Joël Dicker: « Ma grand-mère a été la première à me considérer avec sérieux » | generations-plus.ch

Joël Dicker: « Ma grand-mère a été la première à me considérer avec sérieux »

 Rendez-vous était donné à Genève dans le stamm de l'auteur, une épicerie fine italienne
© Yves Leresche

L’écrivain romand Joël Dicker aime aussi parler des générations qui l’entourent. Il sera à Morges à la rentrée pour son nouveau roman. Rencontre.

« Saveurs d’Italie » : c’est dans cette petite épicerie bardée de bons crus que l’écrivain Joël Dicker nous a donné rendez-vous, en ce beau lundi de mai à Genève. Il arrive à l’heure, souriant, athlétique, détendu, quittant son vélo électrique pour rejoindre son stamm

où, jurent les propriétaires, des lecteurs guettent son arrivée, certains jours.
L’écrivain genevois sortait, en mars dernier, son quatrième roman, La disparition de Stephanie Mailer, l’histoire haletante et savamment orchestrée d’un meurtre — de plusieurs, en fait — commis dans une petite station balnéaire des Hamptons dans l’Etat de New York. Fera-t-il aussi bien qu’avec son fameux roman La vérité sur l’affaire Harry Quebert, vendu à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde et, aujourd’hui, adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud ? A voir. En septembre prochain, il sera en tout cas l’un des invités phares du « Livre sur les quais », à Morges, lors d’une rencontre avec David Foenkinos, écrivain et président du salon.
Joël Dicker s’assied. « Je me suis pris d’affection pour cette épicerie. Tout le monde s’y retrouve, à partager le repas à la même table, sans discrimination … Ailleurs, on regarde toujours à quoi vous ressemblez, comment vous êtes habillés … » La conversation s’engage.
 

Comme ça, vous êtes sensible à la ségrégation. A l’âge, par exemple ?

Quand commence-t-elle, cette ségrégation ? Pas besoin d’être âgé pour la vivre, regardez les gens de 50 ans qui perdent leur boulot et se retrouve au chômage … Oui, je crois bien que je suis sensible à cette question d’âge. On vit dans une société un peu étrange: dès que vous fonctionnez moins bien, vous intéressez encore moins … C’est la marque d’une société égoïste et autocentrée, qui n’accepte pas la faiblesse ou la maladie.

 

Vous avez parfois parlé de votre grand-mère, chez laquelle vous avez commencé à travailler.  

J’ai eu un rapport très proche avec mes aînés. Enfant, je voyais ma grand-mère trois fois par semaine, elle faisait partie de ma vie de tous les jours. Certains de mes camarades s’en étonnaient, eux qui ne voyaient la leur qu’à Noël …

 

Pourquoi avoir décidé d’écrire chez elle ?

Je ne sais plus comment ça a commencé. Je me souviens qu’il y avait trop de bruit à l’Uni pour travailler. Chez elle, c’était un lieu de passage: on sonnait, on entrait, on s’en allait, libre et sans contrainte. On pouvait ne passer que cinq minutes sans qu’elle s’en offusque. Là, je me suis senti bien et suis revenu pour m’installer et travailler.  

Comment s’appelait-elle ?

Noémie. Elle est décédée en 2014.
 

Comment a-t-elle réagi à vos publications ?

Plutôt bien ! Je crois qu’elle a été la première à me considérer avec sérieux ! Le succès venant, elle était donc déjà dans le coup… Ma grand-mère me respectait, respectait mon travail, alors que, à 20 ans souvent, nous sommes regardés avec ce sourire que certains ont devant un jeune qui veut se lancer dans l’écriture … De toute manière, je ne m’en vantais pas tellement. Quand j’ai commencé à travailler chez elle, j’étais d’abord à la table de la salle à manger, mais ce n’était pas trop pratique. Elle m’a proposé le

bureau qu’elle n’utilisait pas. J’ai fermé la porte pour ne pas déranger.
 

