Manuella Maury : « Mes parents m’ont transmis une capacité d’émerveillement »

© Darrin Vanselow

Manuella Maury, journaliste à la RTS, nous ouvre les portes de son adorable maison de Mase, dans le val d’Hérens. Chez elle, le charme ne va pas sans authenticité.

A Mase, un village perché sur les hauteurs du val d’Hérens, le temps est radieux. Là-haut, chez elle, à deux pas du Vieux Bourg le restaurant familial (une adresse bistronomique à recommander), Manuella Maury, journaliste à la RTS, et fondatrice du Festival de la correspondance, renoue avec ses racines. Loin du tumulte de la plaine, elle se confie avec une belle générosité d’être. Sensible et courageuse, fragile et forte, cette femme flirtant avec la cinquantaine a l’art de réunir les contraires. Pas un mot pour ne rien dire chez cette passeuse, douée de l’art de faire parler les autres. Quitte, ce jour-là, à inverser les rôles. Et voici que, aux premières questions et réponses, le tutoiement s’impose déjà. Nous sommes bien en Valais. La parole, conviviale, ne s’embarrasse pas, ici, d’un austère « vous » de politesse.

Etre interviewée, alors même que tu es journaliste, cela te fait quoi comme impression ?

Je trouve miraculeux d’être encore interviewée. Je suis une passeuse doublée d’une passoire. Ce n’est pas moi qui fabrique les choses. Je les offre au regard et les oublie pour faire place aux autres. Qu’on s’intéresse encore à moi me semble curieux. Et si, évidemment, ça nourrit mon ego, cela ne me donne pas plus de confiance en moi. Avec les années, je mesure toutefois ce que je peux dire dans une interview. J’ai eu de très mauvaises expériences. Disons que, lorsqu’on est correcte avec soi-même, on n’a peu à craindre. Reste qu’il y a une vraie responsabilité à prendre publiquement la parole. Mon vœu serait de pouvoir glisser ici quelque chose de lumineux.
 

Ce petit chalet, c’est donc ton nouveau chez-toi, loin des villes ?

Cela fait trois ans que je suis revenue dans mon village. Je me trouve dans un nid que j’aimerais plutôt pigeonnier comme me l’a fait remarquer une copine. Il y avait quelque chose de tentant de revenir ici avec l’espoir de me sentir protégée de tout. Aujourd’hui, le vol me manque, mais j’en suis encore à chercher la protection jusque dans les moindres détails.
 

Ce village, c’est ton lieu idéal ?

Ce n’est pas romantique de venir vivre à la montagne. C’est un fantasme de bien des urbains qui rêvent de hauteur à force de vivre sous le stratus. Revenir dans un village, c’est très exigeant. On a enterré cinq personnes en un mois : des gens d’ici, avec lesquels j’ai grandi. La mort est à côté de chez moi. J’habite à côté du cimetière, une chance, parce que j’adore les cimetières. Ici la mort, ce n’est pas juste un concept : tu dis physiquement adieu. Quand mes parents enterraient les leurs, autrefois, il y avait plein d’enfants dans les églises. Une continuité. Aujourd’hui, les familles sont nettement moins nombreuses. Jusqu’il y a peu encore, on vivait au village sans confort. L’exode fut important. De nos jours, on y revient. On a le wifi et l’eau chaude à Mase, mais c’est la quête d’un autre confort qui commence, je crois.
 

Tu n’es donc pas complètement protégée. Le village t’a sauté à la figure.

Je suis beaucoup moins protégée qu’en ville. Mais c’est ce que je cherchais. C’est comme quand tu recommences le sport. Tu te dis que l’idée est géniale. Mais tu as vraiment mal aux cuisses. Et il te faut un moment jusqu’à ce que tu retrouves le plaisir. La première année, j’en ai eu beaucoup. La deuxième année, j’ai trouvé cela lourd et exigeant. Cela ouvrait en moi des trappes que je ne voulais pas explorer. Et puis, j’ai compris que j’étais venue ici pour vivre avec les autres, sans possibilité de fuite. Sans enfant, en ville, c’est difficile de pouvoir l’expérimenter.
 

En cet endroit, où tes souvenirs d’enfance et tes projets d’avenir se croisent, vois-tu encore passer le temps ?

Je vieillis, le temps s’accélère, se densifie, je peux percevoir cette accélération. C’est d’ailleurs fascinant. Il y a eu surtout la mort de mon père, en 2016. Il avait 82 ans. Pour moi, c’est une rupture claire. Tout change. Un mois avant qu’il ne meure, je décide de revenir ici. Il y a quelque chose qui se met en place. Une sorte de désalignement bienvenu des planètes. Tout devient clair : je vais revenir, retaper cette maison. A l’époque, j’étais en couple et mon compagnon était d’accord de me suivre. Si cela n’avait pas été le cas, je serais venue ici de toute manière. Cela ne se discutait pas.
 

