Line Renaud « Il n’y a rien de plus beau que la vie ! »

©Eric Dessons/JDD/SIPA

Line Renaud fait partie des personnalités préférées des Français depuis plusieurs décennies. A 93 ans, elle engage sa force de conviction et aussi son talent de comédienne dans le combat pour le droit à mourir dans la dignité. 

En 2019, Line Renaud a reçu le Prix de la personne la plus optimiste de France. Un prix mérité. Line Renaud n’en finit pas de se réinventer depuis son premier tube de chanteuse Ma cabane au Canada, en 1949, jusqu’à son dernier grand succès d’actrice dans La Ch’tite famille de Dany Boon, en 2018. Entre-temps, elle a enregistré beaucoup d’autres chansons, souvent écrites par son mentor puis mari pendant quarante-cinq ans, Loulou Gasté, elle a mené des dizaines de revues dans les plus grands music-halls du monde (Folies Bergère, Casino de Paris, Waldorf Astoria à New York, Dunes à Las Vegas, entre autres), elle a interprété des rôles importants pour le théâtre, notamment La visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt, elle a tourné dans des téléfilms et des séries populaires (on l’a vue dans Dix pour cent, Commissaire Magellan) et, bien-sûr, elle a joué pour le cinéma (Belle maman, Le courage d’aimer, Bienvenue chez les Ch’tis, La maison du bonheur, plus récemment Let’s dance…). 

 

Ce prix de l’optimisme, Line Renaud le gagnerait encore aujourd’hui, à 93 ans, après s’être bien remise d’un AVC qui l’a immobilisée durant plusieurs mois. La chaleur de sa voix et son empathie sont telles qu’on est vite gagné par l’envie de s’exclamer avec elle sur ce qui l’entoure et la ravit : les oiseaux qui survolent son jardin, les arbres de la forêt qui jouxtent sa belle demeure dans l’Ouest parisien, le banc dans sa cuisine où elle aime s’installer entourée de ses trois chiens, des Cavaliers King Charles.

 

Mais sa passion de la vie ne lui fait pas détourner les yeux de la maladie, de la souffrance et de la mort. Depuis 1994, elle est la vice-présidente de l’association Sidaction qu’elle a cofondée et, depuis 2007, elle est membre du comité d’honneur de l’Association française pour le droit à mourir dans la dignité. Elle vient d’ailleurs d’être entendue par l’Assemblée nationale où elle a plaidé avec énergie pour que la loi évolue et n’oblige plus les Français, en fin de vie, de partir en Suisse ou en Belgique afin d’abréger leurs souffrances. Son engagement l’a même amenée à accepter le tournage d’un prochain téléfilm, Les amants du Lutetia, qui mettra en scène l’histoire vraie d’un couple d’octogénaires retrouvés suicidés dans l’hôtel parisien.  

 

Qu’est-ce qui vous a amenée à devenir l’ambassadrice de l’Association pour le droit à mourir dans la dignité? 

Voir disparaître les miens dans des souffrances inutiles. Je pense à mon mari, Loulou Gasté, décédé à 88 ans d’un cancer des os. On ne pouvait plus le toucher, tant il souffrait. Il me répétait : « Fais quelque chose, cela ne peut plus durer. » Mais que pouvais-je faire de plus que lui donner ses médicaments qui n’étaient plus assez puissants ? Plus tard, j’ai accompagné ma mère, qui est morte à 92 ans, des suites d’une occlusion intestinale. Elle aussi a enduré des souffrances atroces. J’entends encore ses gémissements et ses prières pour mourir. Je lui disais : « Maman, quel courage, tu as. » Elle me répondait : « Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? » Quand vous vivez cela, cette impuissance à soulager des personnes que vous aimez, vous ne pouvez que soutenir un projet de loi qui permettrait aux malades en fin de vie d’avoir le droit de décider de l’heure de leur mort. 

 

Pensez-vous avoir convaincu les députés, que vous avez rencontrés, en septembre à l’Assemblée nationale? 

La majorité est pour que ce projet pour le droit à mourir dans la dignité passe. Mais il reste quatre irréductibles qui ont déposé 3000 amendements pour le freiner. Je pense que ce projet sera encore retardé. En tout cas, si je tombe malade et que mon cas est désespéré, j’irai en Suisse ou en Belgique. J’ai rédigé des directives anticipées. 

