La grande interview : Marthe Keller

 Directe, spontanée, espiègle, Marthe Keller se sent mieux dans les ambiances amicales que mondaines. C'est pourquoi on la voit peu dans les médias.
© Lucian Hunziker

Marthe Keller a la septantaine trépidante : à l’affiche du film de David Roux, L’ordre des médecins, elle enchaîne tournages et projets artistiques.

Marthe Keller aime vivre incognito. Et se promener sans être obligée de s’apprêter comme si elle était en représentation permanente. Elle a donc fait le choix, dès le début de sa carrière d’actrice en 1966, de se tenir à l’écart d’une trop grande visibilité médiatique. Elle a pu élever son fils, né de sa relation avec le réalisateur Philippe de Broca, à l’abri des regards et profiter des sept ans de vie commune avec Al Pacino à New York. Aujourd’hui, notre belle compatriote de 74 ans navigue entre Verbier, son port d’attache, Paris, et les nombreuses villes où on la réclame pour tourner ou participer à des projets artistiques. Mais, quand elle se rend disponible, Marthe Keller l’est totalement. Comme au cours de cet échange où son rire gourmand a souvent retenti.

Qu’est-ce qui vous a fait accepter ce rôle de mère qui va mourir dans L’ordre des médecins ?
Plusieurs raisons. D’abord, c’est un beau personnage qui sonnait vrai. Cette femme hospitalisée dans l’hôpital où travaille son fils médecin n’est pas fleur bleue : elle affronte la maladie et la mort avec simplicité. Sans pathos ni héroïsme. Cela a rendu mon travail d’actrice intéressant. J’ai dû jouer tout en retenue. D’autant plus que j’avais peu de texte. Il a fallu que je sois dans une concentration plus approfondie. Que je trouve un lâcher-prise total. Pour moi qui aime tant bouger, être dans l’économie de mouvement a été difficile. Une autre raison est que le réalisateur, David Roux, est un homme gentil, subtil et délicat. Cela a été un plaisir de tourner avec lui.

Votre personnage a un échange très touchant avec sa petite-fille qui lui demande où elle sera quand elle sera morte. Vous lui répondez que vous serez dans un coin de sa tête, toujours là pour la soutenir quand elle pensera à vous.
Je vais vous avouer quelque chose de sentimental: tourner ce film m’a un peu enlevé la peur de la mort. Prononcer ces mots : « J’ai eu une belle vie, la vie que j’ai voulue » m’a fait me sentir comme en repérage de ce qui m’adviendra. D’ailleurs, ils m’ont poursuivie quelque temps. J’ai réalisé que, si je me trouvais dans la même situation que mon personnage, je serais capable de l’accepter comme lui. La mort fait partie de la vie. Et, heureusement, de chaque vie. Que l’on soit riche ou pauvre. L’ambiance du tournage, tellement chaleureuse, m’a aidée à pactiser avec la mort. Nous nous sentions bien ensemble. Comme une véritable famille. Il faisait une chaleur terrible, car on a tourné en été dans des locaux non climatisés, mais on a beaucoup ri. Jérémie Renier qui incarne mon fils est devenu une sorte de fiston dans ma vie.(Marthe Keller est interrompue par une alerte sonore. « Incroyable ! Je vous parle de Jérémie et c’est justement lui qui m’envoie un SMS. »)

Votre actualité de 2019 s’annonce chargée : d’autres sorties de films, d’autres tournages ...
On va me voir dans un film de Sandrine Dumas, On ment toujours à ceux qu’on aime, où je joue le rôle d’une mère qui rentre des Etats-Unis pour aller voir son fils qu’elle devine ne pas aller aussi bien qu’il le prétend. Et, dans un téléfilm qui passera sur Arte, Dévoilées, où je joue le rôle d’une grand-mère dont la petite-fille se convertit à l’islam et se lie à Daesh. Je n’arrête pas de tourner. En 2018, j’ai joué dans la première saison d’une série américaine diffusée sur Amazon et qui a fait un tabac, The Romanoffs.

Vous donnez tort aux comédiennes qui regrettent que la carrière des actrices s’interrompe après 60 ans ...
C’est surtout difficile entre 40 et 60 ans. Après, cela repart, car, à la soixantaine, on entre dans d’autres catégories de femmes : des mères, des grands-mères ... Quelqu’un m’a dit, un jour, que je tournais beaucoup, parce que je n’ai pas subi de lifting. Or, de plus en plus de réalisateurs recherchent le naturel. Il y a aussi le fait que je parle quatre langues, ce qui multiplie mes possibilités. Je travaille en France, en Amérique, en Allemagne et en Italie. Je viens d’ailleurs d’y terminer un film avec Julianne Moore ...