Qu’est-ce que tu pensais construire ici, avec ce retour à Mase ?

J’avoue que c’est devenu aussi irrationnel qu’obsessionnel. Je me suis vraiment posé la question : « Etais-je motivée par le besoin de restituer ce que mon père avait investi ? » Parce que, finalement, lui, toute sa vie, il s’est battu pour le vivre-ensemble. Le village était plus important que la famille.
 

Ton père a eu une enfance paysanne à Mase ?

Mon père a eu sa première paire de chaussures personnelles à l’âge de 15 ans. Il a passé sans transition d’un monde communautaire, dans un habitat aussi petit que le mien aujourd’hui (NDLR, deux fois 25 mètres carrés sur deux étages) à proximité du bétail, à une société globalisée qui a vu l’une de ses filles s’établir avec sa famille aux Etats-Unis. Etre né dans une famille de paysan signifiait qu’il ne pouvait pas faire des études. A moins d’être curé. En revanche, les villageois avaient tous le même niveau de vie. Ils étaient sans fortune, mais ne mouraient pas de faim. Ils avaient un sens de la solidarité et de la vie à plusieurs. Mon père a travaillé pour la Grande Dixence avant de reprendre ce bistrot de famille. Son père, mon grand-père donc, a électrifié la vallée. Puis, l’argent est arrivé, la construction de routes, les premiers étrangers. Tout va se diluer avec une intensité folle en même temps que s’ouvrir avec un élan extraordinaire.
 

Tes sœurs et toi avez ainsi grandi dans ce paysage en pleine mutation…

Oui, et nous n’avions qu’un rêve : nous barrer d’ici ! Si on m’avait dit alors que je reviendrais, un jour, retaper une maison à Mase, j’aurais éclaté de rire. Dans notre restaurant, les étrangers étaient nombreux à nous raconter leurs paysages. Il fallait que je voie comment c’était plus loin. Et, depuis, rien n’a changé. Quand je monte dans un avion, je suis comme une petite fille. Cette capacité d’émerveillement est un héritage de mes parents.
 

Et comment tu as fait pour retrouver ce vivre-ensemble, alors ?

J’y suis allée à l’instinct, comme j’ai toujours fonctionné dans ma vie. C’est d’ailleurs une vraie difficulté quand tu vis dans le monde du tableau Excel et des études de marché.
 

Arrives-tu à te souvenir quelle femme tu étais il y a vingt ans, quand tu animais une émission sur la Première de la Radio suisse romande ?

J’étais dans une innocence complète, qui m’a bien protégée d’ailleurs. Je suis arrivée à la radio par hasard. Tout s’est enchaîné par hasard, même la télé où j’ai commencé à travailler.
 

Par hasard, vraiment ?

Pour autant qu’on ne considère pas les hasards comme des rendez-vous. Pour la télévision, c’est parti avec le journaliste de la TSR Denis Poffet qui prend un car pour monter dans le val d’Anniviers. Il entend ma voix à Rhône FM; il me fait venir à Genève, avec Nicolas Burgi; ils me font passer un test et m’engagent. J’ai rapidement quitté la TSR. Je n’y trouvais pas ma place. C’est la Médiathèque du Valais et Jacques Cordonnier qui m’ont offert l’asile durant deux ans. La TV me semblait lourde. A la radio, j’avais un micro et je pouvais tout faire. Quand je suis revenue à la télévision, des années plus tard, il m’a fallu beaucoup de temps pour trouver la famille qui me permette de faire ce que j’avais dans la tête. Gérard Mermet (Carabine FM, Les Dicodeurs…) fut l’un de mes maîtres.

Tu parles de famille. Tu t’es sentie chez toi à la TSR ?

Oui, mais pour combien de temps ? Cela ne dure jamais longtemps, et c’est pourquoi je suis souvent partie. Je faisais des émissions et, après, je quittais même la Suisse. Je ne voulais pas être entamée.

 

Entamée ?

J’ai de la peine avec la répétition. Je fonctionne à tiroirs. Ils sont tout le temps ouverts, avec des idées qui rentrent et qui sortent. Or, tous les médias ont besoin de répétition. Ils veulent un concept, du minutage et une forme. Une sorte de bonzaï, quand on y pense. Une sorte de jardinage sévère et systématique de la parole, de l’instinct, de l’instant. Et les réseaux exigent plus encore. Mais je travaille librement dans ce monde-là. Libre à moi de quitter ce milieu, si je suis tout à fait cohérente. Le suis-je ?

 

Et la suite professionnelle, tu l’imagines comment ?

Après la Fête des Vignerons, je voulais tout quitter. Mon employeur a été généreux. Il m’a conseillé de prendre du repos. Je sais que je vais présenter le centenaire des combats de reines, en mai prochain. Je m’en réjouis déjà. Précisément, parce qu’il y a de la parole, de l’instinct et de l’instant. De la télé en direct, c’est rare.
 

