Jean Studer ne s’est pas laissé griser

Adieu moustache et pipe (photo suivante prise en 1983), Jean Studer reste néanmoins toujous aussi actif et sa bonne humeur ne l'ap as quitté, comme ici au Cardoche de Neuchâtel.
© Alain Germond

Le populaire Jean Studer n’est pas tombé dans l’oubli, depuis son départ du Conseil d’Etat neuchâtelois, en 2012. Il a été président du Conseil de la Banque nationale suisse (BNS) et, maintenant, de la Banque cantonale neuchâteloise.

Avril 2019. Nous sommes attablés au Cardoche, une brasserie populaire au cœur de Neuchâtel. Jean Studer jure que les ors du pouvoir ne l’ont jamais étourdi. « Je n’ai aucun regret. J’ai préservé ma liberté en tant qu’avocat et en tant que homme. Ma carrière politique a été marquée par les heureux hasards de la vie démocratique suisse. » Etre ou pas la bonne personne au bon moment pour la bonne place. Ce n’était pas le cas pour le Conseil fédéral en 2002. D’abord, au contraire de Micheline Calmy-Rey, ce jeune sénateur, encore sans expérience d’un exécutif, n’était pas une femme. Mais il s’est souvent trouvé où il le fallait quand il le fallait. Quant à la renommée médiatique, il dit avec modestie : « Il suffit d’un peu de lucidité pour savoir que la visibilité médiatique a peu à voir avec mes qualités, tout à voir avec mes  fonctions. »
Flash-back : je le revois trente-six ans plus tôt, en avril 1983, déjà au Cardoche, grand, mince, moustache en bataille et pipe à la main. Nous sommes dans des rôles identiques. Jean Studer est alors le jeune secrétaire du Parti socialiste neuchâtelois. Il maîtrise bien son discours, se révèle chaleureux et non dénué d’humour, de quoi paraître à son avantage dans la défunte tlm (Tribune de Lausanne — Le Matin). A cette époque, perçaient déjà un animal politique ambitieux, une vive intelligence et s’affirmait un sens de la relation humaine passant par le besoin de toucher et de partager son grand rire. Ce jeune homme pressé avait décidé, encore adolescent, d’être avocat, et indépendant, choix stimulé par la déconvenue de son père licencié par une entreprise de construction dans les années 1970, époque de plein emploi où le chômage était très stigmatisant.

De Ziegler à la BNS

La moustache, qu’il arborait encore au Conseil des Etats, a disparu lors de lointaines vacances italiennes, comme la bouffarde jetée « dans un carton au galetas » en février 1992. Le cheveu s’est raréfié. L’homme, bien sûr toujours aussi grand, a pris quelques kilos et quelques rides, mais il n’a rien perdu de sa personnalité charismatique et chaleureuse. Résumant sa carrière, qui a connu un coup d’accélérateur imprévu en 1999, lors de son accession au Conseil des Etats aux dépens du libéral Jean Cavadini, il semble n’avoir rien à craindre du jeune homme qu’il était. Il affirmait alors avoir adhéré au Parti socialiste après la lecture de Une Suisse au-dessus de tout soupçon, de Jean Ziegler, ce qu’il ne dément nullement en 2019. Voilà qui ne cadre pas d’évidence avec le président du Conseil de la Banque nationale suisse qu’il est devenu « parce qu’il fallait quelqu’un de plutôt romand, plutôt socialiste et plutôt à la tête d’un Département des finances » où, soit dit en passant, ses compétences ont été saluées sur tous les bords politiques. Aux yeux de Jean Studer, la BNS est une institution publique indispensable et très crédible, dont l’action profite à tout le pays. Il a quitté cette haute fonction (un 40-50 %) de contrôle et d’accompagnement à la fin d’avril, après douze ans de présence, dont sept de présidence.

La banque appelle la banque. En juillet, Jean Studer est devenu président de la Banque Cantonale Neuchâteloise. Un mandat dans « une banque d’intérêt public, insiste-t-il, qui redistribue ses bénéfices à l’Etat ». Pour éviter tout conflit d’intérêt, la BCN étant un pourvoyeur de subsides à diverses associations culturelles, il va renoncer à ses mandats présidentiels neuchâtelois : le NIFF, Festival du film fantastique, le Printemps culturel de Neuchâtel, Neuchâtel-Berlin. Il restera à la présidence de la Cinémathèque suisse et de Latitude 21, la Fédération des ONG neuchâteloises engagées dans la coopération au développement.

 

Le rêve du pain et du boudin

Jean Studer concède avoir eu « un peu de temps pour moi » après avoir quitté le Gouvernement neuchâtelois en 2012, sept ans après son entrée en fonction et trois ans après sa brillante réélection de 2009 (64 % des voix). Il cède alors à des envies que ne lui permettaient pas ses lourdes charges. Des envies qui ne ressemblent pas à celles de Monsieur Tout-le-monde. Son rêve, dirait-on, serait plutôt de devenir Monsieur-Tout-le monde. En tout cas, il « adore le pain », aime mettre la main à la pâte, et le voilà embarqué incognito dans un stage de boulanger, puis de pâtissier avec, bien sûr, les horaires qui vont avec ... Figurez-vous aussi un Jean Studer passant « un jour entier à faire du boudin » à Porrentruy, pendant la Saint Martin : « Cela paraît peut-être ridicule aux yeux de quelqu’un qui en fait souvent, mais, quand tu as rêvé de faire du boudin et qu’arrive ce moment ! » On le trouve aussi officiant dans différentes cuisines ou cantines. Chez lui, bien sûr, il ne dédaigne pas de mettre la main à la pâte en cuisine.

On garde la vie privée pour la bonne bouche, après le carré d’agneau en croûte et l’entrecôte parisienne. Jean Studer s’est toujours refusé à la mettre en scène. « Elle ne regarde que moi », dit-il carrément. Quand même, son mariage, en 2008, avec Marie-Catherine Blatter, cousine du célèbre Sepp, l’ex-président de la FIFA, n’est pas passé inaperçu. Comme la naissance de leur fille Louise, qui a eu 10 ans en mars dernier. Après deux filles avec sa première compagne, aujourd’hui adultes, le sexagénaire va chercher aujourd’hui sa « Choupette » à la sortie de l’école. Des parents ont tendance à le prendre pour le grand-père, mais il dément fermement : « Je ne suis pas un grand-père, je suis un père grand ! » Et ce sera l’ultime éclat de rire de Jean Studer.

 

 

                  Jean-Bernard Vuillème

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