On sent aussi que vous n’avez pas vécu qu’à travers vos rôles. Vous vous êtes frottée à la vie.
Oui, sans doute. Je crois aussi qu’être restée discrète et n’avoir pas fait la une des magazines, ni hanté les plateaux de télévision, m’a permis de ne pas devenir une people, ce qui, à la longue, peut faire du tort aux personnages qu’on incarne. Le public finit par ne plus croire aux rôles qu’on joue, parce que la dimension people prend le dessus. Et puis, j’ai essayé de rester ouverte au hasard, aux opportunités.

Comme la proposition de mettre en scène un opéra ...
C’est à Al Pacino que je dois de m’être intéressée à l’opéra. On associe souvent Al à ses rôles de gangster et de mafioso. Or, il est un homme d’une culture incroyable. Je me souviens des dimanches après-midi de pluie, où nous écoutions de l’opéra à la maison. Il me rendait attentive aux phrasés particuliers de certains chanteurs, à leur manière d’attaquer les paroles. Grâce à lui, j’ai aimé de plus en plus écouter de l’opéra. Cela dit, la musique classique a toujours fait partie de ma vie. A 7 ans, je faisais de la danse classique et me produisais sur scène sur du Stravinski, du Prokofiev ... La proposition de mettre en scène de l’opéra est venue après avoir tourné avec Jeanne d’Arc de Arthur Honegger, où j’étais la récitante dans une quinzaine de pays. J’ai hésité, et puis j’ai réalisé que je ne risquais pas grand-chose à essayer. Ma plus grande fierté est d’avoir été la première femme à mettre en scène Don Giovanni au MET à New York.
Al Pacino, votre initiateur en opéra, était-il venu voir votre spectacle ?
Oui, bien sûr. Il était même venu aux répétitions. Je ne suis plus amoureuse de lui, mais je l’aime. On partage une amitié excessivement prodigieuse ! A ce point, c’est précieux et rare. Dès que quelque chose m’arrive, c’est à lui que j’ai envie de parler et réciproquement.

Comment caractériseriez-vous votre patte de metteuse en scène ?
Je rends les chanteurs comédiens. Je leur donne des indications sur ce qui se passe pour leur personnage entre les scènes pour qu’ils arrivent sur le plateau habités par ce qu’il ont vécu. J’essaie de leur apporter ce que j’aime qu’on m’apporte quand je suis dirigée comme comédienne.  

Que représente la Suisse pour vous ?
C’est chez moi ! Dès que je peux, je pars en Suisse et rejoins la maison que j’ai achetée à Verbier quand je suis devenue mère et que j’ai éprouvé le besoin d’avoir un point de chute pour moi et mon fils. J’aime le calme de ce coin de Suisse, la sérénité que j’y éprouve, le sourire et la politesse des gens que je croise quand je vais me promener et qui me disent « bonjour ». C’est en Suisse que je me prépare ; j’apprends mes textes en arpentant les chemins de montagne. Les vaches de Verbier connaissent tous mes rôles. (Rires.) Il n’y a rien que j’aime autant que me trouver chez moi quand la neige tombe, que j’allume un feu et des bougies avant d’ouvrir un livre. (Nouveau signal d’alerte.) Encore un message de mon fiston Jérémy. Il est à Avoriaz pour présenter le film et il me raconte.

Votre fils n’est pas jaloux de vos engouements pour des acteurs que vous appelez « fistons » ?
Non, il comprend. (Rires.) J’ai beaucoup de fistons de cinéma, et heureusement. Cela veut dire que je travaille. Mais Jérémie Renier est un fiston que j’aime particulièrement ! C’est un si bon acteur.

Comment faites-vous pour créer des liens avec la jeune génération ?
J’aime beaucoup les jeunes. Je me sens bien en leur compagnie. J’aime ressentir leur énergie de petits labradors qui courent partout. La vie est difficile pour eux aujourd’hui et notamment pour les acteurs. J’ai animé une « masterclass » sur le thème « Comment être un acteur quand le téléphone ne sonne pas ? » J’ai donné plein d’idées du genre faire des lectures pour des personnes qui ne peuvent pas aller au théâtre, dans les prisons ou les maisons de retraite, créer une troupe, etc. Je suis restée en contact avec tous les jeunes qui y ont participé. On se voit une fois l’an. Ils me tiennent au courant de ce qu’ils deviennent. Je suis très fière d’eux, car ils travaillent tous. Ils ne veulent pas devenir acteurs pour être célèbres, mais pour jouer. Et puis, ils sont solidaires les uns des autres.

