Leur ancêtre a donné son nom à une rue

Daria Tolstoï, arrière-petite-fille de Léon Tolstoï.
© Yves Leresche

Sans même les voir, nous empruntons, tous les jours, des rues portant le nom de personnalités fameuses. générations a retrouvé leurs descendantes et leurs descendants. Balade en Suisse romande.

Les rues, trop souvent, nous y passons sans lire leur nom. Et, quand elles le doivent à quelques illustres personnalités, loin de nous l’idée que leurs descendantes et leurs descendants vivent parmi nous. Et pourtant ! Rue Tolstoï, à Genève, rue Marcello à Fribourg, à Sierre et ailleurs en Suisse romande, vous croisez peut-être sans le savoir une arrière-petite-fille ou un petit-fils de belle ascendance. Sur leurs pas, nous avons rencontré de fortes personnalités qui entretiennent, toutes, un lien unique avec leurs ancêtres.

Alors qu’un manuscrit du roman Guerre et paix de Léon Tolstoï quitte pour la première fois la Russie, pour se rendre sur les rives du Léman, à la Fondation Bodmer, nous avons fait connaissance avec Daria Tolstoy (NDLR, elle écrit son nom avec un «y»), biologiste et intervenante en thérapie brève. Du château d’Eclépens (VD), où elle vit avec François de Coulon et leur fils Oskar, nous nous sommes rendus dans une rue de Genève dédiée à son illustre prédecesseur dont elle cultive la mémoire avec ses très nombreux cousins et cousines. Son arrière-grand-père n’était autre que le fils du géant des lettres russes. Il s’appelait, lui aussi, Léon Tolstoï et il épousa Dora Westerlund, la fille du médecin qui l’a guéri, dont il eut dix enfants. Autre canton, autre histoire : à Givisiez, nous franchissons le seuil de la demeure de la famille d’Affry. Une occasion unique de découvrir la vie et l’œuvre de Adèle d’Affry, la duchesse de Castiglione Colonna, sculptrice et peintre, mieux connue sous le pseudonyme de « Marcello », dont la Pythie est un emblème de l’Opéra Garnier à Paris. En compagnie de sa descendante, Monique von Wistinghausen, présidente de la Fondation Marcello, nous nous rendons rue Marcello à Fribourg où trop de gens ignorent que cette rue porte, en réalité, le nom d’une femme, artiste hors du commun. A La Chaux-de-Fonds, à la veille d’un périple dans les Balkans, le chirurgien Blaise Courvoisier nous donne rendez-vous sous la plaque de son ancêtre Fritz. La mémoire de ce chef militaire de la révolution neuchâteloise n’est pas si étrangère au fait que ce médecin, né à Genève, a fait sa carrière dans son canton d’origine.

 

La différence valaisanne

Juste Olivier a donné son nom à deux rues, l’une à Lausanne, l’autre à Nyon. C’est dans cette dernière ville que nous évoquons cette figure des lettres romandes avec un autre écrivain de renom : Jean-Michel Olivier, écrivain, journaliste et enseignant vaudois, lauréat du Prix Interallié en 2010, lui qui vient de rendre hommage à son ancêtre dans son Eloge des fantômes, son dernier ouvrage, sorti à L’Âge d’Homme. En Valais, marqué par le catholicisme, quand ils ne renvoient pas à un élément de paysage ou géographique, les noms de rue portent le plus souvent un nom d’ecclésiastique ou de quelque sainte ou saint. A Sierre, Jacques Bille, ancien capitaine au long cours, a œuvré à la reconnaissance de son grand-père Edmond Bille, peintre et verrier. 

