L'interview de Gérard Jugnot

Gérard Jugnot vient de sortir un dictionnaire autobiographique
© Dukas/ Bestimage

Inoubliable depuis ses rôles avec la bande du Splendid, Gérard Jugnot publie un livre de souvenirs et joue le rôle d’Aymé dans une pièce bientôt en tournée en Suisse. Occasion de rencontrer le Père Noël avant l’heure.

Il monte sur scène dans trois heures, mais cela ne le stresse pas. Il ne lui faut pas plus de cinq minutes de concentration avant le lever de rideau. Surtout quand il joue une pièce qui fait salle comble comme c’est le cas avec La raison d’Aymé. Ainsi qu’il le raconte dans son dictionnaire autobiographique qui vient de paraître, il aime bien pouvoir se gratter le nez à l’abri des regards. Or, sa notoriété, qui ne fléchit pas depuis quarante ans, rend la chose difficile ! C’est donc dissimulé derrière un paravent, que je le découvre ... sirotant du thé vert. Barbe de trois jours plus sel que poivre, regard attentif et prudent, téléphone sur silencieux, Gérard Jugnot assure bien la partie qu’il avoue aimer le moins dans sa vie professionnelle de comédien, d’auteur, de réalisateur, de metteur en scène et de producteur : la promotion. Mais l’espièglerie n’est jamais loin et l’envie d’un bon mot non plus. Alors, l’échange devient vite cordial. « Mais oui, allez-y, mangez donc ces macarons, ils sont bons ici. »

 

Dans votre dernier livre Le dictionnaire de ma vie vous égrenez 26 souvenirs à partir des 26 lettres de l’alphabet.

J’aime les jeux de lettres, chercher l’étymologie des mots. Le dictionnaire est l’un de mes livres préférés, je le picore toujours avec plaisir. Il ne faut pas croire que les mots sont réservés à l’élite. Dans ma famille de Français moyens, on aimait Sacha Guitry, Michel Audiard, San Antonio. On écoutait Pierre Dac et Francis Blanche à la radio. Mes parents aimaient peu de chose, mais beaucoup l’humour et les bons mots.

 

Alors, voici un exercice : trois mots pour définir Noël !

Ordure de Père Noël ! (Rire.) En réalité, j’aime bien l’esprit de Noël. Ça a le goût de l’enfance : les cadeaux, le dîner d’huîtres et de foie gras. L’ambiance familiale chez nous — j’avais une sœur de quatre ans plus âgée que moi — était un peu terne et ennuyeuse, mais à Noël, on sortait les guirlandes, les cadeaux, les mets raffinés. D’un seul coup, ça devenait vivant. Mon grand-père Jo, boucher de profession et fin cuistot, se mettait aux fourneaux. Ou, alors, c’était ma mère. Aujourd’hui, c’est moi qui enfile le tablier du chef.

 

Pourquoi alors avoir joué Félix, ce Père Noël râleur et sadique, dans Le Père Noël est une ordure ?

Mes camarades auraient voulu que je joue Katia, la transsexuelle interprétée par Christian Clavier. Mais je me suis cramponné à ma moustache. Oui, pour jouer Katia, il aurait fallu que je la rase, que je me maquille, que je porte des bas. Cela ne me disait rien. Avec le recul, je m’étonne d’avoir arboré cette moustache si longtemps. Mais la mère de mon fils l’aimait bien. Et puis, elle me vieillissait et me faisait ressembler à un archétype de Français. Cela m’a permis de tourner rapidement. La moustache n’a pas dit son dernier mot : je viens de tourner un film sous la direction de Marie-Lou Berri, qui m’a confié un rôle de grand-père moustachu.

 

La fille de Josiane Balasko vous fait travailler ...

On se connaît depuis longtemps. Pendant le tournage, elle m’a raconté qu’elle possédait une VHS d’elle filmée à la clinique où elle est née, et la personne qui la filme, c’est moi. On entend ma voix sur le film. Cela me touche que, trente ans plus tard, ce soit elle qui me dirige.

 

Les enfants vous aiment bien. Pas seulement dans les films !

C’est vrai que, au cinéma, on me colle souvent des mômes dans les pattes, surtout depuis Les choristes. Parler de ce film me rappelle un énervement récent. Je raconte dans mon Dictionnaire que le tournage s’est déroulé durant la canicule d’août 2003. Il faisait si chaud, que François Berléand et moi avions décidé, pour deux ou trois scènes qu’on avait ensemble de retirer nos pantalons pour jouer en caleçons, la caméra cadrant uniquement notre haut du corps. Quelqu’un n’a rien trouvé de plus malin que d’écrire sur les réseaux sociaux que j’avais joué en slip dans Les choristes. Ce qui est faux et embêtant, vu qu’on tournait avec des enfants. Par les temps qui courent, je n’aimerais pas qu’on imagine que je me suis baladé en slip pendant un mois et demi.

