Jean-Claude Biver: «Tant qu’on a envie d’apprendre, on ne vieillit pas»

photos: © Philippe Pasche

Horloger star du pays, toujours aussi omniprésent, Jean-Claude Biver, à bientôt 70 ans, donne sa recette pour rester jeune dans sa tête et dans son corps.

Chez Hublot, à Nyon, la porte du bureau de Jean-Claude Biver n’est jamais fermée. « Ce n’est pas le bureau d’un patron seul et qui se sent important. C’est là que je partage, que je convaincs, que je pardonne, que je rassure. » Ce vendredi-là, il nous a reçu avec un peu de retard. Auparavant, on l’a vu parler avec passion avec des clients non pas de ses montres, mais de son fromage qu’il aime tant. Jean-Claude Biver, c’est l’homme qui, entres autres, a fait renaître Omega, ressuscité Blancpain, relancé Hublot. Comme si tout ce qu’il touchait se transformait en or. A bientôt 70 ans, il reste plus que jamais l’horloger star du pays. Infatigable, bouillant, il continue de voyager aux quatre coins du monde, car, malgré toutes les vedettes qu’il a sous contrat, il reste le meilleur ambassadeur de ses montres. Qu’il suscite des jalousies, il en est fier. Fidèle à son image, sincère, sans langue de bois, il nous a accordé ce long entretien malgré un agenda surchargé.

Il paraît que vous préparez le Marathon de New York 

Oui, mais pas celui de cette année, celui de 2018. Je l’avais déjà couru pour mes 50 ans. Je veux le refaire pour mes 70.

Mais, à votre âge, c’est un truc de fou.

Quand j’ai eu 65 ans, je pensais qu’on allait me demander de partir. Je m’apprêtais à m’occuper de mon fromage, à visiter la Sibérie, les déserts de sable avec mon épouse. Or, a on m’a demandé de rester et de devenir président du pôle horloger à LVMH. J’ai demandé le feu vert à ma femme qui m’a répondu : « C’est génial. » Elle sait à quel point c’est le mouvement qui me fait vivre. Or, pour occuper un tel poste à mon âge, il faut avoir la forme.

Et qu’avez-vous fait ?

J’ai complètement arrêté de boire, alors que, chez moi, j’ai des centaines de litres de kirsch, de prune et que j’adore cela. Et j’ai fondu, d’une vingtaine de kilos, la preuve que je n’étais pas alcoolo. Car un alcoolo qui arrête d’un coup prend du poids. J’ai commencé à manger plus sainement. Je me suis remis au vélo et à la peau de phoque.

Et cela a été efficace ?

Quand  je fais de la peau de phoque avec mon fils de 18 ans, c’est lui qui a de la peine à me suivre. Idem pour l’une de mes belles-filles de 23 ans, qui est une grande sportive.

 

 

Vous vous levez tous les jours à 3 heures du matin, vous prenez l’avion 125 fois par année.

J’aime mon métier, j’aime les gens, j’aime mes équipes. Je ne sens pas le temps qui passe. J’ai la passion de mon travail. Mon travail n’a jamais été un gagne-pain, je n’ai jamais eu l’impression de travailler. Demandez à Federer s’il travaille quand il s’entraîne? Eh bien, pour moi, c’est la même chose.

Vos voyages, vous n’en profitez même pas ?

Quand je prends l’avion, c’est pour les affaires. Mon but, c’est de rentrer le plus vite possible. J’ai une faculté à dormir quoi qu’il arrive, n’importe où. Quand je vais à New York, à Hong Kong, à São Paulo, à Los Angeles, je rentre le jour-même. Samedi, je pars en Chine. J’arrive à 4 heures du matin et je repars la nuit suivante. Je suis allé quinze fois en Inde sans avoir rien vu d’autre que ma chambre d’hôtel.

Pour décompresser?

Une heure de sport équivaut, pour moi, à une semaine de vacances.

Votre femme ne vous dit jamais de mettre la pédale douce?

Je vais passer pour un vieux macho, mais, ma femme, je l’ai bien choisie. Non seulement elle ne me freine pas, mais elle m’encourage. Elle est mon premier supporter. Sans elle, je ne serais rien. Je la respecte infiniment, je fais tout pour qu’elle se sente importante.

Vous n’êtes jamais malade?

Ma mère a 89 ans. Je lui déconseille d’aller chez le médecin, car si vous y allez, il va forcément vous trouver quelque chose. A 50 ans, j’ai souffert de légionellose, une maladie des poumons. Mais tout est rentré dans l’ordre. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été aussi en forme. J’ai 68 ans, mais je me pince, car j’ai l’impression d’en avoir 50.

Vous déclariez, voilà quelques années: «Je me suis fixé 70 ans comme prochain délai, mais peut-être que je repartirai pour un tour.»

Je ne me fixe plus de date précise. Le jour où je me sentirai dérangé par un collaborateur qui vient me parler d’un problème, eh bien, ce jour-là, je saurai moi-même que je devrais arrêter.

Cette boulimie n’est-ce pas une manière de fuir le temps qui passe?

Etre jeune, c’est quoi, au fond? C’est rester curieux, à l’écoute, avoir envie d’apprendre tous les jours. Tant que tu possèdes ces trois caractéristiques, tu es jeune et je crois que c’est mon cas. L’âge n’est qu’une date sur un passeport.

Etre vieux, c’est quoi à vos yeux?

