Licia Chery s’épanouit quand son calendrier est rempli

®RTS/Anne Kearney/DR

Entre la télé, l’écriture et la musique, l’animatrice de C’est ma question sur RTS Un, est une véritable touche-à-tout hyperactive, ambitieuse et, surtout, talentueuse. Un mode de vie qu’elle tente d’inculquer à son jeune fils.

L’émission C’est ma question, sur RTS Un, se porte bien, merci pour elle. Et, par extension, son animatrice aussi : la pétillante Licia Chery. Depuis le début de l’année, la Suissesse d’origine haïtienne accumule les records d’audience: en nombre de téléspectateurs purs (132 000 le 26 janvier) comme en part de marché (40,9 % le 1er avril). Il faut dire que cette Genevoise de 36 ans n’a pas son pareil pour mettre à l’aise le plus nerveux des candidats, généralement d’une petite blague bien sentie avant le « moteur, caméra ! ». « Je crois que les gens commencent à réaliser qu’on s’amuse beaucoup sur le plateau, nous confie-t-elle. Ils ont envie d’en faire partie, participent de bon cœur et regardent l’émission plus volontiers. » 

Pourtant, son arrivée à l’antenne, en août dernier, ne s’est pas déroulée de manière aussi harmonieuse qu’espérée, sa bonne humeur déclenchant même des réactions assez virulentes : « Elle en fait trop »; « C’est insupportable »; « Elle va faire couler la RTS »… La faute à son rire : trop franc, trop riche, pour certains téléspectateurs. « Même si la majorité des gens m’a accueillie les bras ouverts, les critiques étaient telles que j’ai fermé ma page Facebook pour prendre de la distance. Heureusement, toute l’équipe a fait bloc autour de moi. Quand j’étais ado, on disait déjà de moi : « Soit tu l’adores, soit tu ne peux pas la supporter. » Je riais tout le temps, souvent à gorge déployée. je suis quelqu’un d’expressif ! Depuis, j’ai appris à doser mes effusions à l’antenne et je reçois maintenant des messages plus affectueux. »

Mine de rien, Licia Chery s’impose surtout comme le héraut de la diversité sur la chaîne romande. Elle est en effet devenue la première animatrice TV noire de l’histoire de la RTS. En 2020 ! Difficile de dire si l’on doit féliciter la chaîne d’avoir enfin franchi le cap ou, au contraire, la pointer du doigt pour avoir attendu si longtemps… « On ne peut pas leur jeter la pierre. Il faudrait d’abord savoir combien de personnes noires ont réellement postulé pour un poste à l’antenne. Le problème, c’est que tant que nous ne sommes pas inclus dans le paysage, les enfants ne vont pas rêver à devenir présentateur. Tout simplement parce qu’ils ne se retrouvent pas dans le poste. Alors, oui, j’espère maintenant susciter des vocations! »

 

La question du racisme

Animatrice, ce n’est pourtant qu’une des cordes que cette étonnante touche-à-tout garde à son arc. A la RTS, elle est aussi assistante au Service marketing et communication, où elle s’occupe de gérer le visuel de diverses séquences, un jingle publicitaire par-ci, une infographie par-là. Elle s’est également engagée auprès de l’association Enfants du monde. Ambassadrice, elle a pour mission d’aider à faire respecter les droits des jeunes et en profite pour aborder la question du racisme avec eux dans les écoles. « Gamine, à Genève, j’étais la seule Noire de ma classe et je me souviens de ces regards lourds de sous-entendus de certains parents s’imaginant que, parce qu’on a la peau foncée, on est de la mauvaise graine et qu’on va influencer leurs enfants. On me disait régulièrement : « Ma maman ne veut plus que tu reviennes à la maison. » Tu as 5 ou 6 ans, tu n’as pourtant rien cassé et tu ne comprends pas… Alors on dit que ce racisme a disparu, mais non : j’ai récemment reçu un courriel d’une mère dont la petite fille est traumatisée et ne veut plus porter de manches courtes à l’école depuis qu’on lui a dit qu’elle est de couleur caca… »

 

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La discrimination, focalisée cette fois sur les micro-agressions du quotidien, était aussi au centre de son premier livre Jeunesse, Tichéri a les cheveux crépus (Editions Amalthée), paru l’an passé. Elle planche, aujourd’hui, sur un second volume, où sa jeune héroïne va, cette fois, découvrir la diversité sous toutes ses formes. Par-dessus tout, la Genevoise s’est même attelée à la rédaction d’un roman ! « J’ai commencé, du moins, lâche-t-elle dans un rire. Je n’ai pas envie, dans trente ans, de me dire que j’aurais dû m’y mettre à ce moment-là… » Pour beaucoup, elle est surtout l’une des plus talentueuses représentatrices de la Soul made in Switzerland. Une vocation qu’elle découvre à 12 ans, en interprétant un titre de Céline Dion, lors d’un spectacle à l’école. « La sensation était tellement folle que je me suis dit : « Voilà ce que je veux faire de ma vie. » Suivra un spectacle entier créé pour son travail de matu, pour lequel elle compose un album et conçoit les chorégraphies. A 24 ans, elle réunit 100 000 euros sur une plateforme de crowdfunding pour son deuxième disque. Une première en Suisse ! Elle chante même en duo avec Youssou N’Dour au Paléo 2014, face à 35 000 spectateurs ! Et pourtant, la percée ne vient pas… « Par manque de chance, explique-t-elle, de connexion… de talent aussi. En même temps, je n’aurais probablement pas été prête si le succès était venu à 25 ans. » Là, elle s’apprête à sortir un nouveau titre, en français, après avoir chanté en anglais et en créole.

Ses racines haïtiennes

Car Leticia Andris, de son vrai nom, n’en oublie pas ses racines. Son père fuit la dictature de Jean-Claude Duvalier à la fin des années 70. Il atterrit à Genève et rencontre sa mère, alors infirmière, elle aussi Haïtienne. A la chute du régime, en 1986, la petite famille tentera de revenir au pays, mais, après un an passé sur place (et la naissance d’une petite sœur), l’instabilité politique les ramènera à Genève.

« Reste mon job le plus important : maman ! », claironne-t-elle, en nous rappelant qu’elle s’occupe d’un petit Elias, 3 ans, à qui elle enseigne que multiplier les activités n’est pas forcément synonyme d’éparpillement et que cela permet aussi de s’épanouir. Elle est, maintenant, séparée du papa, mais file le parfait amour avec Olivier. « Je n’étale pas ma vie sur Instagram, mais on y trouve une très belle photo de nous, en noir et blanc. Je suis noire, il est blanc… Et puis, il a une grande qualité : ne pas se sentir menacé dans sa masculinité par une femme comme moi, ambitieuse, qui ne s’excuse pas d’être là et fonce tête baissée dès qu’elle a une idée ! »

 

Christophe Pinol

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