 

Tout peut, en effet, être vite mal interprété ! Le Splendid aurait-il pu écrire autant de sketchs sur les cabossés de la vie et les êtres différents, aujourd’hui, à l’heure du politiquement correct ?

Je n’en suis pas sûr ! J’entends souvent des scénaristes et des réalisateurs craindre de s’exposer à un procès s’ils abordent tel ou tel sujet sensible. Cela dit, avec les copains du Splendid, nous n’écrivions pas pour choquer les gens. On n’était pas des jeunes très rebelles. Pas comme Coluche ou Pierre Bouteiller, par exemple. On était sages dans nos délires. On avait juste envie de se marrer à partir de situations réelles. En l’occurrence pour le Père Noël, je connaissais quelqu’un qui travaillait à SOS Amitié. Cette personne avait plusieurs enfants, dont une fille psychologiquement fragile. Plutôt que de s’occuper d’elle, les parents aidaient des gens en difficulté. C’est ce qui nous a donné l’idée d’écrire une pièce sur des personnes incompétentes et névrosées qui s’investissent dans la charité.

 

Dans votre livre, on comprend que, sans vous, vos comparses du Splendid n’auraient probablement pas embrassé la carrière d’artiste !

C’est vrai que, au lycée où j’ai rencontré Thierry, Christian, Michel..., j’étais le moins brillant. Thierry aurait pu devenir un grand médecin, Michel se lancer dans la littérature ou la musique, Christian faire de la politique. Moi, je n’avais qu’une corde à mon arc, celle de faire le clown sur scène ou devant une caméra. Je les ai entraînés. J’avais peur d’y aller tout seul.

 

C’est cette impossibilité de faire machine arrière qui vous a rendu entrepreneur ?

En sortant du cours de Tsilla Chelton, où nous avons appris notre métier de comédien, on savait jouer la comédie, mais il n’y avait aucune raison qu’on nous fasse travailler, nous plutôt que d’autres. Alors, on s’est dit qu’on allait prendre en main notre outil de travail : on a écrit nos rôles. Et, pour gagner ma vie dans cet univers, j’ai saisi toutes les opportunités de travail qui se sont présentées: pour la radio, le cinéma, la publicité, le théâtre... J’y ai pris goût. Avoir plusieurs activités différentes permet de ne jamais s’ennuyer.

 

Comment vos parents ont-ils vécu votre parcours ? Votre père s’était donné du mal pour prendre l’ascenseur social ...

Mon père s’est beaucoup inquiété pour mon avenir. Il était métreur et dirigeait une petite entreprise de couverture-plomberie. Quand il a su que je voulais devenir comédien, il me prédisait un futur de clochard. Je me suis souvent opposé à lui. Plus tard, j’ai accepté des rôles qui me permettaient de lui parler par personnage interposé. Le film Meilleur espoir féminin que j’ai réalisé parle justement du désarroi d’un père qui voit partir sa fille au firmament du star système. C’était évidemment moi, par rapport à mon père.

 

Votre père a-t-il eu le temps de voir que ses craintes n’étaient pas justifiées ?

Oui, il a vu que je ne m’en sortais pas si mal. C’est d’ailleurs pour lui prouver que j’étais capable de me faire un nom en suivant la voie que je m’étais choisie que j’ai évité les expériences théâtrales ou cinématographiques trop expérimentales ou confidentielles et que j’ai opté pour des projets populaires, moins risqués. Après la mort de mon père, j’ai découvert qu’il avait collectionné tous les articles de presse me concernant. Il écrivait même, parfois, aux rédactions pour corriger des inexactitudes. Ce que je regrette, avec mon père, c’est qu’il n’ait pas cherché à me comprendre.

 

Et vous, comment vivez-vous votre relation père-fils avec Arthur, acteur, metteur en scène et producteur de théâtre ?

Je me sens plus père aujourd’hui que lorsque mon fils était petit. Peut-être parce que je me suis séparé de sa mère quand il était encore très jeune et qu’il a peu vécu avec moi. Je n’ai pas vu venir qu’il voulait devenir comédien. Il a eu l’intelligence de partir sur des chemins que je n’avais pas encore explorés : la magie, la mise en scène, puis la direction d’un théâtre. On n’est donc pas dans la rivalité. Quand je joue, il vient me retrouver après le spectacle et on part souper ensemble. On refait le monde. C’est agréable de comprendre les motivations de son fils. J’aime beaucoup ces moments.

 

Et avec votre petit-fils ? La figure de votre grand-père Jo avec lequel vous avez passé beaucoup de temps, notamment de vacances chez lui à la campagne, vous inspire-t-elle ?

