Jonasz : "Dans dix ans? Je me vois jeune..."

La scène est un lieu sacré pour Michel Jonasz : quelque chose en lui se met à vibrer et sa voix change.
© SYSPEO / SIPA et Stephanie Vivier

Celui à qui les femmes doivent d’avoir été si souvent comparées à des Super nanas sera, cet automne, en concert à Montreux. Rencontre avec Michel Jonasz.

Son répertoire déborde de tubes qui ont nourri tous les plus de 50 ans ! Grâce à Michel Jonasz, une femme un peu géniale — comme il y en a tant ! — ne peut plus se faire complimenter sans avoir aussitôt en elle une petite voix qui fredonne : « Super nana, une super nana. » Un couple ne peut plus se déchirer sans que l’un des deux finisse par fredonner : « J’veux pas que tu t’en ailles. » Il a mis du temps, pourtant, à percer le plafond de verre du succès populaire, Michel Jonasz. A la trentaine. Dix ans après ses premiers pas comme pianiste dans un groupe de rock. Heureusement qu’il a la résistance d’un moteur diesel : à 71 ans, il continue de tailler sa route d’auteur-compositeur-interprète qui se produit dans différentes formations musicales sur les scènes de la Francophonie. (Son quartet avec Manu Katché à la batterie, Jean-Yves D’Angelo au piano et Jérôme Regard à la contrebasse donnera un concert le 21 novembre prochain à Montreux.) Et il déborde de projets, que ce soit pour le cinéma (on le verra à la fin de l’année dans une comédie de Ludovic Bertrand, Au bout des doigts), pour la télévision, le théâtre et même comme directeur des Editions Michel Jonasz.
C’est d’ailleurs là qu’il reçoit, dans son bureau d’éditeur de livres ésotériques. Photo de Jonasz avec Léo Ferré — l’un de ses maîtres — dans un cadre, une petite « Table de la loi » avec les dix commandements écrits en hébreu, CD de son quartet et livres à peine sortis de chez l’imprimeur, bâtonnets d’encens : toutes les facettes de Michel Jonasz sont là. « Ça me fait plaisir que vous appréciez ma chemise ! J’aime les couleurs. Et l’âge ne m’y fait pas renoncer. Je pense souvent à ce que ma mère m’a dit à 94 ans : « Je me sens toujours aussi jeune, mais cela se voit moins. »

 

Comment vous sentez-vous ?

Bien. Je fais des choses qui me plaisent et ont du sens pour moi, que vouloir de plus ? J’essaie d’appliquer ma philosophie du bonheur qui est la même depuis des décennies: être dans le moment présent, vivre chaque instant le plus intensément possible. Je pense qu’on est sur Terre pour incarner la joie. Evidemment, il y a des moments, des circonstances où c’est impossible : quand on se bat pour survivre, quand on vit dans un pays fasciste, quand on est un migrant en train de se noyer. Mais, sinon, lorsque la survie est assurée, il faudrait se réjouir d’être vivant, là, maintenant.

 

D’où vous vient-elle, cette philosophie ?

C’est en moi depuis que je suis môme. J’aimais beaucoup regarder le ciel, cela m’inspirait toutes sortes de questionnements. Qu’est-ce qu’on ne nous dit pas et qui existe sûrement ? Comment le trouver ? Comment cheminer sans passer à côté de l’essentiel ? Comment ne pas se limiter ? Où sont les freins qui empêchent d’avancer ? Quelle est ma mission sur la Terre ? Etre en phase avec mes questionnements a été un moteur dans ma vie. Ce qui est la base de la spiritualité.

 

Et vous avez trouvé les réponses ? Qu’est-ce qui vous freine, par exemple ?

Les habitudes, le mental, l’égo, les tics ... Ce qui freine, c’est ce qui gêne la liberté d’exister dans le présent. Cela demande des efforts de vivre, ici et maintenant. Moi, je suis du genre à me faire des reproches de n’avoir pas été assez ceci ou cela. Alors, j’aurais tendance à revivre l’instant vécu en essayant de comprendre comment il aurait pu être mieux. Et cela m’amène à vivre en décalage : l’instant présent est gâché par l’instant d’avant qui aurait dû être plus réussi.

 

Et votre mission sur Terre : vous l’avez identifiée ?

