La grande interview: Yves Coppens

Yves Coppens ne s'intéresse pas qu'aux australopitèques ( préhumains) aussi aux mammouths : entre ses mains une dent provenant d'un site sibérien.
© Francine Bajande

Le dégel de l’Antarctique va révéler de nouveaux mystères sur l’homme. Ce qui réjouit le célèbre paléontologue Yves Coppens qui a consacré sa vie à comprendre l’évolution des hominidés. 

Il a beau être un savant de renommée internationale, bardé de titres honorifiques, le paléontologue français Yves Coppens est resté ouvert à l’autre, quel qu’il soit. Il répond lui-même au courrier qu’on lui adresse, au visiteur qui sonne à sa porte, se déplace avec le même plaisir pour donner une conférence aux archéologues amateurs d’une association bretonne ou discourir devant des scientifiques chevronnés. De même qu’il sait dater des ossements d’hominidés datant de millions d’années, il est capable d’ajuster son discours aux humains qui l’écoutent. Son plaisir de raconter et de transmettre est tellement grand. « Chacun a droit à toute la connaissance du monde », aime-t-il à répéter. Cet idéal l’a guidé tout au long de sa carrière. Et c’est sans doute ce qui rend Yves Coppens si populaire. A 84 ans, il vient de publier des mémoires* qui se lisent comme un roman.

Dans son bureau parisien, proche de la Bastille, et entouré d’objets symbolisant son parcours professionnel — une reproduction de Lucy, une dent de mammouth, une truelle ayant servi à poser la première pierre d’une énième école portant son nom, des sesterces, pièces de monnaie romaine, achetées enfant au conservateur du musée de son village ...  Il évoque avec la même émotion sa première mandibule d’hominidé déterrée et son fils Quentin, dont il se sent si proche, malgré les soixante ans qui les séparent.

 

Vous qui avez sillonné la Terre, découvert des espaces déserts et préservés pour y retrouver des traces d’hominidés, comment vivez-vous l’impact des temps modernes sur la planète ?

Je ne parviens pas à être catastrophé par l’état actuel de la Terre. Son état a toujours connu des variations climatiques importantes. Il y a 5 milliards d’années, elle a été minérale, puis océanique. A partir de 500 millions d’années, grâce à la biosphère qui s’était constituée, la végétation s’est développée. D’abord grise et bleue, la Terre est devenue verte. Aujourd’hui, on entend partout qu’il faut condamner l’homme qui détruit les zones vertes. Mais comment faire autrement ? Il n’y avait que 10 000 habitants en Europe entre Néandertal et Sapiens. Ces deux cents dernières années, on est passé de 2 milliards à 8 milliards d’habitants. Normal qu’il y ait de la bousculade ! Il est vain d’essayer de se battre pour que nos enfants voient la même Terre que nous. Sa transformation est inéluctable.

 

Tout de même, vous ne trouvez pas l’homme inconséquent ? Privilégiant ses besoins à court terme ?

Je ne suis pas angélique. Je sais que l’homme est un prédateur pour lui-même. Il l’a toujours été. Même aux temps où il y avait de la place pour tous sur la Terre, quand un groupe d’hommes rencontrait un autre groupe d’hommes, il y avait de la défiance. Souvent des combats. Nombre de squelettes d’hominidés portent des traumatismes dus à des affrontements violents. Je suis copain avec Nicolas Hulot et Yann Arthus-Bertrand. Ils sont plus pessimistes que moi pour l’avenir. Mais je fais confiance à l’homme pour trouver des solutions de survie.

 

Que vous inspire la fonte des glaciers ?

Voilà qui me réjouit, car cela met au jour des trésors ! J’ai des collègues russes qui travaillent en Sibérie et découvrent sous les sols qui étaient autrefois gelés toute l’année, le permafrost, des ossements, des végétaux inconnus et aussi des agents pathogènes qui, après une petite sieste, retrouvent leur esprit et pourraient devenir dangereux. La fonte de l’Antarctique promet de révéler des merveilles. Car de nombreux mammifères ont utilisé cette voie pour se déplacer du continent africain au continent sud américain. C’est aussi la voie qui a conduit à l’Australie.

 

Mais y aura-t-il encore des hommes pour fouler le sol de l’Antarctique quand il aura fondu ?

Il y aura moi, au moins. (Rires.) J’adorerais découvrir le sol de l’Antarctique pour comprendre encore mieux les mouvements des hominidés. Cela dit, la fonte des glaciers et des pôles qui est irréversible — même si on réduit notre taux de CO2, il faut compter le temps d’inertie — va obliger beaucoup de peuples à se déplacer. Je trouve que nous ne l’anticipons pas assez. Nous devrions nous organiser pour partager moins de terres avec plus de populations.  

