L'homme qui a ressuscité la Patrouille des glaciers

Malgré «quelques» années en plus, mais toujours avec la même passion, René Martin ne manquerait pour rien au monde une édition de sa course. Il sera là-haut, fin avril, pour assister au spectacle magique des hommes et des femmes qui, à l'aube naissante, ne font plus qu'un avec les Alpes. © DR

Instituteur, puis chef d’entreprise, le Vaudois René Martin a toujours été passionné par la montagne. Après des années de lutte, il a fait renaître cette épreuve mythique.

L’œil pétille, malicieux. Surtout quand il raconte des anecdotes de montagnard. Pas forcément anciennes, d’ailleurs, puisqu’il a encore gravi quatre sommets de 4000 mètres l’an dernier. A 82 ans, René Martin est un sacré gaillard comme on dit, qui «a bien enquiquiné les Valaisans». Eh oui, c’est lui, ce petit bonhomme de 1,67 m, ce Vaudois, qui a eu l’outrecuidance avec son ami Camille Bournissen de relancer avec succès la Patrouille des glaciers en 1984, alors qu'elle était interdite depuis trente-cinq ans. La faute à un accident qui avait coûté la vie à trois concurrents en 1949 après une chute dans la crevasse d’un glacier.

C’est dire s’il a fallu de la patience et une bonne dose d’abnégation pour convaincre la hiérarchie militaire de rouvrir le dossier. A la base, rien ne prédestinait pourtant René Martin à vibrer pour une course folle, reliant Zermatt à Verbier. L’homme n’est pas tombé dans la marmite valaisanne quand il est né. Non, c’est en terre horlogère, à Sainte-Croix, qu’il a poussé son premier cri. On est loin des Alpes, «même si on nous a mis des skis dès qu’on a su marcher». Et à l’époque, les lattes sont rudimentaires. Mais les fixations Kandahar, avec câble, sont l’œuvre d’une entreprise locale: Reuge. Qu’importe! A l’époque, on fonce pour le plaisir. A l’initiative de son père revenu de la Mob, lui et son frère vont d’ailleurs participer à la construction d’une petite cabane dans la paroi des Roches-Blanches. Oui, vous avez bien lu: en plein milieu d’une falaise. «Aujourd’hui, quand j’y retourne, il y a le chauffage à bois et tout, je mets quand même des ficelles depuis le sommet pour y descendre.»

La passion. Quand on l’écoute, c’est le moteur qui l’a animé tout au long de sa carrière d’instituteur: «J’ai été le plus jeune nommé à Lausanne. On m’avait attribué une classe d’ados réputés difficiles à Malley et les anciens ne me donnaient pas deux mois, mais tout s’est bien passé. Ces gamins étaient formidables, il fallait seulement les aimer.» Marié depuis soixante ans à une institutrice, il lancera plus tard une école de langues qui deviendra florissante, avant de la vendre en 1980. Mais le petit gars de Sainte-Croix n’oublie pas pour autant son grand amour, la montagne. Sans apprécier l’armée plus que ça – «la guerre ne résout jamais rien, si ce n’est préparer le conflit suivant» – il va grimper un à un les échelons de la hiérarchie militaire jusqu’au grade de lieutenant-colonel. «On m’a proposé colonel, mais ce n’était pas compatible avec mon job de chef d’entreprise.» La Grande Muette lui permettra alors de s’adonner à ses plaisirs, la grimpe et le ski. Au fil des cours, il deviendra évidemment premier de cordée et... ami avec de nombreux Valaisans.

Avec son grand ami Camille Bournissen

C’est en 1976, toujours sous les drapeaux, et devant une raclette avec le guide Camille Bournissen, «après seulement deux verres de fendant», que l’idée de relancer la Patrouille des glaciers jaillit. Quelque temps plus tard, les deux hommes vont alors tenter de rallier sans aucune aide extérieure Zermatt à Verbier. Seul Bournissen y parviendra. «Lui avait pris des skis de randonnée, moi des skis de fond avec lesquels j’étais très à l’aise. Nous étions partis de Zermatt à minuit. Malheureusement pour moi, il y avait beaucoup de glace et je suis énormément tombé, avec mes skis sans arêtes. A tel point que j’ai dû m’arrêter à Arolla. Lui a continué tout seul. Quand on l’a retrouvé avec sa femme, il nous a avoué qu’il avait vu le "nègre", ce qui voulait dire pour un guide valaisan qu’il avait bien cru y rester.»

Les deux hommes sont néanmoins déterminés. Et préparent un projet qui se verra refusé plusieurs fois par les responsables en place, «par trouille». Et puis, à force de ténacité, le feu vert est donné en 1983. «On a alors préparé une course plutôt simple, pour une cinquantaine de copains. Mais nous avons été dépassés par l’engouement pour l’épreuve, avec 130 patrouilles inscrites. Il a fallu revoir toute la logistique», se souvient René Martin.

La Patrouille des glaciers continuera désormais sur cette pente ascendante. En 2006, on doit même refuser un millier d’inscriptions. Et même un cas de dopage ne changera rien à l’affaire. Un seul fait avéré de triche, alors que les 1400 équipes vont de plus en plus vite, le record étant détenu par des Suisses en 2010 avec un temps de 5 heures et 52 minutes? «Il y aura toujours des fraudeurs, pas forcément parmi les meilleurs, mais plutôt chez les viennent-ensuite. Mais cela dit, il est normal que les chronos s’améliorent. Les équipements sont aujourd’hui trois fois moins lourds et trois fois plus performants», note René Martin, qui a dirigé quatre éditions, avant de se retirer. «Je voulais participer au moins une fois. J’avais 60 ans déjà. On a mis près de 14 heures, mais nous étions premiers dans notre catégorie.»

Jean-Marc Rapaz

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