                 


 TÉMOIGNAGES

 

Léon Tolstoï, Ecrivain russe

« J’aurais voulu connaître Léon »

« J’aurais voulu connaître Léon, mon arrière-grand-père, le fils de l’écrivain. Un personnage fantasque, élève chez Rodin qui lui disait qu’il avait du talent, mais qu’il était paresseux. » Issue de la branche suédoise des Tolstoï, Daria rencontre régulièrement ses nombreux cousins germains qui vivent à Rome, à Paris, aux Etats-Unis, en Russie et même en Urugay et au Brésil. Lu par des millions de personnes à travers le monde, Léon Nikolaïevitch Tolstoï aurait-il pu imaginer que sa descendance éclatée, cent ans après sa mort, se réunirait tous les deux ans à Iasnaïa Poliana, le mythique lieu de sa naissance ? « Toutes ces familles ont un lien fort avec la nature et partagent une même quête de liberté. » Daria a vécu avec bonheur l’un ou l’autre de ces grands rassemblements en Russie : « On boit le thé dehors sous les arbres, on monte à cheval. C’est très beau de se retrouver ainsi entre descendants de 2 ans à 85 ans. Il y a aussi un programme de concerts et de visite du musée où nous sommes très bien accueillis. J’ai assisté à une conférence sur la photographie de Sonia, l’épouse de Léon Tolstoï. »

Né en 1938, feu son père Andrej, a connu son grand-père, Léon fils, artiste lui aussi. Daria, elle, a pu rencontrer des petits-fils de l’écrivain, mais pas son grand-père, mort l’année de sa naissance. « C’est important de rester soudés, c’est une grande force. » En tant que psychothérapeute, Daria aide ses clients à augmenter leur connaissance de soi et à s’ouvrir à des perspectives alternatives : « Savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va aller. Cela donne un élan. » Daria, qui a vécu et travaillé en Suède, en Allemagne, en France, en Angleterre, au Mexique, aux Etats-Unis et en Suisse, parle couramment le suédois, l’anglais et le français. Au château d’Eclépens, dont le domaine viticole est piloté par son compagnon François de Coulon, l’aura de Daria est bien présente. C’est elle qui est responsable des festivités et des événements.

 

 


Edmond Bille, peintre et verrier.


SIERRE, Serge Bille, petit-fils d'Edmond

 

« C’était un père très dur. Pour l’éducation, il se reposait sur ma grand-mère »

Enfant, Jacques Bille, 77 ans, aimait se rendre dans la bibliothèque de son grand-père Edmond. C’est en se plongeant dans des récits d’expéditions océaniques qu’il décida de devenir capitaine au long cours. Jacques Bille est le fils d’André, le cadet des trois enfants de la deuxième épouse d’Edmond. Son oncle n’était autre que René-Pierre Bille, célèbre photographe animalier. Sa tante se prénommait Stéphanie. On la connaît mieux sous son nom de plume : Corinna Bille. Jacques Bille, à travers notamment l’Association Edmond-Bille, est à l’origine de la belle plaque qui porte le nom de son grand-père à Sierre : « Edmond Bille était plus important comme verrier que comme peintre, même s’il a fait de très belles peintures et gravures. Imaginez un peu le Valais catholique des années 30. Un protestant d’origine neuchâteloise qui parvient à convaincre des curés, ses meilleurs amis, d’acheter ses vitraux, il fallait le faire. » Jacques Bille aime à raconter comment son grand-père décida de s’installer en Valais, à la fin de 1899 : « Il découvre Chandolin un jour de tempête de neige. Après trois jours de tempête ininterrompue, il ouvre la fenêtre et découvre le paysage sans nuage. Sa décision est prise : il vivra ici. »

Pour découvrir Edmond Bille, rendez-vous à l’Hôtel de Ville de Martigny qui abrite la verrière de Edmond Bille (1949), le plus grand vitrail profane de Suisse (55 mètres carrés). S’il est aussi un lieu où découvrir l’univers plus intime de l’artiste, c’est dans l’imposant et étrange château-atelier qu’il se fit construire en 1905 à Sierre, grâce à la fortune de sa première épouse, héritière Nestlé : Le Paradou. Jacques Bille, comme les enfants et la plupart des petits-enfants d’Edmond y vécurent autour de la figure dominante et intimidante d’Edmond. Désormais en mains privées, elle conserve l’aura de celui qui y régna en patriarche, de l’aveu de son petit-fils. « C’était un père très dur. » Pour l’éducation, il se reposait sur ma grand-mère, l’ancienne gouvernante des enfants de sa première épouse. Il aimait les femmes et je vois encore ses modèles descendre l’allée qui menait à son atelier. »


Marcello, Adèle d’Affry, duchesse Colonna (1836-1879), sculptrice et peintre, mieux connue sous le pseudonyme de « Marcello ».