Vous lui donniez à lire des extraits ?

Non, elle lisait après, comme tout le monde. Je ne fais jamais lire avant. J’étais sur place tous les jours, week-end compris. J’ai passé plus de temps avec grand-mère qu’avec n’importe qui d’autre. « Joël travaille, disait-elle aux visiteurs, il ne faut pas le déranger. » C’était une femme très artiste, cultivée, grande lectrice, elle m’a emmené à l’opéra, dans les premières expositions de Gianadda. Elle avait ce rôle de passeur. Elle comprenait l’importance et le sérieux de la démarche artistique comme seule une artiste peut le comprendre. Moi, j’en parlais comme de ma colocataire, que je veillais à ne pas déranger lorsque je partais tard et qu’elle regardait la télévision. Un beau souvenir.
 

La transmission, c’est un thème important ?

Oui, bien sûr ! C’est un rite de passage, qui implique de savoir d’où on vient, où on est et où on va. Sans transmission, nous serions tous des amibes, nous n’aurions rien à nous raconter !
 

Et vous aussi, vous êtes un passeur ?

Bonne question … est-ce que je passe des choses ? Le roman est pour moi une transmission de thématiques. Je parle souvent de la régression de la culture, de la littérature, les gens ne lisent plus, ne vont plus au théâtre. C’est un monde où l’on ne veut plus acheter son journal, où l’on veut que tout soit gratuit sur internet. Ce monde où l’on admirait les pilotes de ligne, les cosmonautes, les scientifiques, aujourd’hui, on s’en fout ! On admire les Kardashian et les youtubers sur internet, quel niveau … Il y a un vrai enjeu, et c’est important pour moi de transmettre un message.

Une alerte, même ?

Oui et non, je ne le dis pas comme ça. J’essaie d’éveiller la conscience.
 

Les USA, où se passent vos intri-gues, sont le lieu idéal pour le dire ?

On aurait tort de donner la palme des crétins aux Etats-Unis seulement. Nous, sommes-nous tellement mieux ? Arrêtez, en Europe, on est en train de se planter de A à Z, en suivant le même chemin. L’Hebdo a disparu, c’est un grand choc ! Et les gens ne veulent plus rien payer …  
 

Bon, vos livres se vendent bien, non ?

Il y a beaucoup de piratage aussi. Mais j’ai de la chance : la situation est moins dramatique pour les livres que pour la musique, par exemple. L’alerte, elle est en fait donnée par le monde d’aujourd’hui où l’on a tout en main: prenez YouTube. C’est un outil extraordinaire : on a accès à des documents incroyables, des images de la NASA hallucinantes, les bibliothèques du monde entier, mille fois plus de sources que ce que j’avais enfant. Le souci, c’est que ladite plateforme propose, en même temps, des images de chat dans un micro-onde ou d’accidents de voiture … cela m’effraie. Je ne mets pas en cause le média, mais c’est notre responsabilité individuelle à tous qui est en jeu.
 

A qui la faute ?

A tous, je le répète. On n’a pas été capable encore de faire l’éducation de nos enfants, on a été pris de court. J’ai 33 ans et je suis plus proche de vous que des jeunes de 15 ans, aujourd’hui. Ma génération est la dernière qui n’a pas grandi avec internet. On a connu les livres, pas les écrans.
 

Sortir un livre, c’est donc lutter ?

Le livre est important, oui ! Et la lecture est fondamentale dans la construction de soi. Or, on lit de moins en moins, même si des jeunes — et j’en suis heureux — connaissent aussi mes bouquins. Je pense que c’est fondamental d’aller vers eux, d’instaurer une systématique de lecture, elle qui est si concurrencée par les téléphones ! Dans les restaurants, regardez, les enfants qui s’ennuient ont tous un écran sous le nez. J’avais, moi, des crayons et du papier … La responsabilité intervient ici.

 

Vous en avez parlé dans les classes ?