C’est vivre connecté au passé, croire qu’on sait tout, ne pas sortir de ses habitudes. On peut être vieux très jeune. J’entends souvent des gens qui critiquent les jeunes pour leur habillement, leur comportement, répétant que c’était mieux avant. Je crois qu’on doit essayer de comprendre ce qu’on n’aime pas. Il n’y a que les morts qui n’apprennent plus.

«Lorsque tu arrives au sommet de la montagne, continue de grimper.» Ce proverbe tibétain vous sert de leitmotiv.

Ceux qui se croient arrivés dans la vie commencent déjà à être sur la pente descendante. Cela, il faut toujours l’avoir en tête.

 

Jean-Claude Biver et son fromage:

 

Lorsque vous avez pris la tête de Hublot, vous avez fait revenir des retraités.

Je l’avais déjà fait en 1982 en arrivant chez Blancpain. C’était la crise horlogère, il y avait près de 40 000 chômeurs dans la profession. J’avais réengagé des « vieux » horlogers qui étaient devenus jardiniers, conducteurs de trolley pour s’en sortir. Au début, chez Hublot, on ne roulait pas sur l’or, j’ai fait revenir des retraités pour des petits mandats. Les deux fois, l’idée était la même : seuls les anciens peuvent transmettre le savoir, entourer les jeunes, leur faire profiter de leur expérience. Et, chez moi, ces retraités ont très vite retrouvé la motivation.

Que pensez-vous de notre société où, à plus de 50 ans, on ne retrouve déjà plus de travail?

C’est un gaspillage incroyable, un immense gâchis. J’assimile cela à la destruction du savoir. Dans d’autres sociétés, au Japon notamment, on a infiniment plus de respect pour les « vieux » qui incarnent la sagesse.

Vous répétez souvent que votre « réussite n’est que matérielle et que, ce qui compte, c’est la vraie vie, avoir des enfants en bonne santé ».

Où que je sois, j’essaie toujours d’être de retour chez moi à 19 heures 30 pour manger avec mon épouse et en famille. Car, pour moi, le repas est un moment sacré pour partager. Au fond, le seul but dans la vie est de donner de l’amour, de transmettre. Les boud-dhistes comparent la vie à une chaîne qu’on ne doit pas casser. Je m’identifie totalement à cette philosophie.

 

Jean-Claude Biver répond à Darius Rochebin dans Pardonnez-Moi:

 

Vous êtes père de cinq enfants issus de deux mariages. Pierre, le cadet, vous l’avez eu à 51 ans.

Je suis redevenu papa à un âge où on devient grand-père. Sandra, mon épouse, a 12 ans de moins que moi, ce qui a rendu la chose possible. L’arrivée de Pierre a été comme une cure de jeunesse, elle m’a obligé à ne pas vieillir. On est reparti en vacances en camping-car en Grèce. Car les enfants préfèrent toujours ces vacances-là. Je me suis aussi remis au ski. Un conseil : « Pour rester jeune, faites un enfant après
50 ans.»

Votre divorce, c’est  le plus grand échec de votre vie?

Oui, en plus, je venais de vendre Blancpain. J’ai perdu le moral, j’ai fait une grosse dépression.

Quelles valeurs défendez-vous?

J’ai trois commandements dans la vie. Un, tu partageras tes réussites comme tes échecs. Deux, tu pardonneras, car chacun a le droit de faire des erreurs. Un enfant n’apprend-il pas à marcher qu’après une suite d’échecs ? Et trois, tu respecteras.

Vous misez sur le sport dans votre communication. Que dire du dopage et de la corruption?

On triche partout et le sport n’y échappe pas. Mais le sport reste un formidable outil éducatif qui forme le caractère. Il vous apprend à surmonter les défaites, la souffrance, il vous enseigne la rigueur, l’endurance. Et, en plus, il fait rêver.

Parmi vos ambassadeurs, lesquels vous ont le plus marqué?

José Mourinho, l’entraîneur de Manchester qui, dans la vie, est l’inverse de l’homme arrogant qu’on voit à la télé. En fait, il se donne cette image pour protéger ses joueurs. Quand il est venu manger à la maison, ma femme n’en revenait pas de découvrir un être aussi charmant, gentil. Et puis Pelé. Quand il est venu ici, à Nyon, il a passé cinq heures dans les ateliers à signer des autographes, avec une incroyable gentillesse.

Mais, en vérité, le vrai ambassadeur de vos montres, c’est vous ?

J’espère bien. Et je considère cela comme le meilleur baromètre de mon succès.

Vous êtes riche. N’y a-t-il pas une bonne part de mise en scène quand, chaque année, vous faites la désalpe en armailli?

Je ne joue jamais un rôle. Les premiers horlogers de la vallée de Joux étaient d’anciens paysans. Sur les hauts de La Tour-de-Peilz, mon fermier habite à 25 mètres de chez moi. Les 4500 kilos de fromage que je produis chaque année, je les offre. J’aime la nature, les animaux, en particulier les cochons qui sont des animaux très intelligents. On en avait adopté un tout petit qui avait perdu sa maman et qui était devenu le king de la maison au milieu de nos cinq chiens. A la couleur des arbres, mon fermier prévoit si l’hiver sera long. C’est cette authenticité-là qui manque aux technocrates formés dans les grandes écoles. Je suis un pragmatique, pas un intellectuel.

Dans votre testament, vous avez consigné la liste des gens qui, le jour de votre mort, seront conviés à boire un Château Yquem 1811.

Oui, cette liste comprend sept personnes. Ce sera ma manière de ne pas mourir.

Propos recueillis par Bertrand Monnard

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