 


Derrière lui, Lucy et le paléonthologue Camille Arambourg, son premier directeur au Musée national d'histoire naturelle.

 

D’où vous vient votre passion pour les hommes qui nous ont précédés ?  

Elle remonte à très loin. Mes copains d’école m’avaient donné le surnom de « Coco le Fossile ». En 1944, j’avais 10 ans, j’ai fait une rencontre déterminante. Un ami de mon grand-père maternel, frappé par ma passion pour l’histoire et l’archéologie, m’a proposé de m’introduire dans une société savante. Il ne pouvait m’y inscrire, j’étais trop jeune, mais il m’a donné accès à sa bibliothèque et à son musée en attendant que je vieillisse. Le siège de cette société et son musée se trouvaient dans un château du Morbihan et qui abritait des collections archéologiques — néolithique, âges du bronze et du fer, périodes gauloise et gallo-romaine — d’une grande richesse. Mes jeunes années ont ainsi été illuminées par des centaines d’objets magiques contemplés des centaines d’heures. On m’ouvrait parfois le musée !

 

Comment vous est venu le goût de la fouille ?

C’est encore à cet ami de mon grand-père que je le dois. Un jour, il m’a invité sur un site archéologique qui venait juste d’être découvert. Je me suis trouvé sur une plage modeste de vrai sable, face à une microfalaise de terre, dont la tranche se montrait bourrée de petits fragments de fine poterie rouge brique. Quelle émotion ! Pour la première fois, je me trouvais en présence d’objets m’arrivant du temps, que je pouvais toucher, questionner, recueillir. Cela a été une révélation. La nuit qui a suivi, je n’ai pas réussi à m’endormir.

 
Vos parents ont-ils encouragé cette passion ?

Encouragé peut-être pas. Mais ils l’ont accueillie avec complaisance. Mon père, physicien, aimait bien voir se développer, en moi, un esprit scientifique. Ma mère m’aimait tout simplement. Elle était pianiste, et donc peu portée sur les balades dans les champs labourés où je l’entraînais avec mon père et ma sœur pour nous déployer en tirailleurs, afin de balayer le sol en quête de petits objets. Ma sœur, de six ans ma cadette, se souvient encore de l’ennui que lui causaient ces dimanches. (Rires.)
Vous avez été pris au sérieux très jeune par des adultes ... Je pense à ce conservateur du Musée de la préhistoire ...
A force de me voir dans son musée, ce conservateur s’était mis à me parler et nous sommes devenus des amis, malgré la différence d’âge. Je dois à cet homme beaucoup de premières connaissances de la préhistoire morbihannaise. Je lui dois aussi de posséder des sesterces ! Il avait acquis un vase gallo-romain, genre amphore, rempli de monnaies des premiers siècles, aux effigies d’empereurs. L’étude de ces monnaies ayant été réalisée, le conservateur avait mis en vente les doubles pour le bénéfice du musée. C’est ainsi que mes parents purent m’en acheter pour mes anniversaires.
 

Comment expliquez-vous que votre enthousiasme pour la découverte de ce qui se trouve sous terre soit restée intact chez vous ?

A chaque fois que je vois une falaise avec une terre arable sur de la roche et que j’imagine pouvoir y retrouver des traces du passé, je suis émerveillé. Même dans les moments difficiles de ma vie, découvrir des restes des hommes qui nous ont précédés — un chicot de dent fossile, un tesson de poterie ancienne — a toujours provoqué en moi une émotion puissante. A travers un vestige du passé, je me sens relié à l’humanité toute entière.

 

Vous racontez l’émotion que vous éprouvez en découvrant la mer de Bering ...

Oui, c’était en 2016, j’avais 82 ans. J’étais perché sur la falaise du cap Dejnev, au pied du monument que les Russes ont élevé à la mémoire de ce marin qui, au milieu du XVIIIe siècle, avait atteint pour la première fois cet extrême bout de l’Extrême-Orient. Et je voyais devant moi cette mer de Béring immobile, métallique, à peine irisée par le passage intempestif d’un des Zodiac de mon paquebot. Il y a 50 000 ans peut-être, les premiers hommes arrivés là aussi pouvaient avoir la même image avant de se lancer dans cet étroit chenal, à sec ou pas, pour rejoindre les terres élevées d’en face.
 

Vous êtes un contemplatif qui regarde avant de toucher ...

Oui, même s’il fait 40° ou 50° C, quand je découvre quelque chose, je reste coi. Emerveillé. J’aime ressentir cette émotion avant de m’approcher pour toucher.