FRIBOURG, Monique Von Wistinghausen, arrrière-arrière-petite-nièce de Marcello.

 

« Un message qui traverse les siècles »

« Suisse de naissance, italienne par mariage, parisienne et cosmpolite par sa carrière, sculpteur, peintre, écrivain, n’est-ce pas trop pour une personne ? » Lorsqu’elle évoque son aïeule Marcello, Monique von Wistinghausen trouve les mots justes. Celle qui n’est autre que l’arrière-arrière-petite-nièce de l’artiste vit aujourd’hui à Berlin. Ce qui ne l’empêche pas de consacrer plusieurs semaines par an à faire vivre la demeure de ses ancêtres, la famille Affry à Givisiez (FR). Monique von Wistinghausen détient aujourd’hui les clés d’un lieu extraordinaire : l’atelier de l’artiste, vibrant de la présence de cette femme libre, disparue bien trop tôt. « Cette pièce était comme un mausolée du temps de mon enfance. Désormais, on y vit. » Et Monique von Wistinghausen de désigner avec amusement et affection les jouets de son petit-fils Joseph qui vient de fêter son anniversaire. « Longtemps, le château d’Affry a sommeillé dans une forme d’oubli respectueux de « Tante Adèle ». Les propriétaires successifs — la maison passe pendant cinq générations de mère en fille — utilisaient la maison comme séjour de villégiature estivale sans s’intéresser à l’atelier sanctuaire. Il faudra attendre la grand-mère de Monique von Wistinghausen pour voir enfin s’amorcer la redécouverte de Marcello dont la correspondance témoigne d’un parcours d’étoile filante. Adèle d’Affry aura été tout à la fois l’amie de Thiers et l’admiratrice de Napoléon III (elle connut le couple impérial), elle fréquenta Manet, fut aimée de Gounod et peinte par Courbet. Dans la rue de Fribourg consacrée à Marcello, Monique von Wistinghausen s’exclame avec émotion : « Elle a choisi de s’affranchir des conventions pour s’assurer un succès artistique qu’elle voulait voir reconnu loin des convenances. De son temps, les femmes, pas prises au sérieux, étaient bonnes à faire quelques aquarelles à la maison. C’est pourquoi elle prit un pseudonyme masculin. Elle a aussi cherché à protéger le nom de son mari Colonna au cas où son travail ne devait pas plaire. » Pour sa descendante, Marcello laisse un héritage significatif : « Cette façon de rester soi-même. Il y a là un message qui traverse les siècles jusqu’à nous. »

 


 

Frédéric Alexandre, dit Fritz Courvoisier


LA CHAUX-DE-FONDS, Blaise Courvoisier, sept générations le séparent de son illustre ancêtre.

 

« Il a acheté des terres en Amérique latine et fut un pionnier du rail »

