Linda Bourget: « Je suis là pour aider les consommateurs à faire des choix éclairés »

Linda Bourget a décidé d’abandonner la danse pour le journalisme en cinq secondes.
©Corinne Aeberhard/DR

Les téléspectateurs romands connaissent bien Linda Bourget, puisqu’elle présente unedes émissions les plus regardées de la RTS, A bon entendeur. Interview.

Linda Bourget a repris les commandes de A bon entendeur en août 2020, une des émissions les plus regardées de la RTS. Après avoir été journaliste économique pour la presse écrite, puis cheffe de la rubrique politique pour la RTS, cette Fribourgeoise d’adoption est heureuse d’animer une émission qui touche tout le monde: hommes et femmes, jeunes et plus âgés. Si elle avoue que la politique lui manque, tout comme peut lui manquer la danse à laquelle elle s’est formée en professionnelle, elle se réjouit de présenter une émission qui apporte un éclairage indispensable aux téléspectateurs dans un domaine aux multiples enjeux. Elle n’en oublie pas, pour autant, ses premières amours, elle vient de coécrire un livre sur les politiciennes suisses. Rencontre à Fribourg.

 

ABE est née en 1976, est-ce une émission que vous regardiez en famille ?

Pas vraiment, nous n’avions pas de rituel télé, mais je la regardais de temps en temps. Je me souviens d’une émission qui s’intéressait aux frites servies dans les stations de ski. La qualité de l’huile était épouvantable. Cela m’avait choquée. Et sortir de ma naïveté.

 

Lors du lancement de ABE, il n’y avait pas encore autant d’associations de consom-mateurs, de presse spécialisée ni la possibilité de se renseigner sur internet. La mission de ABE s’est-elle modifiée au fil du temps ?

Oui et non. Nous allons continuer à chercher des pesticides dans les oranges, comme cela se faisait par le passé. Mais, aujourd’hui, le monde s’est complexifié. Nous ne savons pas comment est produit ce que nous consommons. La traçabilité est un enjeu majeur. Les sujets de consommation touchent plusieurs aspects de la vie des gens: leur santé, l’environnement, les conditions de travail, l’économie. Il y a beaucoup de téléspectateurs qui nous écrivent pour nous raconter leurs déboires en tant que consommateurs. 

 

Outre la traçabilité, quels sont les grands défis de consom-mation d’aujourd’hui ? 

Un des sujets cruciaux est lié à la protection des données des consommateurs. Il y a un vrai travail d’information que nous devons faire, car les gens ne se rendent pas compte que certaines informations très personnelles sont utilisées à leur insu. Un autre sujet que nous abordons régulièrement dans l’émission touche les achats sur internet: difficultés de remboursement, dématérialisation des commerces, absence de service après-vente sont souvent la réalité, et c’est très compliqué pour les consommateurs.

 

La créatrice de l’émission, Catherine Wahli était connue pour son militantisme au service des consommateurs. Elle pouvait se montrer acharnée et plusieurs entreprises lui ont intenté des procès. Vous sentez-vous militante ? Envisageriez-vous d’aller à Berne pour défendre certains droits des consommateurs, par exemple ?

Non, je n’ai pas du tout la fibre militante. J’ai une approche de l’émission très axée « service public ». Je suis là pour informer et aider les téléspectateurs à faire des choix éclairés. J’essaie simplement de donner des clés de compréhension aux gens afin de les aider. 

 

 

A lire aussiManuelle Pernoud : « On ne peut pas rester sans rien faire »

 

 

Quel est le public cible de l’émission ?

J’ai toujours de la difficulté à répondre à cette question, car, lors des choix des sujets, nous essayons de toucher le plus de personnes possible. Nous essayons de ne pas nous focaliser sur une catégorie de consommateurs. Aujourd’hui, hommes et femmes, jeunes et seniors sont des téléspectateurs potentiels, car nous abordons vraiment des thèmes très différents. Notre public cible, ce sont les Romands. L’émission sur les sextoys, diffusée en septembre dernier, n’était pas particulièrement destinée aux jeunes. Je ne vois pas pourquoi il y aurait une limite d’âge pour acheter ce genre de jouets. L’émission sur les rentes de 2e pilier, diffusée la semaine suivante, concernait certainement davantage les personnes de plus de 50 ans, mais pas uniquement. Ce qui me tient à cœur, c’est de ne pas exclure systématiquement une frange de la population. Comme maman d’un petit garçon de 3 ans, je suis par exemple très attentive à des questions de consommation liées aux enfants en bas âge. Mais cela n’intéresse pas forcément le plus grand nombre. On ne va pas multiplier les reportages centrés sur cette phase de vie. 