Ce qu’on réalise aussi dans vos mémoires, c’est l’endurance physique que le paléontologue que vous êtes a dû déployer de fouille en fouille ... Endurer les chaleurs extrêmes, les hyènes qui rôdent autour des tentes, le manque de confort ...
Quand je suis en expédition, je ne perçois plus le côté « aventure » de mon travail. J’ai vécu dans le désert du Tchad, dans un paysage lunaire et je n’ai jamais souffert de coups de chaleur. Je n’ai jamais non plus eu peur de me perdre. Il m’arrivait de partir seul en camion avec un simple poste émetteur qui aurait pu tomber en panne pour retrouver des personnes qui devaient nous ravitailler en conserves, en riz, en pâtes, en semoule et en dattes, et je les trouvais. Je suis content : mon fils Quentin, 24 ans, a hérité de
mon sens de l’orientation et de la topographie.
 

Que lui avez-vous transmis d’autre ?

Un rapport chaleureux avec l’humanité. Il revient d’un voyage en Chine qu’il a vécu comme je l’aurais vécu moi-même. Laissant de la place aux rencontres, à l’improvisation, à ce qui se présente. Osant sortir des sentiers battus. Cela n’est pas le fruit du hasard. Je l’ai élevé ainsi. Au Groenland où il m’a accompagné, jeune adolescent, il acceptait de partir en balade avec un Inuit pendant que je travaillais. J’ai souvent entendu dire à la mort d’un père : « Je regrette de n’avoir pas pris le temps de parler un peu plus avec lui. » Alors, j’ai profité de mon âge et de mes grandes facilités de gestion du temps pour emmener mon garçon, sans sa maman, dans toutes sortes d’endroits, dès son plus jeune âge.


 

Tous ces hominidés que vous avez retrouvés et sortis de terre viennent-ils vous visiter quelquefois ?

Oui, j’en rêve. Mais cela n’est jamais cauchemardesque, c’est doux comme contact. Ce qui me travaille, c’est leur âge, leur filiation, leur mode de vie. Je voudrais que l’hominidé que j’ai trouvé au Tchad, en 1961, me parle un peu plus. On connaît mal son âge biologique. Aujourd’hui, la technologie, les IRM, les tests ADN nous permettent d’affiner nos connaissances. Récemment, à partir d’une dent d’un Néandertalien, on a réussi à déterminer à laquelle des trois sources, à équidistance autour du camp où il vivait, il allait boire. Il buvait donc une certaine eau plutôt qu’une autre.

 

Qu’est-ce qui vous caractérise parmi vos confrères paléontologues du monde ?

Ma liberté de penser. J’ai bénéficié d’une formation française avec un large spectre naturaliste. J’ai fait de la géologie, je connais les cailloux, de
la botanique, je connais les végétaux, de la zoologie, je connais les animaux. Cela forme la mémoire et donne un horizon environnemental très large. Mes copains américains sont plus spécialisés. Quand ils arrivent sur le terrain, même s’ils découvrent un mammouth de deux millions d’années, ils ne s’émeuvent pas : ils cherchent des hommes. Malgré ma formation scientifique, j’ai souvent accepté d’être traversé par des intuitions. Et j’en ai parlé sans tabou. Elles n’ont pas toujours été justes, mais elles ont permis d’échafauder d’autres hypothèses de travail. Je n’ai pas peur d’être contredit.

 

Qu’est-ce qu’on trouvera de nous dans 2000 ans?

Nous laissons plein d’empreintes, même si elles ne sont pas forcément visibles. La plupart des objets que nous utilisons aujourd’hui ont de la mémoire, il suffira de les faire parler.

Propos recueillis par Véronique Châtel


DEUX DÉCOUVERTES IMPORTANTES D'YVES COPPENS

Paranthropus
aethiopicus en 1967, Yves Coppens part en expédition dans le sud de l’Ethiopie. Il découvre une mandibule édentée d’un hominidé bipède datant de 2,6 millions d’années, qui conduit à la création d’une nouvelle espèce. D’autres fossiles de cette même espèce sont ensuite découverts dans la même région.

Lucy
En 1974, Yves Coppens est l’un des trois directeurs de l’équipe de la trentaine de chercheurs éthiopiens, américains et français qui découvre, en Ethiopie, un fossile complet à 40 % d’Australopithecus afarensis datant de  3,2 millions d’années. Lucy a permis de démontrer que l’acquisition de la bipédie datait d’au moins 3 millions d’années.


A lire

Origines de l’homme, origines d’un homme — Mémoires, Yves Coppens, Odile Jacob

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