La grande interview: Amélie Nothomb

© Jean-Baptiste Mondino

« Je me ressource en me couchant au milieu des arbres »

Auteure à gros tirages et à grand succès, Amélie Nothomb est aussi un personnage détonnant de la scène littéraire. Elle sera la coprésidente du prochain Livre sur les quais.

Amélie Nothomb reçoit chez son éditeur, Albin Michel, dans un bureau où s’empilent les lettres de lecteurs et les livres qui parlent d’elle : biographies, essais, romans policiers. Prévenante … (« Est-ce que je peux aller vous chercher un verre d’eau ?) attentive aux questions, l’écrivaine aux millions de livres vendus et traduits dans de nombreuses langues sait apporter à une rencontre une dimension singulière. A 53 ans, (elle en paraît beaucoup moins avec sa silhouette gracile, revêtue, en ce jour de juin, d’une robe bleu pervenche), Amélie Nothomb s’apprête à voir publier son vingt-huitième roman. A l’heure où nous nous parlons, Soif, en librairie le 22 août, est encore nimbé de son mystère. Elle l’évoquera lors du festival du Livre sur les quais à Morges où elle est invitée, cette année, en qualité d’auteure et de coprésidente.

 

Je vous découvre en train de répondre au courrier de vos lecteurs. Que représente cet échange avec eux ? Un prolongement de votre œuvre ?

Cela ne correspond à aucun projet particulier. Trois jours après avoir publié mon premier livre, Hygiène de l’assassin, j’ai reçu une lettre d’un lecteur et cela m’a tellement éblouie que je lui ai répondu. Depuis, je continue ... L’immense majorité de ce que je lis est génial : les gens se livrent ou m’apportent des réflexions intéressantes. Parfois, c’est loufoque : je me souviens d’une adolescente qui me demandait comment construire une cabane dans les arbres. Elle avait dû penser que j’étais la personne idoine pour l’aider ! Je me suis décarcassée pour lui répondre. Car je n’envoie jamais de lettre type. Je réponds vraiment. C’est de la gratitude envers mes lecteurs. De la « grâce concomitante », comme on dit en théologie : ce que l’on fait par gratuité du cœur peut apporter énormément.

 

Les lecteurs suisses vous écrivent aussi ?

J’ai de très nombreux lecteurs en Suisse et des relations avec certains. Les questions qu’ils me posent montrent qu’ils lisent en profondeur. 

 

Une petite pointe d’accent belge transparait dans votre manière de parler ...

Je suis heureuse d’être Belge et de n’être que Belge: je ne songe pas un instant à masquer mon accent. Même si je vis à Paris, j’ai gardé un domicile en Belgique. Il n’y a qu’une heure vingt de train entre Paris et Bruxelles. Je peux me décider sur un coup de tête, à 17 heures, de dîner là-bas plutôt qu’ici.

 

Vous écrivez toujours aussi tôt ? Dès 4 heures le matin ?

Si je ne me réveille qu’à 4 heures du matin, c’est que j’ai bien dormi ... Un dimanche de 1997, je ne me suis pas levée pour écrire et je me suis sentie mal toute la journée. Ce rendez-vous avec l’écriture, avec les personnages du roman que je suis en train d’écrire, structure ma vie. Je produis beaucoup et ne publie qu’un livre sur quatre environ.

 

De quelle argile sont pétris vos personnages ? D’où viennent-ils ?

C’est mystérieux. La part active de la création de mes romans s’exprime dans le style, dans l’écriture. Les agissements de mes personnages me laissent, les trois quarts du temps, pantoise. Parfois, des lecteurs me font remarquer les ressemblances entre certains d’entre eux. Je suis souvent la dernière à m’en rendre compte. Quand on me le fait remarquer, je me dis : « Tiens, ils viennent de la même mère. »

 

Vous considérez vos livres comme vos enfants ?

Je n’ai jamais eu envie de procréer. Quand je l’affirmais petite, on me riait au nez en me prédisant : « Tu verras quand tu seras grande et que tu seras amoureuse. » J’ai connu l’amour, je le connais toujours, mais cela n’a jamais déclenché en moi le désir d’enfants. Je pense que je devais sentir que j’étais prédestinée à être enceinte d’histoires. Maintenant qu’il est trop tard pour enfanter, je n’ai aucun regret, je sais que je n’étais pas faite pour avoir des enfants. Le lien que j’ai avec toutes mes créatures de papier me suffit, car c’est un lien de tripes, je le sens. Même là, alors que je suis avec vous, soyez sûre que la créature grandit (Amélie Nothomb se touche le ventre). Figurez-vous que je suis enceinte pour la nonante-septième fois. Je suis une mère de famille nombreuse !