Un peu, je le fais moins aujourd’hui. Mais j’en parle surtout dans les librairies. J’ai aussi été en prison, la semaine passée, au pénitencier à Draguignan, en France, dans le cadre d’un programme « Lire pour s’en sortir ». Les détenus améliorent leurs conditions de détention par la lecture en pouvant obtenir une réduction de peine. J’ai été frappé par leur intérêt pour les livres. Certains n’avaient jamais lu de leur vie. C’est grave d’imaginer qu’ils n’en sont pas capables… C’est un échec du système. Il faut impérativement créer les conditions pour que tous aient accès à la lecture.
 

C’est pourquoi vous vous attelez à « dépoussiérer » le livre et l’auteur ? Quitte à faire de la publicité et à irriter …

On me l’a reproché, c’est vrai. Je réponds qu’il est essentiel d’être capable d’aller chercher les gens là où ils sont !

Qu’un écrivain prenne la place d’un Kardashian ou d’un footballeur, c’est la question : il est essentiel que la société décide qui sont les gens qu’elle a envie de mettre en avant ! Je trouve du reste étrange de se poser cette question : devrait-on mettre les écrivains en avant ? Les sportifs, les musiciens peuvent faire de la pub, pourquoi pas les écrivains ? Hemingway le faisait, Mark Twain aussi. Pourquoi pas ? Parce que l’écriture est sacrée ? En quoi est-ce sacré ? Au contraire, il faut sortir de cette logique.
 

Quelle logique ?

Un exemple : aujourd’hui, on a un système boursier dont personne ne peut expliquer comment il marche et qui, pourtant, régit toutes nos vies. C’est un système qui ne répond à aucune logique et, pourtant, c’est le pilier de notre société économique aujourd’hui. C’est assez étrange. Quel est le système dans lequel on vit ? Met-on les bonnes valeurs aux bons endroits ? Ne devrait-on pas mettre des choses plus concrètes dans ce monde et dire que lire est important ? Que la construction de soi est importante ! Les écrivains sont importants, mettons-les en avant !
 

Ils sont rares à le faire en Suisse ? Pourquoi ?

Il faut arriver à casser cette bulle ! Du reste, quand Quebert est sorti, on s’est même demandé si c’était de la littérature suisse … ! Que veut dire littérature suisse ? Ecrite par des écrivains suisses ! Oui, mais cela se passe aux USA … Mais si vous êtes de nationalité suisse, écrivant en français, la question ne se pose pas. L’identité suisse du livre, il faut la chercher dans le roman. Il y a beaucoup de remparts qui sont en train de céder. Les générations bougent.
 

Toutes ces critiques vous ont blessé ?

Non, je ne crois pas. Cela ne me blesse plus. Pour mon tout premier roman, la première critique avait été mauvaise. J’étais chez ma grand-mère. J’avais été très déçu. Mais j’ai rapidement compris que j’écris parce que je lis. J’ai une approche assez décomplexée du livre, c’est un objet artistique qui vous plaira, ou non !
 

Certaines critiques sont dures pour votre dernier roman, comme la fameuse émission française Le masque et la plume …

Le masque et la plume, c’est avec eux le troisième échec, de suite. Je regarde d’où vient la critique ! Arnaud Viviant, l’homme le plus triste du monde, qui m’a vomi dessus à chaque nouveau livre. Moi, je suis dans une dynamique qui est tournée vers mes lecteurs, car j’y trouve du plaisir, cela donne du sens à mon rapport à la littérature. C’est ma récompense. J’étais très étonné du succès de Quebert et pensais que c’était un effet de mode. J’étais sûr que cela allait se tasser … Eh bien non ! Cela marche bien, il y a un monde fou dans les librairies, un monde que je n’aurais jamais imaginé … Ma première signature, à Paris, avec 500 personnes, presque trop … Je découvre que des lecteurs ont lu trois ou quatre de mes livres, il y a un vrai échange, quelque chose qui se passe. On en parle ensemble et cette interaction génère un vrai plaisir. Pour être honnête, certains ont même retrouvé le plaisir de lire grâce à mes livres … Avoir le grand pro qui me dit : « Bravo, mon chéri », en me tapant sur la tête, j’en suis honoré, bien sûr. Mais la reconnaissance, c’est aussi le lecteur.