Le passage de l’âge, c’est quelque chose de physique ou d’intériorisé chez toi ?

Hier, je suis montée en peau de phoque jusqu’à l’alpage de Mase avec ma cousine et je me suis dit : « Pas mal ! » On a grandi ensemble. Elle fait de la coopération en Inde. Avec son mari colombien, elle a eu deux filles adorables. Avoir des enfants, c’est disposer de repères dans le temps. J’en ai certes eu avec mes quatre nièces et deux neveux, qui ont entre 21 et 33 ans. Je me dis que vieillir sans cette mesure donne l’illusion que le temps ne passe pas vraiment. On reste aussi plus longtemps l’enfant de nos parents. D’où la violence de la disparition de mon père et la terreur de perdre ma mère.
 

Ta mère, vit proche de chez toi, n’est-ce pas ?

Oui, à 81 ans, elle est une femme merveilleuse. Elle est mon phare.
 

Tu parles avec elle de ta peur de la perdre ?

Oui, mais ça va me faire pleurer… (beaucoup d’émotion dans la voix). Elle a peur de me laisser seule avec cette angoisse. Pour le reste, elle est tellement prête. Elle a une telle simplicité. Je ne sais pas comment expliquer ça. Elle a toujours tout accepté de la vie, à commencer par le temps qui passe. J’observe que, dans le monde qui est le sien, ce qui advient n’est pas à combattre. Il faut se battre pour ce qui doit advenir. Elle dit, par exemple, qu’elle n’a pas vécu cette ménopause dont tout le monde parle aujourd’hui. Peut-être, affirme-t-elle, parce qu’elle n’avait pas le temps de la ressentir si durement, alors qu’elle travaillait. Ou parce que ce n’était pas un sujet de discussion ?
 

Tu évoques précisément la question dans une très belle lettre adressée à ton médecin et que tu as lue en public à l’occasion du Forum Santé 2019.

Oui, je pense qu’il y a des étapes de vie dont on ne discute pas franchement. Quand une gynécologue te dit qu’il est possible d’avoir des enfants à 44 ou à 45 ans, elle est gentille avec toi qui a rêvé tellement fort d’être mère. Je sais que des femmes ont des enfants après 45 ans, et je ne les juge pas. Mais je déplore cette société qui laisse croire que donner la vie à 35 ans c’est… jeune. La jeunesse du corps se moque de celle des magazines. Le corps est malmené dès lors que la tête pratique le déni. Il me semble, hein ? La relation à son médecin de famille, c’est important pour toi. Ils sont tellement précieux et si peu considérés. Nous leur déversons nos sacs à poubelles de malheurs dans l’espoir qu’ils les recyclent. Avant de consulter, on devrait nous apprendre à trier.
 

Toi qui vis à la montagne, es-tu sensible à un mot qui fait désormais partie du langage courant : « climat » ?

En vivant à la montagne, j’ai une sensation physique du climat. Il influe sur ma vie. Il y a une année, nous étions bloqués au village à cause d’un éboulement. C’est là, sous mes yeux. Je suis convaincue que nous pouvons tous agir à notre petit niveau. Je le fais en revenant au village, mais avec tellement de contradictions : j’ai dû acheter une voiture, parce que mon rythme professionnel ne colle pas aux transports en commun. Nous sommes des êtres de paradoxe, et la crise climatique renforce ce trait chez chacun de nous.

 


Généreuse d’elle-même, Manuella Maury sait recevoir chez elle.

 

Tu es pessimiste face à ces questions environnementales ?

On doit pouvoir laisser la lumière dans la tête des générations qui réinventent déjà ce monde. Il faut plus que jamais croire à la poésie. Il faut lire Alexandre Voisard. Il a une intelligence malicieuse. Il dit que : « Grâce à son père, il a appris à nommer les choses dans le détail . » Moi qui suis une passeuse, j’ai une admiration pour ceux qui nomment les choses. Les biologistes que j’ai pu côtoyer à Passe-moi les jumelles. A mes yeux et à mon cœur, les poètes sont les derniers combattants. Plus efficaces que les activistes déconnectés du réel, ils nous offrent le réenchantement.

Ecrire sur papier ou par courrier électronique, au fait, c’est différent ?

Cela reste de la correspondance, et j’écris beaucoup de mails. Mais c’est plus immédiat. Je ne réponds pas moins à la main quand je peux. Là, ces jours, j’écris à celles et à ceux qui ont collaboré à mon festival.
 

Quel sera le thème de l’édition 2020 du Festival de la correspondance ?

Lettres d’exil et d’aventures.

 

     Nicolas Verdan
Photos: Darrin Vanselow


A faire

Le Festival de la correspondance se tiendra à Mase (VS) les 17 et 18 octobre 2020.

 

                    

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