Jacques Hainard ne se laisse pas muséifier

Chez lui à Fleurier, Jacques Hainard est tout à la fois proche de ses racines ancrées dans le Val-de-Travers et à proximité d'une petite gare qui le met à la portée de Neuchâtel et du vaste monde.

Ancien directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, il est le Suisse qui a mis en vitrine les objets du quotidien. A 75 ans, il continue de s’interroger avec humour sur le monde alentour.

Certains personnages n’ont pas d’âge. Avec sa moustache, son regard vif et sa grande classe, Jacques Hainard traverse les époques avec l’assurance malicieuse d’un Hercule Poirot dont il partage au moins trois traits de caractère : un sens aigu de l’observation, la liberté de ton et l’humour. Celui qui dirigea le Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN) de 1980 à 2006 nous reçoit dans son vaste appartement de Fleurier, la ville où il vit le jour en 1943.
De noir vêtu, un bon mot au bord des lèvres, le maître des lieux nous indique le salon où patiente Alain Germond, le photographe mandaté par générations qui se trouve être une vieille connaissance de Jacques Hainard. Leur conversation porte aujourd’hui sur Marseille, une ville que tous les deux connaissent comme le fond de leur poche : « J’en reviens, précise l’ethnologue. J’étais dans la rue quand la foule criait « Gaudin assassin ! », à suivre le cortège des habitants protestant contre la dégradation de leurs quartiers.
A l’initiative de sa compagne, Jacques Hainard est aussi allé revoir Aix-en-Provence. « La liaison entre les deux villes universitaires est devenue ultrarapide », se félicite-t-il. Dans la capitale culturelle de la Provence, il a découvert au Musée Granet la collection Jean Planque, un collectionneur et peintre suisse dont la biographie fait écho à son propre parcours: « Fils de paysan, comme moi, il a commencé par être représentant de commerce chez un fabricant de produits agricoles avant de s’entendre avec Ernst Beyeler qui le charge d’acheter des tableaux pour le compte de sa galerie. » Jacques Hainard songe alors à son enfance dans la ferme des Bayards, dans le Val-de-Travers. « On était encore à l’époque de la faucheuse et du fer à cheval. L’arrivée du tracteur s’est faite tardivement et je pense que je serais resté paysan si j’avais connu la nouvelle ère industrielle. » Tant pis pour l’agriculture, mais tant mieux pour la muséologie, le jeune Hainard creusera son sillon dans le terreau fertile des sciences humaines de l’après-guerre.

 

Un tournant « fabuleux »
Après avoir fréquenté l’école primaire aux Prises, sous la férule aimable d’institutrices valaisannes dépêchées dans le Val-de-Travers, il fait son gymnase à Fleurier. Un personnage haut en couleur attire alors son attention : Jean-Claude Müller, anthropologue, amateur et musicien de jazz : « Je le trouvais brillant, il était toujours en complet cravate et il donnait des leçons au gymnase. Le matin, on guettait par la fenêtre sa venue en costume. Quand il arrivait dans le préau du bâtiment, il descendait prestement de son vélo militaire et ne s’en occupait plus, le laissant finir sa trajectoire. C’est alors que je me suis dit que je ferai le même métier que lui. »  
Après quatre ans d’université à Neuchâtel, de 1962 à 1966, la carrière du fils de paysan du Val-de-Travers est lancée. Après une expérience bâloise, elle prend un tournant « fabuleux » avec une période d’enseignement de deux ans dans un Congo qui se métamorphose, sous ses yeux ébahis, en Zaïre. « J’ai vécu l’arbitraire et la dictature en direct. Un matin, la radio annonce que toutes les rues sont dépabtisées de leurs noms chrétiens. Cravates et bijoux sont interdits, Stanley déboulonné. »
Jacques Hainard parcourt l’Ethiopie, il séjourne en Angola qui s’accroche alors à l’utopie d’une société coloniale multiculturelle. Lorsqu’il est invité à rentrer en Suisse, l’expatrié fait un peu de résistance. Il finit par se laisser convaincre par l’ethnologue Jean Gabus auquel il ne tardera pas de succéder à la tête du MEN. Avec, notamment, 25 expositions temporaires sous son règne, il fera briller cette institution en Suisse et dans le monde.

 

Un public surpris
Cet admirateur de Claude Lévi-Strauss, de Flaubert et de Sartre a surtout donné une impulsion nouvelle à la muséographie. Grâce à lui, le fait d’exposer devient le prétexte à raconter une histoire. Sous son impulsion, des objets de la vie courante font leur entrée au musée: boîtes de conserve, arrosoirs de jardin, canettes de Coca. Au début des années 1980, les vitrines du MEN font sursauter un public habitué à des masques africains et autres arcs et flèches d’esquimaux.
« Je me rappelle avoir lu, il y a un an ou deux, une interview de la restauratrice du MEN. Elle disait que ce qui est le plus dur à conserver aujourd’hui ce sont les paquets de spaghettis que nous avions achetés à l’époque », s’esclaffe Jacques Hainard.   
Pour cet ethnologue épris de liberté, l’intrusion dans un musée de pièces de cet acabit demeure l’aventure la plus belle qu’il a pu conduire dans sa vie avec ses collègues : « Tout objet est important. Prenez l’urinoir de Marcel Duchamp … Je suis allé le voir à Philadelphie. Il ne bouge plus, comme la Joconde ! Il est sacralisé. Tout est là : pourquoi ceci a-t-il une valeur et pas cela ? »
Contrairement à bon nombre d’ethnologues, Jacques Hainard n’a pas assemblé de trésors pour son compte. « Mais comment ? Vous ne collectionnez rien ? » A force de s’entendre répéter la même question, il a fini par répondre : « Oui, des vaches ! » Il a été pris au mot. Ses visiteurs et ses amis ont commencé et n’ont jamais cessé de lui offrir de miniatures bovines dont quelques exemplaires exotiques paissent sur les rayons de ses bibliothèques ou ruminent sur le manteau de sa cheminée.

 

« Une chance »
A bientôt 76 ans, Jacques Hainard ne sait toujours pas ce que signifie le mot « retraite ». Car, à peine avait-il remis les rênes du MEN, qu’il tenait fermement, et pour trois ans, ceux du MEG (Musée d’ethnographie de Genève). En 2016, la Cité de Calvin a mandaté le Neuchâtelois pour piloter une commision d’expert sur l’avenir du Musée d’art et d’histoire dont les Genevois venaient de recaler le projet d’extension conçu par Jean Nouvel. Le Musée national suisse l’a nommé récemment consultant dans le cadre d’une exposition consacrée au « bouc émissaire ». S’il dit avoir tout le temps fait ce qu’il voulait, « une chance », Jacques Hainard encourage les jeunes universitaires à défendre leur liberté. Chez lui, cela passe par un examen de sa subjectivité : « Pourquoi je dis ce que je dis ? Si vous y répondez, vous êtes à peine plus intelligent. »

Nicolas Verdan

0 Commentaire

Pour commenter