 

On n’aime pas le succès en Suisse ?

Je ne crois pas. Mais on est toujours jaloux. Je le suis aussi, je vous rassure.

 

De qui ?

De tout le monde (rires) ! La jalousie a aussi de bons côtés. Elle peut vous déprimer, vous consumer, mais elle peut aussi permettre de vous dépasser et de vous emmener plus loin ! Bon, le type qui court plus vite que moi, cela me rend fou ! Si je vois qu’il me dépasse, je m’arrête pour faire des pompes, pour faire, genre, je me suis arrêté faire des pompes … (sourire).
 

Vous vous sentez différent entre Quebert et aujourd’hui ?

J’avais 25 ans pour Quebert, j’en ai 33, actuellement. Ce sont des années où tout bouge. Avant 20 ans, on se développe, on est aux portes de la vie. Jusqu’à 40 ans, on est dedans, on devient un adulte, c’est un changement permanent qui nous amène à une stabilisation. On trouve alors nos marques, notre emploi, une famille, quelque chose de plus solide. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir beaucoup changé dans ma façon de travailler, je me sens plus écrivain ...
 

C’est dur d’en parler ?

Je suis plus serein. J’ai une conviction de mon identité, je suis plus en phase avec elle. Pendant mes études de droit, je n’allais quasiment pas aux cours, pour écrire. Mais j’étais perçu comme un étudiant en droit. Aujourd’hui, je suis reconnu pour ce que je fais.

Le vieillissement, le temps qui passe, vous vous en réjouissez ?

Personnellement, je ne sens pas encore les effets du temps, même si je sais que j’ai des rides, là, qui poussent (sourires). Mais je me sens peut-être plus jeune que je ne le suis. L’impression que tout est possible. Maintenant, la question de savoir ce que sera ma vie dans quarante ans, elle est moyennement enthousiaste, principalement pour des raisons économiques. Les gens qui, comme moi, cotisent pour leur pilier à 33 ans le récupéreront-ils un jour ? Personne ne peut le garantir. Il y aujourd’hui beaucoup de pauvres et de working poor, c’est un vrai drame en Suisse. Ceux qui s’en sortent sont écrasés par des loyers énormes, des assurances maladie énormes, un coût de la vie insupportable … Il y a un problème. Se projeter, c’est donc compliqué ! Comparé à d’autres périodes, comme la génération de l’après-guerre où tout était à refaire, on est aujourd’hui dans un monde de l’impossibilité. C’est insupportable de sortir de formation et de ne pas avoir de boulot !
 

Cette période ne serait-elle pas une thématique à traiter dans un roman ?

Oui, mais je crois qu’il faut me laisser un peu de temps. Trois livres dans un espace de cinq ans, c’est rien sur mon apprentissage. J’espère que j’arriverai à la fin de ma carrière en ayant écrit 50 ou 60 livres qui retracent quelque chose. La réalité, pour l’analyser et en dire quelque chose, doit être vue avec du recul. N’est-ce pas Philip Roth qui le disait ainsi ?
 

Mais vous êtes déjà sur votre prochain livre ?

Il y a toujours quelque chose en route. Dès que le succès est venu, je me suis posé la question de savoir si écrire était vraiment ce que je voulais faire. Il faut se méfier de l’automatisme. Eh bien oui, l’envie de l’écriture m’habite, et il y a donc toujours un projet en marche.

Propos recueillis par Blaise Willa
Photos:  © Yves Leresche


Infos :
Le livre sur les quais, Morges, du 31 août au 2 septembre. Une conférence avec Joël Dicker et David Foenkinos,
le 1er septembre de 11 heures à midi.
La disparition de Stephanie Mailer, Editions De Fallois

 

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