J’ai longtemps pensé que ma mission était de participer à la contagion de la joie. Mais la mission était difficile à relever. Je suis Juif hongrois d’origine, donc un peu tsigane. Or, un proverbe hongrois dit que le Tsigane se réjouit en pleurant. C’est tout à fait moi. Cela n’est pas par hasard si Ray Charles ou Edith Piaf me touchent tellement. Aujourd’hui, je suis convaincu que ma mission, c’est le chant. Mais j’ai une vision particulière de ce qu’est chanter. Ce n’est pas se mettre en avant pour être connu, mais c’est ressentir quelque chose de fort et le transmettre aux gens qui sont là. J’aime établir un contact avec mes semblables.

 

Vous savez les prendre, il faut dire. Vous les appelez « Mes amours » ! « Bonsoir, les amours », dites-vous depuis vos concerts des années 80.

Pour moi, la scène est un lieu sacré où le chanteur doit en effet rassembler, unir les gens qui sont venus l’écouter. Quand je me mets à chanter, quelque chose se déclenche en moi qui me fait vibrer. C’est sans doute pourquoi je n’ai pas la même voix quand je chante ou lorsque je parle.
 

Petit, vous pensiez que vous seriez chanteur ?

Non, c’est arrivé par hasard. Mais j’ai eu, assez jeune, conscience que la musique était capable de déclencher des émotions fortes. Je le voyais sur le visage de mes parents, qui adoraient la chanson française et écoutaient beaucoup la radio. Ma mère chantait tout le temps. Certaines chansons, des paroles avaient le pouvoir de la transfigurer. J’ai trouvé cela puissant. Quand on allait chez mes grands-parents paternels, il y avait de la musique aussi. J’ai baigné dans les sons.

 

A quoi a ressemblé votre enfance d’enfant juif à Drancy ? (NDLR Drancy a abrité un camp d’internement, principal lieu de déportation des Juifs parisiens vers les camps d’extermination nazis, pour la majorité des convois vers Auschwitz).

C’est vrai que deux de mes oncles ont été déportés en partant de Drancy. Mais je suis né deux ans après la fin de la guerre. Je n’ai pas vécu mon enfance en faisant le lien entre la ville où j’habitais et la ville où se situait le camp d’internement. Drancy, c’était l’appartement où je vivais avec mes parents, l’école, la boulangerie où j’allais acheter le pain, l’appartement où vivaient mes grands-parents paternels que j’adorais. Ils s’étaient rencontrés sur une scène d’opérette en Hongrie. Ma grand-mère cuisinait très bien. Quand, plus tard, on a déménagé dans Paris, dans le 15e arrondissement, on continuait d’aller à Drancy, le dimanche, déjeuner en famille chez mes grands-parents.

Vous avez peu parlé de votre judéité. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

J’en ai peu parlé lorsque j’étais jeune, parce que j’ai été élevé par des parents qui ne voulaient pas que j’en parle. Ils disaient que c’était dangereux de dire qu’on était des Juifs. Ils en savaient quelque chose. Dans ma vie d’enfant, la judéité n’avait donc pas une grande importance. Elle a grandi en moi avec les années. Je me sens plus Juif aujourd’hui non pas pour être dans le devoir de mémoire, mais pour être en lien avec les générations qui m’ont précédé. J’ai joué au théâtre pendant trois ans l’histoire de mon grand-père maternel Abraham, Juif polonais, qui, à l’âge de 20 ans, a quitté la Pologne, pays sans avenir, pour aller vivre en Hongrie où il a rencontré sa femme, fait des enfants, tenu une petite épicerie et où il est devenu un fameux cantor dans plusieurs synagogues, avant de connaître comme tant d’autres, la déportation. D’où il n’est pas revenu. Je suis engagé aujourd’hui dans plusieurs associations juives qui aident les Juifs défavorisés. Je donne par exemple des concerts gratuits.

 

Quel souvenir gardez-vous de Mai 68, vous qui aviez 21 ans, cette année-là ?

Je me souviens de copains qui m’appelaient pour les rejoindre sur des barricades. Je ne l’ai pas fait. Je n’étais pas politisé, les événements du printemps 68 ne m’intéressaient pas beaucoup. Les livres que je lisais parlaient de la vie après la mort, de la mort après la vie, bref, j’étais dans la spiritualité. C’est d’ailleurs, ce printemps-là, que j’ai vu des soucoupes volantes. Des boules lumineuses qui ont traversé le ciel de Paris, très doucement. Un phénomène bizarre, comme je l’ai lu le lendemain dans les journaux. Ce dont je me souviens, c’est du besoin de liberté qui s’est emparé des gens. Il y a eu un élan général pour casser les moules, les codes, les habitudes, et c’était très excitant. Tout le monde se parlait dans la rue, il y avait une ambiance très fraternelle. Je n’ai plus ressenti cela depuis.
 