 

Répondre aux préoccupations des seniors, parfois laissés pour compte dans ce monde digitalisé, fait-il partie de vos priorités ?

Il y a beaucoup de préjugés sur les personnes âgées. Elles sont parfois très connectées. Mon père a 70 ans et il est plus à l’aise avec l’informatique que moi. ABE tente de répondre aux problèmes que ces consommateurs peuvent rencontrer. Nous recevons beaucoup de messages de leur part et nous y répondons. Ce ne serait par exemple pas normal que certains services soient totalement dématérialisés et ne soient ainsi plus accessibles aux personnes qui ne sont pas à l’aise avec internet. La rédaction de ABE est très panachée et compte une vingtaine de personnes d’âges et de sexes différents. Nous avons régulièrement d’anciens collaborateurs retraités qui viennent travailler pour l’émission. Cela participe à la diversité des thèmes abordés dans l’émission.

 

ABE réussit-elle toujours à obtenir les informations qui font défaut aux consommateurs ?

Malheureusement non. Notre équipe se heurte régulièrement à la langue de bois des entreprises et à leur refus de nous ouvrir leurs portes. Il n’y a pas de transparence dans le domaine de la consommation et cela concerne aussi les services de la Confédération. Certains offices font de la rétention d’information et, personnellement, je trouve cela inacceptable. Les administrations fédérales, cantonales ou communales se doivent d’informer le public.

 

Quel lien avez-vous avec vos grands-parents ?

Je n’ai malheureusement plus de grands-parents. Ma grand-mère paternelle est décédée l’an dernier. C’était une femme incroyable, elle a élevé huit enfants et a toujours travaillé dans l’ombre de mon grand-père, comme la plupart des femmes de sa génération. Elle vivait en France. Je ne la voyais pas très souvent, mais nous avions des discussions animées sur la place de la femme, l’économie, l’histoire, la religion, la politique. Jusqu’au bout, elle est restée terriblement curieuse et agile d’esprit. C’était une interlocutrice intéressante, elle me manque. Les liens intergénérationnels sont très enrichissants. Mon père garde mon fils deux jours par mois. Ce sont des moments précieux pour l’un comme pour l’autre. Ma mère est décédée il y a une dizaine d’années. Elle était Italienne. Elle m’a transmis l’amour de la bonne cuisine, le sens de la fête et… un fichu caractère !  

 

Quel genre de consommatrice êtes-vous ?

Je préfère ne pas répondre à cette question, car je ne suis pas là pour influencer les autres. Je m’en tiens à mon rôle de journaliste du service public. Ce que je peux dire, en revanche, c’est que j’essaie de ne pas me laisser totalement submerger par toutes les informations que je peux avoir lorsque je fais mes achats. Je ne passe pas systématiquement des heures à lire les étiquettes, je suis adepte d’une consommation axée sur le plaisir également. Je tente évidemment d’apporter une alimentation saine à mon fils, mais, comme toutes les mamans, je suis confrontée à la réalité du terrain: il n’est pas fan de légumes !

 

Vous vivez à Fribourg, travaillez à Genève, vous passez beaucoup de temps dans le train. Cela ne vous pèse pas ?

Je suis en déplacement environ cinq heures par jour, dont trois passées dans les trains. J’ai l’habitude. Lorsque je faisais mon école de danse à Genève, je vivais dans la région lausannoise. Dès l’âge de 13 ans, j’ai pris l’habitude de travailler dans le train. A l’époque, j’y faisais mes devoirs de géométrie, maintenant, j’écris mes textes et peaufine mes interviews. 