 

D’où vous vient le fait que la mort ne soit pas un sujet tabou pour vous? 

La mort fait partie du processus de la vie. Je ne supporte pas de voir des êtres vivants — des humains mais aussi des animaux — souffrir. Je ne peux m’empêcher d’avoir envie de les aider. Dans les années 80, j’ai été marquée par les malades du sida qui mouraient seuls dans de grandes souffrances physiques et psychologiques. Ils ne suscitaient aucune pitié, car leur mort était liée à un autre tabou, des pratiques sexuelles considérées comme anormales. Je me suis alors engagée pour faire évoluer les mentalités à l’égard des homosexuels et des malades du sida. Cela s’est traduit par la cofondation du Sidaction, mais aussi par des prises de positions dans des émissions de télévision. Depuis, les progrès scientifiques ont été gigantesques : aujourd’hui, on peut vivre avec le sida, si on se fait dépister à temps. Voilà pourquoi, il faut continuer de promouvoir le dépistage

 

 

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C’est votre éducation qui vous a rendue humaniste? 

Mon éducation et mes origines du Nord. Les gens du nord de la France s’entraident beaucoup entre eux. C’est dans leur culture. Quand on sait qu’une voisine est à la peine, on va au-devant d’elle. On cherche comment l’aider. En tout cas, ma mère et ma grand-mère étaient ainsi et elles m’ont transmis ce sens de l’altruisme.  

 

Vous vous battez pour le droit à mourir dans la dignité, mais, vous regarder, donne envie de vivre longtemps à pleines dents. Comment tenez-vous l’âge en respect? 

C’est encore un don, ça ! L’âge ne m’a jamais préoccupée, jamais. Pour moi, une année de plus, ça n’est pas un désastre, comme je l’entends parfois, notamment dans la bouche de femmes qui viennent de fêter leurs 50 ans. Une année de plus, ça n’est pas un an de plus sur les épaules qu’il faudra porter comme un fardeau, comme le déplorent certaines personnes âgées. C’est du bonheur en plus. Contrairement à certains qui refusent de fêter leur anniversaire pour ne pas voir le temps passer, moi, j’aime le voir passer. Plus il y a de bougies sur mon gâteau d’anniversaire et plus j’ai envie de les souffler.

 

Pour aimer aller de l’avant, il ne faut donc pas trop regarder dans le rétroviseur…

Il ne faut surtout pas regarder en arrière. Surtout pas ! La nostalgie est un poison. Quant à penser que c’était mieux avant, c’est un aveu de bêtise. Rien n’est comparable. Chaque époque est particulière. Pour cela, il faut s’y intéresser. Moi, je suis accro aux informations et aux débats de société. Je sais ce qui se passe autour de moi. Alors, je me sens en phase avec mon époque.

 

Quelles sont les évolutions sociétales qui vous ont le plus réjouies? 

Je me suis toujours enflammée pour les luttes qui apportaient plus de liberté aux individus. Mais, de toutes ces luttes, c’est le droit à l’avortement qui me tient le plus à cœur. Merci Simone Veil, pour qui j’ai une immense admiration. Plus récemment, ce qui m’a réjouie, c’est la conquête du mariage pour tous. Aujourd’hui, ce qui me manque, c’est la possibilité de mettre un terme à son existence, dans un cadre légal et médical, bien sûr. Ce qui m’a réjouie aussi, c’est l’abolition de la peine de mort, dont on fête en France, le quarantième anniversaire. Cela a été une sacrée conquête pour l’humanité ! 

 

Quelle a été votre décennie préférée? 

J’ai bien aimé la période de mes trente-quarante ans, car ma vie professionnelle était très dense. Mais les autres me laissent aussi de bons souvenirs. Je suis contente d’avoir pris, à 50 ans, la décision d’arrêter les revues. Le directeur du Casino de Paris souhaitait que je continue, mais je pressentais que, pour relancer ma carrière et lui donner la chance d’être encore longue et intéressante, il fallait que je la diversifie. J’ai donc arrêté le music-hall pour devenir comédienne. 

 

Vous dites que la curiosité main-tient jeune. N’y a-t-il pas aussi, en ce qui vous concerne, le sens de l’effort? 