 

Vous avez créé de nombreux personnages de mères. Vous décrivez bien les ambivalences maternelles … C’est quelque chose que vous observez ?

J’ai eu des parents normaux, en ce sens qu’ils ont commis leur dose d’erreurs. Je les ai observés, petite, surtout ma mère. J’avais un culte pour ma mère. Quand j’étais petite, maman pour moi, c’était Dieu. Je cherchais à lui plaire, car j’avais compris qu’être aimée par ma mère était le souverain bien. Je suis peut-être devenue écrivaine dans le but de la séduire. Et peut-être même que cela a marché ! (Rires.)

 

Malgré la difficulté qu’a représenté, pour vous, le fait de travailler au Japon, vous le racontez dans Stupeur et tremblement, vous chérissez ce pays. Vous avez publié une nouvelle, dont les bénéfices ont été reversés à Médecins du Monde au Japon.

L’amour est fait de passages très difficiles; cesser d’aimer quelqu’un au prétexte qu’on a connu des problèmes avec lui prouve que cela n’était pas de l’amour vrai. Le Japon est mon pays préféré. J’aime d’autant plus le Japon que je crois le connaître de façon vraie. Sur  Terre, il y a les êtres humains et les Japonais, ce sont des êtres qui me sont chers, même si la vie est parfois impossible avec eux. C’est cette différence radicale qui me séduit profondément.

 

Comme les Japonais, vous êtes sensible à la beauté. C’est une composante importante de votre existence ?

J’ai l’intime conviction que le goût et la quête du beau sont enracinés dans l’espèce humaine. On l’a vu à l’occasion de l’incendie de Notre-Dame. Les gens ont été bouleversés, même les non-religieux, par la perte du beau. D’ailleurs, je pense que c’est une erreur de notre société moderne de ne pas envisager la beauté comme un besoin primordial comme celui de manger, de jouir d’une vie sociale ... Nous avons tous accès à la beauté. Il suffit d’avoir un corps pour la ressentir et en éprouver de l’émotion. 

 

La beauté peut provenir de l’intérieur, comme dans le cas de « Riquet à la houppe », héros d’un conte de Perrault et de l’un de vos romans.

J’ai trouvé étonnant, signifiant même, dans une société où l’apparence compte tellement que 40 % de mes lecteurs ne connaissaient pas ce conte. Car que dit Perrault dans ce conte apparemment léger ? Quelque chose de très profond, à savoir que, quand on aime quelqu’un, on le trouve beau. J’ai vécu cette expérience. Moi aussi, j’ai été laide longtemps, puis, un jour, quelqu’un m’a trouvée belle et cela a changé la perception que j’avais de moi. Ça a transformé ma vie.

 

 

 

Où trouvez-vous le sel de la vie dans notre monde qui s’uniformise ?

Dans les marges, dans les petits bars, les endroits gothiques ... Ce qu’on y entend n’a rien à voir avec la musique des ascenseurs par exemple. Le beau, l’inattendu, l’exotique restent présents. Il suffit de faire un pas de côté et de sortir du « mainstream ». Mes goûts n’ont jamais été ceux de tout le monde. C’est vrai pour la musique, pour la mode, pour le cinéma. Une rétrospective du cinéma guatémaltèque ? J’y fonce !

 

D’où vous vient cette capacité d’affirmer votre singularité ?

J’ai toujours été ainsi. La célébrité n’a rien changé et n’a rien induit. Je ne me suis pas construit un personnage. C’est ma nature. Peut-être que le fait d’être Belge n’y est pas étranger. On dit souvent que les Belges sont exubérants. Cela n’est que partiellement vrai. Si beaucoup d’artistes belges sont aussi délirants, c’est pour échapper au conformisme belge qui pèse des tonnes.

 

Votre rapport à la nourriture est-il toujours aussi compliqué ?

