le sort l’émeut et sert de catalyseur à son action humanitaire.

 

 

En réalité, il s’avère que, dans différents foyers, des mineurs et des adultes handicapés vivaient sans aucune séparation. Maltraités, lavés au jet d’eau froide, ils étaient entièrement démunis. Des semaines, des mois, puis des années durant, l’ASED leur vient en aide. Après leur avoir fourni des vêtements et des soins, commence la phase de rénovation et de construction de nouveaux bâtiments et, surtout, une tâche essentielle : la formation d’un personnel professionnel, car jusque-là seuls des bénévoles sans notion de pédagogie spécialisée œuvraient sur place. « De fil en aiguille, sur une durée de vingt-sept ans, l’ASED a fait un travail magnifique, en collaboration avec l’Etat albanais, la Haute école pédagogique vaudoise et avec l’appui financier temporaire de la DDC, à tel point que la prise en charge des personnes handicapées en Albanie est un secteur qui fonctionne aujourd’hui et qui est en passe d’être complètement reprise sur place par les pouvoirs publics. »

 

Sans l’irruption malheureuse du coronavirus, Manuelle Pernoud se serait déjà rendue sur place en compagnie de Clarita Martinet Fay, la directrice de l’ASED. Et de souligner les valeurs qui lui font croire en l’action de cette ONG : « Pas question de parachuter de l’aide humanitaire, comme le font très bien d’autres ONG. Nous fournissons bien plus une aide au développement, durable, à long terme, avec des partenaires locaux dont on a pu mesurer la fiabilité. Lorsqu’il y a une prise en charge d’adolescents et d’adolescentes, et souvent le sort des filles est bien pire, nous prenons toujours en compte le contexte social. »

Une politique d’aide au développement « très forte et très appréciable » pour la journaliste reconvertie. « Mais, pour cela, il faut de l’argent et il ne tombe pas du ciel. C’est notamment la mission du comité dont je fais partie. Mon job est de faire un appel aux dons ou aux legs à des donateurs et à des donatrices qui, faute d’héritiers, par exemple, accordent une partie de leur fortune à l’ASED. Grâce à quelques donatrices, plusieurs écoles importantes sont sorties de terre et fonctionnent aujourd’hui. » A bon entendeur, si l’on ose dire !

Active dans six pays (Albanie, Bénin, Burkina Faso, Inde, Madagascar, Sénégal), très présente sur les réseaux sociaux, l’ASED cible également ses recherches de fonds auprès d’entreprises, de fondations ou d’entités publiques. 

 


Manuelle Pernoud travaille pour l’ASED, une ONG basée à Genève et qui a comme mission principale l’accès à l’éducation des enfants et des adolescents défavorisés. On découvre ici, en 2020, l’école préscolaire Jamono Cheikh Wade dans la ville de Guédiawaye, au Sénégal. Là-bas, le taux de scolarisation pour les enfants entre 6 et 12 ans est de 80 %, mais près de la moitié des enfants inscrits quittent l’école en cours d’année pour différentes raisons (familiales, économiques, santé, etc.). ©DR

 

Bien entendu, de par sa notoriété, Manuelle Pernoud assure une visibilité aux projets de l’ASED qui visent toujours à rendre les bénéficiaires « indépendants dans un contexte difficile ». Au-delà de son rayonnement et de son carnet d’adresses, la journaliste apporte également ses idées. Dernière en date, concrétisée : convaincre les membres du comité de chercher des fonds pour soutenir un psychologue kenyan qui agit dans un très grand bidonville aux portes de Nairobi. « Un projet qui m’est apparu grâce à un film réalisé par une amie. »

Si elle est essentiellement orientée vers la jeunesse de pays économiquement faibles, l’ASED accompagne des enfants en bas âge jusqu’à leur jeune âge adulte. « La question de l’âge a été discutée avec Clarita, la directrice et le comité. Force est de constater que cette notion n’a pas le même sens dans toutes les régions ou toutes les cultures. » Tout dépend des conditions de vie. Et de l’état de pauvreté, bien sûr. Chez Manuelle Pernoud, l’action humanitaire bénévole et ce nouveau départ en politique sont le signe d’une nouvelle jeunesse.
 

 

Nicolas Verdan

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