 

Ne souhaiteriez-vous pas déménager plus près des locaux de la RTS ?

J’ai toujours fait beaucoup de trajets. J’ai grandi à Lausanne et je suis venue à Fribourg pour mes études de journalisme, je m’y suis installée et j’ai travaillé à La Liberté. Puis, j’ai décroché un poste à L’Hebdo à Lausanne et j’ai gardé mon domicile à Fribourg. Ma vie privée et sociale se sont construites ici.  

 

Avec tous ces trajets, vous reste-t-il encore du temps pour vos hobbies ?

Pas beaucoup en effet. J’adore cuisiner, faire de la pâtisserie. Ma mère m’a transmis le plaisir de faire à manger. J’adore avoir du monde à la maison et tout préparer moi-même: de l’apéritif aux mignardises. Avant d’être maman, je pouvais faire des nuits blanches en m’acharnant sur des macarons jusqu’à ce qu’ils soient parfaits ! Me focaliser dessus me permettait de lâcher-prise dans d’autres domaines. 

 

Dansez-vous encore ?

Non, j’ai été danseuse dans une compagnie jeune de Genève, puis j’ai tout arrêté lorsque j’ai décidé de devenir journaliste. C’est une décision que j’ai prise en cinq secondes, comme la plupart des grandes décisions de ma vie. 

 

Vous venez de coécrire un livre sur les politiciennes suisses, la politique vous manque ?

Oui, comme tous les postes que j’ai occupé dans ma vie, celui de journaliste politique me manque aussi. Le rythme que l’actualité brûlante impose est très différent du rythme du magazine.

 

Votre livre dresse le portrait de plusieurs femmes politiques et on constate que leur parcours n’est toujours pas aisé. Avez-vous essuyédes remarques sexistes depuis que vous êtes présentatrice de ABE ?

Certains téléspectateurs m’ont écrit des choses désobligeantes. Je me souviens d’un courriel qui laissait entendre que si j’étais à ce poste, c’est que j’avais couché… J’ai aussi reçu beaucoup de messages concernant mes chaussures. J’adore les talons hauts et apparemment cela interpelle certaines personnes. Lorsque je réponds à ces e-mails, en précisant que de tels propos me dérangent et ne sont pas pertinents, je reçois souvent des excuses en retour. Je suis à l’aise quand on critique mes interviews, mais je ne sais pas trop quoi répondre quand on critique mes tenues. Heureusement, la plupart des retours que je reçois sont bienveillants.

Pour en revenir aux femmes, pensez-vous que l’égalité est enfin acquise ?

L’égalité en droits est acquise, mais désormais c’est un combat plus abstrait qui doit encore être mené. Lorsqu’il fallait se battre pour le droit de vote, c’était très concret. Aujourd’hui, le combat doit se gagner dans les têtes. Lorsque j’ai interviewé les femmes politiques, j’ai été étonnée de constater que beaucoup manquent de confiance en elles, alors qu’elles occupent des postes importants. Ce n’est pas évident de s’affranchir du rôle dans lequel la société a parqué les femmes pendant des générations. Heureusement, la société évolue et je suis la première à en profiter. J’ai réduit mon temps de travail à 80 % pour pouvoir passer du temps avec mon fils et mon compagnon en a fait de même. Les employeurs commencent à évoluer et à permettre aux pères également de travailler moins pour avoir du temps pour la famille. On ne peut pas échapper à son époque. 

 

Manuelle Perrenoud est restée 13 ans à la barre de ABE, pensez-vous l’égaler ?

Je ne pense pas, je ne suis jamais restée plus de trois ans à un même poste. Je suis incapable de me déployer en restant longtemps dans une même fonction. Dès que je commence à m’y sentir bien, j’ai peur de m’endormir. Le rôle de présentatrice est nouveau pour moi et j’aime beaucoup ce que je fais. Pour la suite, on verra. Je n’ai jamais eu de plan de carrière.

 

Par Yseult Théraulaz

 

 

 

Schweizer Politfrauen, 21 portraits de  femmes politiques inspirantes, aux Editions Schweizer Illustrierte

 

 

 

 

 

0 Commentaire

Pour commenter