Comparé à ce qu’il a pu être, il est inespéré. Car ce lien a été tragique, infernal. J’ai failli en mourir. Pendant mon adolescence, je suis passée à deux doigts de la mort. Il m’a fallu des années pour retrouver une pratique alimentaire autre que douloureuse, autre que lacrymogène. Si je mets bout à bout les années d’anorexie et des troubles alimentaires qui ont suivi, cela représente huit ans et demi. C’est long ! Je me considère désormais comme une miraculée. Je ne mange pas comme tout le monde, mais cela n’a aucune importance. Le but est atteint: manger n’est plus une tragédie, je connais tellement d’anorexiques qui ne s’en sont jamais sortis.

 

Qu’est-ce qui avait rendu votre rapport à la nourriture si compliqué ?

Cela a été consécutif, en toute inconscience, à une tragédie que j’ai vécue et dont j’ai déjà parlé, un viol collectif à l’âge de 12 ans. Refuser de me nourrir signifiait refus sexuel, refus de la féminité, refus de l’âge adulte, refus pur et simple. Je suis la preuve vivante qu’on peut se sortir de l’anorexie.

 

Vos romans réunissent toutes les générations. Comment avez-vous réussi à atteindre cette universalité ?

Je n’ai aucune idée de ce à quoi cela tient d’être un écrivain tout public. Mais je trouve que c’est une bonne nouvelle pour l’humanité, car je ne suis pas si facile à lire ! Ce que je recherche quand j’écris, c’est la limpidité. Il me semble que, plus on est limpide, plus on laisse passer la lumière. Alors, j’essaie de trouver ce style-là ! Ma tête est pleine de ratures: je rabote dans ma tête tout ce qui, dans une phrase, n’est pas indispensable.

 

Où allez-vous chercher les mots, parfois oubliés, inusités souvent, qui habitent votre littérature ?

J’ai lu entièrement le dictionnaire 1900, quand j’avais 13 ans, il en est resté beaucoup. J’ai assimilé des milliers de mots. Je ne les emploie donc pas parce qu’ils sont rares, mais parce qu’ils sont justes ; j’ai le souci du mot juste ! Et s’ils sont peu usités, souvent je ne le sais pas, car ils font partie de mon vocabulaire familier. J’ai dû me battre avec mon éditeur, (rire), pour qu’il accepte que j’use des mots peu utilisés. Moi, j’adore découvrir un mot nouveau. C’est comme découvrir un nouveau chocolat ou un nouveau champagne. Je me dis : « Chouette, alors ! » 

 

Quelles sont les personnes qui vous aident à vivre ?

Il y en a plein. Mais, au quotidien, je dirais Rilke et Nietzsche. Du premier, je garde cette phrase : « Il faut s’en tenir au difficile. » De cette phrase, j’ai besoin tous les jours. A chaque fois que je suis devant un choix, je me dis qu’il faut s’en tenir au difficile, parce que c’est le difficile qui rapproche le plus de la vie, qui contient la vitalité. La phrase de Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Je l’ai lue à 17 ans et elle m’a sauvé la vie. Elle m’a interdit de me poser en victime. Et m’a permis de trouver un sens à ce que j’avais vécu. De ma mère, j’ai gardé cette phrase qui m’aide beaucoup aussi : « Commence par ce qu’il y a de trop. » C’est une bonne stratégie, ça m’aide bien. J’y pense quand je me retrouve devant une grosse pile de courrier, par exemple.

 

Avancer en âge vous fait-il peur ?

Je le vis bien, car je m’attendais à ce que cela se passe mal. Quand j’avais 20 ou 30 ans, vieillir me paraissait abominable : j’imaginais que j’allais sombrer dans la fadeur et l’ennui, mais cela n’est pas ce qui se passe. Vieillir, c’est découvrir le sens du temps. Le temps nous apprend ce qui dure et qu’on n’imaginait pas. Telle amitié dure que je n’imaginais pas et telle autre que je croyais solide s’est interrompue.

 

Où passerez-vous l’été ?

Je vais dans la grande forêt des Ardennes belges. C’est ma terre d’exotisme. Je marche et je me couche au milieu des arbres en me laissant imprégner par tout ce qu’il y a autour de moi.            

       Véronique Châtel

 


Actualités

  • Le Livre sur les quais se déroulera à Morges du 6 au 8 septembre. Cette année, l’Espagne et les Editions Gallimard seront les invités phares du festival
  • Soif, sortira le 22 août en librairie

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