Oui, comme Jo avec moi, j’essaie de partager des choses avec mon petit-fils. Il est aussi turbulent et casse-couilles que son père, au même âge. Mais, comme je n’ai pas la responsabilité de son éducation, cela me stresse moins. Ses parents ont divorcé, c’est donc un peu compliqué de le voir. Mais il est venu dans ma maison du sud de la France, cet été. Je l’ai emmené faire du bateau.

 

Quels genres de liens avez-vous gardés avec vos comparses du Splendid ? 

Nous avons conservé des liens forts d’amitié et de solidarité. Cela se vérifie si l’un de nous est attaqué : tous les autres font front. Il y a de la bienveillance entre nous. On préfère ne pas dire qu’on n’aime pas le film ou la pièce d’un tel de la bande, par exemple, que faire un compliment qui sonnerait faux. Je suis particulièrement proche de Thierry et de Josiane. Christian habite à l’étranger en ce moment, Michel vit plus retiré. Mais, quand l’un de nous joue au théâtre, les autres viennent le voir. Ensuite, on va souper et on parle de tout.

 


Dans La raison d'Aymé, Gérard Jugnot interprète un homme dont l'épouse de 30 ans plus jeune que lui aimerait se débarasser.
Dans la vie, sa jeune épouse le rend heureux.

 

Qu’est-ce qui retient votre regard noir en ce moment ?

Je suis inquiet par le réchauffement climatique et la pollution : le plastique qui envahit tout, les pesticides qui détruisent tout. Mais je trouve absurde de jeter des pavés sur les  boucheries ou les poissonneries, au prétexte de lutter contre la souffrance animale. Une salade qu’on coupe stresse aussi, des études l’ont montré. Il faut respecter le vivant, acheter des œufs qui ne proviennent pas de batteries où les poules sont maltraitées, mais renoncer à manger du vivant, c’est exagéré. Mon pépé Jo élevait des lapins. On jouait avec eux et puis, un jour, clac, on les tuait pour les cuisiner en civet. Je me méfie de la sensiblerie anthropomorphe qui s’exerce surtout sur les jolis petits animaux.

 

Que voulez-vous dire ?

On peut tuer un moustique, un rat, un serpent, mais il ne faut pas toucher à une abeille ou à un petit lapin. Je trouve que c’est du délit de sale gueule. Tout ce qui est beau, on le protège, ce qui est moche, on peut l’écrabouiller ! (Rires.) Oui, je me projette un peu dans cette injustice ... Je n’ai jamais été un beau garçon.

 

Cela ne vous a pas empêché d’être heureux en amour ?

Pas à l’adolescence ! J’ai longtemps eu envie de lever un impôt sur les yeux bleus. Mais j’y renoncé, car mon fils a les yeux bleus. Par la suite, les choses se sont arrangées pour moi. Je pense que, lorsqu’on n’est pas aimé d’emblée, on est obligé d’être aimable. On essaie d’être séduisant autrement. J’ai connu beaucoup de beaux gosses qui tombaient les gonzesses ... mais ne savaient pas les garder longtemps. Dans la pièce, La raison d’Aymé, je joue le rôle d’un homme qui vit avec une femme de 30 ans plus jeune que lui, comme dans ma vie, mais cette dernière n’en a, en fait, que pour son argent, pas comme dans ma vie ! Elle a engagé un tueur pour se débarrasser de lui.

 

Vous n’avez jamais été séduit pour votre popularité ou votre argent ?

De l’argent, je n’en ai pas. Je réinvestis ce que je gagne dans de nouveaux projets de films ou de pièces. Quant à la popularité, oui, bien-sûr, elle attire des gens. Cela m’a égaré quelquefois, mais je suis au clair maintenant. Et je suis très heureux avec mon épouse. Au point que, parfois, sortir le soir pour aller jouer me frustre d’une soirée passée contre elle sur le canapé avec notre petite chienne.

 

Vous envisagez la retraite, alors ?

J’ai 67 ans, je pourrais être retraité. Mais j’aime trop mon travail pour m’arrêter. Quand j’étais jeune, je me demandais pourquoi les Beatles continuaient de chanter. Ils avaient gagné tant d’argent ... Maintenant, je comprends. Tant que j’aurai de l’enthousiasme pour ce que je fais, je continuerai.

Propos recueilli par Véronique Châtel

 

QUATRES FILMS CULTES DE GÉRARD JUGNOT

 

Les bronzés font du ski, 1979 

 

Le père noël est une ordure, 1982

Monsieur Batignol, 2002 

Les Choristes, 2004 


A VOIR 

La raison d’Aymé, de Isabelle Mergault, mise en scène de Gérard Jugnot avec Gérard Jugnot :

– les 5 et 6 février au Théâtre Beausobre, à Morges
– les 12 et 13 février au Bâtiment des Forces Motrices (BFM) de Genève
– le 5 mai au Théâtre du Martolet, à Saint-Maurice


A LIRE

Le dictionnaire de ma vie, Editions Kero

 

 

 

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