Lolita, du micro aux pinceaux

Corinne Mettraux, alias Lolita, dans son atelier, en France voisine. Une fois par semaine, elle va à Lausanne garder sa petite-fille Nina.

©Yves Leresche

Son départ de la RTS, en 2017, a été plus douloureux qu’elle ne l’a laissé paraître. Mais la femme de radio et de poésie a le goût des belles histoires. La sienne se poursuit comme elle l’a rêvée, dans un atelier de peinture avec vue sur le jardin.

C'était en 2009. Lolita, l’ex-zouavesse de Carabine FM, enchantait les soirées de La Première avec ses Drôles d’histoires. Au Nouvelliste qui lui demandait de se projeter idéalement dans dix ans, elle répondait : «J’aimerais être une vieille dame qui peindrait dans son jardin, entourée de mes chats, avec mon mari qui jouerait de l’accordéon. »

Bingo. Tout y est, et même plus, dans cette vieille ferme retapée à l’auvent bleu tendre, quelque part en France voisine sur le chemin d’Annecy. La fontaine dans le jardin, le potager en permaculture, deux chats, deux chiens et des poissons rouges. L’atelier de peinture à l’étage. Le mari joueur d’accordéon, mais aussi de violon, de guitare, de claviers : le ci-devant conjoint n’est autre que Robert Mettraux, cofondateur du mythique groupe folk des seventie’s Aristide Padygros.

Mais encore : dans le jardin, une petite roulotte de berger décorée d’étoiles de cirque. C’est le règne de Nina, la petite-fille de 5 ans, le cadeau bonus que Lolita n’avait même pas osé placer dans son tableau idéal. Oui, l’ex-présentatrice et productrice est aussi devenue grand-mère. « C’est génial ! » Finalement, il n’y a guère que la « vieille dame » que l’on cherche en vain en découvrant le petit monde de Corinne Mettraux alias Lolita, femme de radio et de poésie à la voix d’éternelle fillette.

Fillette, elle ne l’est déjà plus depuis longtemps lorsque, en 1983, le public romand la découvre sur Couleur 3 : elle a 26 ans et élève seule son fils de 2 ans. Vieille dame, on peine à croire qu’elle le sera un jour. A peine maquillée, elle promène sa grâce et sa sincérité tranquilles dans un bête sweat noir à capuche et semble repousser l’échéance grâce à une totale absence de coquetterie.

 

Un départ déchirant

Oui, 63 ans en mars prochain. Déjà trois ans qu’elle a quitté prématurément la RTS. En partant, elle a dit le déchirement que lui coûtait cette décision; son lien avec le public était puissant. En revanche, elle n’a que pudiquement mentionné « des conditions de travail qui ne la rendaient plus heureuse ». La vérité crue est que, les derniers temps, elle carburait aux antidépresseurs et enchaînait les bronchites. « En arrivant le matin sur le parking de la radio, j’éclatais en sanglots. » A l’évidence, cette maison où elle avait vécu un conte de fées professionnel était devenue pour elle un environnement délétère.

Mais les mauvais souvenirs sont balayés d’un sourire. « Ce que je retiens surtout de mon parcours, c’est la chance inouïe que j’ai eue de travailler à la RTS dans les années 1980-1990, dans une ambiance de liberté et de créativité extraordinaires, inimaginables aujourd’hui. »

 

Les années 1980 sont celles de la naissance de Couleur 3

Avec, à sa tête, l’audacieux Jean-François Acker. Il cherche des « voix » au moment où — divin hasard — Lolita, après avoir envoyé valser une carrière imposée de technicienne-dentiste (papa n’a pas voulu qu’elle fasse les beaux-arts), puis perdu un premier mari volage, se retrouve complètement paumée avec un petit Jo sur les bras. Des proches de Couleur 3 dressent l’oreille en entendant sa voix sur le répondeur de l’ami photographe Patrick Lüscher, qui l’encourage… « Je n’aurais jamais envoyé une cassette si je n’avais pas été aussi démunie. Ma voix, due à une déformation des cordes vocales, je la vivais comme un handicap. C’était un geste désespéré. »

 

Cette fameuse cassette

Où déjà, elle lit un texte littéraire — est postée un vendredi. Le jeudi suivant, Lolita est à l’antenne, « sans préparation… c’était gonflé ». Mais la suite de l’histoire dit encore mieux l’esprit de l’époque : immédiatement, la voix de la nouvelle recrue suscite insultes et protestations. « Les auditeurs ont cru que j’étais vraiment une allumeuse de 15 ans, surtout avec ce surnom qu’on m’a attribué et que je n’aurais jamais choisi moi-même… » Face à ce tir de barrage, Acker risque le tout pour le tout : la novice, au lieu de simplement annoncer et désannoncer des disques, se voit confier une heure d’émission, Le trésor de 14 heuresde Lolita avec ce cahier des charges très élaboré : « Tu racontes ce que tu veux… » Le public s’aperçoit alors que la nana de Couleur 3 a certes une drôle de voix, mais aussi beaucoup de choses à dire.

 

Début d’une carrière

C’était une époque où les artistes invités à une émission n’étaient pas corsetés par une armada de communicants, raconte-t-elle. Où les moyens à disposition étaient bien plus abondants. Mais, surtout, où la confiance et les encouragements allaient aux créatifs, à ceux qui font l’antenne. C’est ainsi qu’est née l’inoubliable Carabine FM : le directeur René Schenker repère sur Couleur 3 le trio déjanté Lolita–Mermet–Monney et lui donne carte blanche pour une émission de variétés à la TV.

 

Peur de tout

Comment se fait-il que cette audace et cette liberté créatives paraissent si lointaines aujourd’hui ? « Quand j’ai commencé, j’avais pour chef un homme de radio. Aujourd’hui, ceux qui décident sont trop souvent des gestionnaires qui ont peur de tout. Sans compter qu’ils sont de plus en plus nombreux… » Fonctionnarisation de l’appareil, frilosité décisionnelle, « prolifération des sous-chefs » : le phénomène ne touche pas que la RTS, mais il semble avoir explosé avec la mise en œuvre de la convergence radio-TV.

 

L’auditeur, lui, retient surtout que Dernier rêve avant la nuit - l’ultime émission de Lolita, n’a pas survécu à sa productrice. Alors même que, sur les radios françaises et au théâtre, la lecture de textes littéraires fait un tabac. La luronne déjantée cachait une pionnière.Parmi les centaines de textes lus par Lolita à l’antenne, beaucoup étaient de sa plume.

 

Pour l’heure, elle s’est mise en congé des mots : place aux pinceaux, auxquels elle n’a jamais renoncé - « mais sans prétention, hein ! ». On admire les petites « dames de protection », inspirées d’ex-votos, qui se sont invitées dans ses toiles après le décès de sa mère. On goûte le chuchotis d’un univers de poésie en clair-obscur, peuplé d’oiseaux, de nuages, de balançoires. On s’enquiert d’une éventuelle exposition personnelle, avant le rendez-vous annuel et collectif de décembre à la Galerie Brot und Käse de Soral(GE).

« Je ne sais pas. On verra. » C’est dit sans anxiété et, bien sûr, sans une once de coquetterie.

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