« J’avais un grand-père patriote et familial. Il m’a transmis le tambour avec lequel notre ancêtre Fritz Courvoisier avait battu le rappel pour descendre de La Chaux-de-Fonds à Neuchâtel, le 29 février 1848, pour libérer le château. » Ancien député et chirurgien, Blaise Courvoisier, 65 ans, a fait toute sa carrière dans son canton d’origine : « Mon grand-père m’a fait aimer l’histoire. De manière intuitive, c’est lui qui m’a fait revenir dans le canton alors que j’avais fait mon collège et la fac à Genève. » Sept générations séparent Blaise Courvoisier de son illustre ancêtre horloger et révolutionnaire, qui deviendra, par la suite, conseiller national radical. « Il a même acheté des terres en Amérique latine et il fut aussi un pionnier du rail. » Le nom de famille Courvoisier ne passe pas inaperçu à La Chaux-de-Fonds comme à Neuchâtel : « On m’a souvent demandé si j’étais en lien avec l’Imprimerie Courvoisier ou si j’étais parent avec le docteur Bernard Courvoisier. » Aujourd’hui, les Neuchâtelois connaissent moins la figure de Fritz Courvoisier que le jour de la libération du château : le 1er Mars est férié dans le canton. Blaise Courvoisier et son épouse, française, se sentent bien à La Chaux-de-Fonds. Et ce, même, si la ville n’est plus « aussi dynamique » qu’elle était lors de leur installation en 1987. « J’ai eu la chance d’entrer à l’hôpital comme assistant, sous l’égide bienveillante de deux patrons qui m’ont marqué : mes confrères Samuel Schneider et Marc Pellaton. J’ai énormément appris avec eux, ils étaient très humains. » Blaise Courvoisier officie depuis 2015 comme médecin au sein de la Force pour le Kosovo (KFOR), la force armée multinationale mise en œuvre par l’OTAN, sur mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies. Mais, en cette fin d’été, c’est en touriste qu’il s’est rendu dans les Balkans en compagnie de son épouse. « Je me rendrai sur les bords du lac Prespa, entre la Macédoine du Nord, l’Albanie et la Grèce, pour voir des pélicans frisés. J’ai du temps, je n’ai plus mon cabinet. J’ai eu une belle vie et une encore plus belle qui m’attend. »

 


Juste Olivier, écrivain, peintre,poète et journaliste


LAUSANNE, Jean-Michel Olivier, fier descendant de l'écrivain nommé Juste.

 

« Depuis toujours, sa photo trône dans le salon familial »

« A chaque génération, cette injonction secrète : petit tu seras écrivain ! Tu as dû la connaître, aussi, à ta naissance, cette injonction, puisqu’on t’a gratifié de l’illustre prénom : Juste. Juste un prénom, mais riche en promesses tacites et si lourd à porter. Déjà, dans les années 30, peu d’enfants s’appelaient ainsi. Tu devais être le seul Juste au milieu d’une ribambelle de Louis, de Roger, de Daniel, de Jean-Jacques ! » Dans son livre Eloge des fantômes, une très belle galerie de portraits choisis de gens qu’il a connus (Chessex, Derrida, Aragon, entre autres), Jean-Michel Olivier s’adresse ainsi à son père qui porte le prénom de leur ancêtre commun, le poète, journaliste et écrivain suisse né à Eysins en 1807 et mort à Genève en 1876. « A cet ami de Lamartine, de Victor Hugo et de Sainte-Beuve, on doit plusieurs recueils de poésie, des dizaines de nouvelles et de romans et une imposante Histoire du Canton de Vaud (1841) — la première en date. Depuis sa mort, dans la famille, sa photo trône dans le salon ou la chambre à coucher, austère, muette, comme un fantôme particulier qui veille sur nous. » Dans la famillle Olivier, il est d’usage que, à chaque génération, un enfant mâle porte le prénom de l’illustre aïeul. Jean-Michel y a échappé. Lui qui a notamment vécu ses premières années à Nyon, chez ses grands-parents, rue de la Gare, en face de la rue Juste-Olivier, est en revanche, lui aussi, journaliste et écrivain. Dans son très bel hommage à la figure de son père, mort depuis dix-huit ans, mais auquel il pense tous les jours, le fantôme de Juste, tour à tour adverbe ou prénom, n’a plus tout … juste. Oui, car, comme le découvre Jean-Michel Olivier dans son livre : « Pendant longtemps, on a pensé que l’homme avait tous les pouvoirs : il donne le nom, il représente la Loi, il a autorité sur la famille. C’est faux. Car l’homme n’est pas le père. On le sait aujourd’hui : c’est bien l’enfant qui fait le père. Avant l’enfant, il y a l’homme et la femme, unis et séparés, pour le pire et le meilleur. Mais c’est l’enfant qui leur donne le jour, à tous les deux, à leur corps défendant. »

 

Nicolas Verdan

 

 

 


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