C’est vrai. Je n’ai jamais rien obtenu sans effort. A chaque changement de cap, ce qui m’a toujours réussi a été le travail, le travail et encore le travail. Je n’ai, malheureusement pas eu d’enfants, mais si j’étais grand-mère, je recommanderais à mes petits-enfants de ne jamais se contenter du moindre effort. Surtout quand on a la chance de faire des études. Moi, j’aurais bien aimé en faire, mais nous étions pauvres à la maison et j’ai dû commencer à travailler à l’âge de 15 ans. 

 

Vous auriez choisi de vous lancer dans quelles études?  

Je ne sais pas. Dans mon milieu, les gens ne faisaient pas d’études. Alors, je n’y pensais pas. Je me souviens que j’étais excellente en français, j’écris toujours sans faute d’orthographe. J’étais bonne en anglais aussi, ce qui m’a bien rendu service aux Etats-Unis où j’ai si souvent travaillé et où je me suis fait beaucoup d’amis. Mais je n’aimais pas du tout les mathématiques ! Mes études, je les ai faites en vivant et en rencontrant des gens passionnants. Les rencontres sont salutaires, elles font avancer. Il faut aller vers les autres, même quand ils paraissent différents de soi. 

 

A six mois des prochaines élections présidentielles, vous savez déjà pour qui vous voterez? 

Je ne m’intéresse plus tellement à la politique. Je vais voter, bien sûr, mais je ne sais pas encore pour qui, aux prochaines élections présidentielles ! J’étais très attachée à Jacques Chirac et à ce qu’il représentait. Et j’ai voué une admiration sans bornes à Charles de Gaulle. Il était mon Dieu quand j’étais petite fille. Il ne faut pas oublier qu’il était aux côtés de ceux qui nous ont libérés des Allemands. Mon grand regret est de ne l’avoir pas rencontré. J’aurais pu si je l’avais souhaité. Je connaissais des gens qui auraient facilement pu m’organiser une entrevue. Mais cela ne m’est jamais venu à l’idée. Comme si, dans mon esprit, il était impossible que je rencontre un tel homme.

 

Qui se trouve aussi dans votre panthéon personnel? 

Il y a Madame Veil, que j’ai eu la chance de connaître, qui m’a subjuguée et qui m’a témoigné de l’affection. Cette affection est d’ailleurs passée dans sa famille : à chaque fois que son fils me rencontre, il vient m’embrasser. Cela me touche beaucoup. 

 

Vous donnez l’impression de ne jamais rater les films ou les actions qui vont compter. Comment choisissez-vous les projets qui vous arrivent? 

Je ne néglige rien. Je lis très attentivement tous les scénarios et notes d’intention qui me sont adressés. Quand un projet me plaît, je mets tout en œuvre pour qu’il se réalise. En revanche, s’il ne me plaît pas, je me dégage rapidement, mais avec diplomatie. 

 

Qu’est-ce qui vous donne envie de vous lever le matin? 

Mon chien Pirate qui vient me lécher et qui me signifie ainsi qu’il a besoin de sortir. J’appuie alors sur la sonnette pour que ma gouvernante vienne lui ouvrir et le lâche dans la nature. Je vis au milieu de la chlorophylle. C’est peut-être l’une des raisons de ma longévité.  

 

Quelles sont les autres? 

L’activité physique. J’ai arrêté le music-hall, mais je fais encore du sport ! J’ai fait construire un bassin avec des barres et des jets. Ainsi, je peux faire de la gym sans blesser mes articulations. Hors de l’eau, je n’y arriverais pas. Ce qui me maintient aussi, c’est mon amour de la vie. D’ailleurs, la devise de la maison c’est : « La vie est belle et l’on s’aime. » Il n’y a rien de plus beau que la vie. Ce qui ne m’empêche pas de souhaiter qu’on puisse la quitter à l’heure de son choix quand on souffre. 

Et moi, avant de vous quitter, je voudrais que vous disiez aux Suisses que je ne les oublie pas. Je suis venue souvent en tournée en Suisse, comme chanteuse ou comme comédienne, et j’ai vécu de bons moments dont j’aime à me souvenir. 

 

Propos recueillis par Véronique Châtel 

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