C’est une valeur importante pour vous, la solidarité ?
Evidemment. Je suis très troublée par la misère qui se développe chez nous. Avant, elle était dans des pays lointains. Aujourd’hui, elle s’étale devant nos portes. Parfois, dans Paris, je m’interroge : « Et si je proposais à ce Syrien qui dort dehors de venir chez moi ? » J’y pense, mais je ne le fais pas. Je me sens coupable de rester au bord de cette intention. De vivre dans un monde protégé. Ou d’être capable de tout oublier y compris les injustices en marchant dans la montagne. Alors, j’exprime ma solidarité par petites touches, mais anonymement. J’essaie de donner des coups de main dès que je peux. Et je suis contente de payer des impôts pour subventionner des dispositifs d’aide aux personnes défavorisées.

Vous êtes optimiste ?
Je suis née optimiste. J’ai eu la chance de vivre avec des parents formidables qui m’ont donné confiance en moi. Or, la confiance en soi est la base d’une certaine indépendance d’esprit. D’une possibilité d’autonomie. Je suis quelqu’un qui chéris plus que tout l’indépendance. Entre deux options, je choisis toujours celle qui me laissera libre. J’aime mon métier d’actrice, mais je supporte de moins en moins tout ce qu’il y a autour. Je ne veux pas me stresser pour des choses qui n’ont pas de sens pour moi. Cela dit, comme tout le monde, j’ai mes moments mélancoliques. Je revendique ma liberté et, quand je me retrouve toute seule chez moi, il m’arrive de ne pas si bien les supporter.

Seule chez vous ? Cela vous arrive vraiment ?
Oui, mais pas souvent. Et parce que je l’ai décidé. Ma vie professionnelle m’amène à être pendant de longues périodes entourée de plein de gens. Cela fait du bien quand ça s’arrête. Le cerveau a besoin de moments de silence et de pause. Depuis quelques années, je fais chaque jour 10 minutes de méditation et de yoga. C’est mon « moment détox ». Et je veille à rester à l’écart de tout ce qui peut se transformer en contraintes : les réseaux sociaux par exemple. Je n’ai aucun compte sur aucun réseau social. C’est un miracle que je possède un téléphone.

Et votre famille, quelle place occupe-t-elle dans votre vie ?
Nous nous voyons régulièrement. J’ai reçu tout le monde à Noël, c’est moi qui ai fait à manger. J’adore mes deux petites-filles qui sont grandes maintenant. L’une fait médecine, l’autre est dans une école d’art.

Le temps qui passe ne vous affole pas ?
J’aimerais bien rester comme je suis et ne pas me fragiliser. Mais je vieillis comme tout le monde. Ce qui me fait plaisir, c’est que mon énergie est la même que lorsque j’avais 20 ans. Je l’entretiens en marchant beaucoup. C’est mon seul sport, je déteste la gymnastique. Marcher me permet aussi de calmer mes angoisses et de neutraliser le petit vélo qui tourne dans ma tête et qui produit beaucoup, beaucoup d’idées. Je voudrais vivre longtemps, mais je n’oublie pas que la mort peut survenir n’importe quand. Alors, je ne me prive pas d’être heureuse.

Qu’est-ce qui vous rend heureuse ?
Tout peut me rendre heureuse. J’ai appris à apprécier les choses simples. Mais bien manger, c’est-à-dire des aliments de qualité et bien cuisinés, me rend heureuse, voir des amis et boire un coup aussi. J’aime bien boire du bon vin. D’ailleurs, je ne supporte que le bon vin. Je n’en bois pas beaucoup, mais souvent ! (Rires.)

Quel est votre secret de beauté ?
Pour ce qui me concerne, c’est d’être restée mince.

 

CINQ PERSONNES QUI ONT MARQUÉ SA CARRIÈRE

1. Koba, princesse de Kurlande dans La demoiselle d’Avignon, feuilleton télévisé réalisé par Michel Wyn, diffusé en 1972.
2. Baronne Amélie dans Le diable par la queue de Philippe de Broca, en 1968.
3. Elsa, dans Marathon Man de John Schlesinger, en 1976.
4. Liliann dans Bobby Deerfield (avec Al Pacino) de Sydney Pollack en 1977.
5. Cécile dans Femmes de personne de Christopher Franck, en 1984.

 

Propos recueillis par Véronique Châtel

0 Commentaire

Pour commenter