Jean Vigny, un siècle de passions

Les jambes fatiguées, mais les neurones en ébullition, le comédien centenaire encourage les seniors à entraîner leur cerveau grâce à l’informatique. Rencontre.

Quelle verve, quel tonus chez cet homme qui fêtera ses 100 ans à Genève, le 5 octobre prochain! S’il évoque son passé d’acteur avec une mémoire sans faille, Jean Vigny reste aussi connecté à l’époque actuelle. Récemment, il a commandé en ligne une imprimante 3D en kit qu’il a montée lui-même pour son usage personnel. L’intérêt du comédien pour les nouvelles technologies ne date pas d’hier: « Après la guerre, durant laquelle j’ai été mobilisé, j’ai suivi une formation d’ingénieur. Je dirigeais un laboratoire chez un fabricant d’enregistreurs. Ces enregistreurs gigantesques, qui pesaient 300 kilos, ont fait le bonheur de toutes les radios de l’époque. »
Mais, pour le jeune homme, l’amour du théâtre est plus fort que la perspective d’un emploi stable. Il lâche son premier métier pour devenir comédien. C’est le début d’une riche carrière sur scène, à la radio, à la télévision et au cinéma. A son actif, une filmographie impressionnante : des rôles au cinéma sous la direction de Claude Goretta, André Cayatte, Claude Chabrol et Pierre Schoendoerffer ; la série télévisée à succès Orages d’été, dont il partage la vedette avec Annie Girardot ; une tournée théâtrale en France à côté de Madeleine Robinson. Jean Vigny enseigne aussi au Conservatoire de Genève, où il s’efforce de transmettre aux jeunes comédiens son amour du « parler vrai ».

 

Culture sur internet

Aujourd’hui, Jean Vigny ne s’attarde pas sur ses succès passés. Il vit dans le présent, comme en témoigne sa page Facebook, qu’il alimente régulièrement. Son dada ? L’informatique : « C’est une merveille de logique et d’intelligence. Il faut que les personnes âgées se démettent de l’idée que l’ordinateur est l’œuvre du diable. La meilleure chose à leur recommander, c’est de s’initier aux méandres de l’ordinateur et d’y passer beaucoup de temps. Il est très profitable de faire travailler les neurones de cette manière. C’est un entraînement permanent du cerveau. Pour moi, internet est une source de culture telle qu’il n’est plus permis d’être inculte. On y trouve tout, sur tous les sujets. C’est prodigieux ! »

S’il passe une bonne partie de ses journées devant son ordinateur, le soir, Jean Vigny reçoit ses amis à dîner. Il se déplace avec une canne et ne sort plus guère de chez lui : « Je suis casanier et heureux de l’être. A l’extérieur, je supporte mal le bruit, les cris, la vitesse et les feux rouges. Une seule chose me manque, la beauté des paysages. Mais je regarde les arbres à travers la fenêtre et cela me suffit. »
N’a-t-il pas envie de revoir des endroits riches en souvenirs ? « Non, parce qu’ils me rappellent Marine, ma femme, avec qui j’ai vécu un amour fusionnel pendant cinquante-sept ans. Je souffre de la douleur de ce qui était et qui n’est plus. A son décès, il y a six ans, j’ai été coupé en deux, et sans anesthésie. Seul l’amour a une valeur absolue et indiscutable. Je suis un grand mélancolique et je souffre d’abandonnite depuis mon enfance, parce que ma mère ne m’avait pas désiré et ne m’aimait pas. Depuis la mort de Marine, je m’en sors grâce à une amie psychiatre. » En souvenir de Marine, qui était professeur de piano au Conservatoire de Genève, Jean a créé une fondation à son nom pour soutenir financièrement de jeunes pianistes de talent*.

 

 

Un regard sur le monde

Citoyen franco-suisse, Jean Vigny s’intéresse quotidiennement aux événements qui font l’actualité et se déclare proche d’une gauche modérée. « J’avais voté Macron à cause de la scission permanente entre la droite et la gauche, cet affrontement ridicule qui ne permet pas aux personnalités du centre de faire valoir leurs compétences. Mais Macron n’a pas compris qu’il faut changer le système. Jamais la distance entre les plus riches et les plus pauvres n’a été aussi importante. Dans les villes où vivent des milliardaires, des pauvres ont faim et dorment dans la rue. On ne peut pas continuer avec une folie pareille. Je suis persuadé que nous nous trouvons à la fin d’une civilisation. »
Le comédien se dit choqué par l’hypocrisie de l’Eglise catholique et parle du Vatican comme d’un vaste carnaval, dont la richesse et les dogmes sont bien éloignés du véritable enseignement chrétien. Y compris en matière de sexualité : « Je suis hétéro à 100 %, mais j’ai beaucoup travaillé pour la compréhension et la reconnaissance de l’homosexualité. L’Eglise est gravement fautive d’avoir jeté l’anathème sur les homosexuels. Elle est aussi coupable d’imposer l’abstinence aux curés, au prix de difficultés qui ont fini par faire éclater au grand jour le scandale de la pédophilie. »
Que pense-t-il du théâtre contemporain, dont les approches paraissent souvent déroutantes, sinon hermétiques, aux personnes âgées ? « Face à ce qui vient de la jeunesse, nous nous montrons souvent néophobes. A 20 ans, je dansais la rumba et mes parents étaient horrifiés. Ce qui est nouveau a tendance à nous faire peur. Nous devons accepter que nous ne pouvons pas comprendre certaines choses, tout simplement, parce que nous n’avons pas 20 ans. »

Franco-Suisse, Jean Vigny s'intéresse quotidiennement à l'actualité et se dit proche d'une gauche modérée.

 

La longévité

Jean a de nombreux amis. Nul doute que son centième anniversaire donnera lieu à d’importantes et chaleureuses réjouissances. « Reste à voir si je serai encore là le moment venu ! » s’exclame celui qui n’a eu qu’un gros pépin de santé jusqu’ici. Vers 60 ans, alors qu’il jouait Shakespeare au Théâtre de Carouge, il a été pris de violentes douleurs au ventre. Opéré d’une péritonite, il avait été sauvé de justesse. Après une vie si bien remplie, l’idée de la mort ne le préoccupe guère : « La seule chose que je demande, c’est de pouvoir mourir dans mon sommeil. Et, en ce qui concerne l’au-delà, je fais le pari de Pascal. Si Dieu existe, j’ai tout à y gagner. S’il n’existe pas, je n’ai rien à perdre ! 

 

           Marlyse Tschui


 

* www.fondationmarinevigny.org/

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