Comment vous sentez-vous dans la société d’aujourd’hui ?

Je ne me sens pas perdu. Je la comprends et la trouve même intéressante à vivre. Je regrette que cela soit si difficile pour les jeunes. Dans les années 50-60, tout était possible, tout était à construire ; on ne connaissait pas la violence du terrorisme. Mais je suis d’une nature optimiste, je me dis que cela va s’arranger. Quitte à ce que l’on connaisse quelque chose de terrible pour passer à autre chose. Il faut parfois toucher le fond pour pouvoir sortir de l’impasse. Ce qui me navre, c’est l’égoïsme de certains groupes industriels qui prennent des décisions qui vont abîmer la vie de nos enfants et de nos petits-enfants. Souvent, je m’interroge : les Monsanto, n’ont-ils donc pas d’enfants ? Si oui, comment peuvent-ils tolérer que leurs actions détruisent les abeilles, polluent les sols …

 

Comment faites-vous, dans ces moments-là, pour rester dans la joie ?

J’applique cette théorie de la loi d’attraction. Vous ne connaissez pas ? C’est en ressassant des pensées négatives qu’on attire à soi le malheur. Donc, je ne ressasse pas.
 

Pourquoi êtes-vous devenu éditeur de livres ésotériques ?

Par hasard. Un jour, au cours d’un stage de yoga — je suis un type curieux, je teste des choses — j’ai rencontré une femme qui écrivait sous la dictée de personnes décédées. Elle avait notamment écrit un texte qui se déroulait à l’époque de François d’Assise avec des détails qu’elle n’aurait pas pu raconter si elle n’avait pas été « visitée ». J’ai trouvé cela fascinant. Comme elle ne trouvait pas d’éditeur, j’ai créé une maison d’éditions. Depuis 2001, j’édite un ou deux livres par an en fonction de mes coups de cœur. Je viens d’éditer des cartes sur les divinités indiennes, illustrées par ma fille qui a fait les beaux-arts.

 

Vous avez plusieurs enfants ?

Quatorze ! (Eclat de rire après un moment de silence.) Je n’en ai que deux : une fille, illustratrice, et un fils, qui travaille dans l’image et la réalisation.

 

Vous êtes un bon père ?

J’espère. Cela n’est pas toujours facile. Si je devais recommencer, je ne referais pas pareil. Je pense que j’ai manqué de sévérité. J’étais un père un peu trop laxiste.

 

Comment était le vôtre ?

Pas très sévère non plus. Tant mieux, car j’étais un petit garçon plutôt solitaire, je jouais avec mes voitures et je me racontais des histoires. J’étais un peu rond, alors les autres m’appelaient « Jonasz la baleine ». C’est peut-être ce souvenir qui m’a donné envie d’inciter les gens à être unis vers l’uni.

 

Quelle est la décennie qui vous laisse un souvenir particulièrement bon ?

Sans réfléchir, je dirais les années 70, le début du succès. Mais, sur d’autres plans de ma vie, la décennie n’a pas été facile. Donc, quand je réfléchis, je dirais que les années 60, alors que j’avais 18 ans et que j’allais chanter avec mon groupe au Golf Drouot
(NDLR célèbre boîte de rock dans les années 60.) Je vous raconte cela et, en même temps, il me revient cette croyance juive qui dit que, si on cherche bien, dans toute chose négative qui surgit, on peut trouver une clé pour avancer. C’est positif comme message
non ? La vie est un éternel apprentissage.

 

Comment aimeriez-vous être dans dix ans ?

Jeune ! Je suis persuadé qu’on n’est pas obligé de vieillir avant de mourir. Le corps peut durer longtemps, plus longtemps qu’on le croit. Malheureusement, on se laisse influencer par ceux qui pensent autrement.

 

Son actualité

  • Michel Jonasz Quartet, avec Manu Katché, Jean-Yves D’Angelo, Jérôme Regard et Michel Jonasz, mercredi 21 novembre à 20 h, Auditorium Stravinski à Montreux. Réservations: 
  • www.lasaison.ch 
  • CD Michel Jonasz quartet en concert, MJM 
  • Editions Michel Jonasz 
  • www.editionsmicheljonasz.fr

 

Véronique Châtel


 

Quelques'uns de ses plus grands succès en vidéo

 

1974 : Super Nana

 

1981 : Joueur de Blues

1984 : Ray Charles
 

 

1996 : Je voulais te dire que je t'attends

 

2000 : Le Scat

 

 

2000: Le Bolero

 

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