Jacqueline Jencquel : « Mon désir de mort n’est pas constant »

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Dans son récit autobiographique, Terminer en beauté*, Jacqueline Jencquel révèle qu’elle n’est pas pressée d’en terminer... avec la vie, pourvu que celle-ci lui promette encore de bons moments. Rencontre à Paris avec une jouisseuse sans limites.

Le lieu où elle vit lui a inspiré de nombreuses pages de son livre. Aussi bien son appartement avec vue sur cour qu’elle loue au sculpteur Fernando Botero, que son quartier — le 7e arrondissement de Paris et le café où elle a ses habitudes. Il était donc tentant de faire connaissance avec la diva du droit à mourir dans la dignité sur ses terres parisiennes, dans l’élégance sobre de sa tanière, où sont exposés — sans sobriété — beaux livres d’art et immenses photos de ceux qui comptent pour elles, ses trois fils, ses petits-enfants et toutes sortes d’artistes et d’écrivains. « Bientôt, je ne pourrai plus me payer cet endroit. C’est l’une des raisons pour lesquelles, je souhaite mourir », explique la blonde septuagénaire à la silhouette juvénile.

Jacqueline Jencquel avait décidé de tirer le rideau en juillet, soit trois mois avant de fêter ses 77 ans. Mais elle vient encore d’appeler Erika Preisig, son amie et référente à Exit en Suisse, pour reporter pour la troisième fois la date de son grand départ. « Erika me dit que mon désir de mort est inconstant et que ça lui pose un problème éthique. Il est vrai que je ne désire pas mourir.

Mais cela me rassure de savoir que j’ai le droit de décider de partir si j’en éprouve l’envie. » Son fils, architecte qui vit à Bali, vient de la lui dissiper en lui envoyant des échographies de son prochain bébé. Les malveillants qui, parmi les lecteurs de son blog La vieillesse est une maladie incurable, lui ont déjà écrit des commentaires d’insultes du genre « toujours pas crevée ? » après qu’elle a décidé de s’accorder un sursis, sont prévenus : Jacqueline Jencquel est ambivalente. Tantôt elle dit « oui à la vie », quand elle devine qu’elle va pouvoir vibrer, et tantôt elle lui dit « non », quand elle ressent trop vivement que sa mécanique est devenue vétuste. « C’est fou ce qu’on devient moche en vieillissant. »

Tout et son contraire

Voilà pourquoi dans son récit autobiographique, Jacqueline Jencquel a adopté le ton du dialogue avec elle-même. Cela lui permet de dire tout et son contraire.
Elle affirme de façon cynique qu’elle loue à l’heure ou à la journée « comme une bagnole » un homme de trente ans plus jeune qu’elle pour sortir ou partir en vacances alors que, en fait, elle éprouve des sentiments pour celui qui, de coach de gymnastique à domicile, est devenu son partenaire de bons moments. D’ailleurs, elle regrette que ses fils ne l’apprécient pas. Elle affirme que, être vieux, c’est perdre le goût de sortir et de faire la fête, alors qu’elle déteste qu’on la traite, notamment ses fils, comme une petite dame qui aurait besoin de sécurité et de tranquillité. Ces paradoxes, Jacqueline les assume. C’est d’ailleurs l’une des seules qualités qu’elle se reconnaît : « Je suis quelqu’un d’égoïste, d’égocentrique, d’opportuniste. Mais je suis toujours d’accord de discuter et de remettre en question mes certitudes », explique-t-elle d’une voix grave qui contient un vague, très vague, accent germanique. « Ah, bon, vous trouvez ? Je parle six langues pourtant. Il fut même un temps où j’en parlais sept. »

De la Chine au Venezuela

Avant d’être connue comme une belle dame préférant mourir que se faner et se dégrader — « c’est un raccourci de ce que j’ai dit, on m’a mal comprise », déclare-t-elle —, Jacqueline a beaucoup bourlingué. Elle est née en Chine en 1943 d’un père français et d’une mère russe. « Mon enfance a été cauchemardesque : j’étais seule. Personne ne s’intéressait à moi;  mes parents s’engueulaient tout le temps. » Elle a vécu en Allemagne où elle a rencontré ses deux maris, les pères de ses trois fils. « J’ai entretenu mon premier mari avec un salaire de prof et, ensuite, je me suis fait entretenir par mon second mari, qui était chef d’entreprise. » Avec le second, elle s’est installée au Venezuela. « Je vivais dans le milieu protégé des expats avec beaucoup de privilèges, mais peu de liberté. Je me suis beaucoup ennuyée. »

Un jour, elle débusque dans une librairie un livre qui traite de l’euthanasie et du droit de décider du moment de sa mort. « J’avais été sensibilisée au sujet, car j’avais vu ma mère mourir dans d’atroces souffrances. Elle-même avait vu partir la sienne dans des conditions similaires. » Jacqueline dévore le livre et adhère tellement aux propos de l’auteur, un médecin, qu’elle le contacte. Ensemble, ils décident de créer au Venezuela une association sur le droit à mourir. « J’en étais la secrétaire générale. En peu de temps, on a réussi à rassembler une centaine d’adhérents. »

Une rencontre déterminante

En 2006, Jacqueline Jencquel se rend à une conférence internationale sur l’euthanasie et le suicide assisté à Toronto.  Elle fait la connaissance de Jean-Luc Romero, le président de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité en France. Il la convainc, elle qui parle tant de langues, d’intégrer leur association et de la représenter au niveau international. « J’ai accepté. Bien trop contente de quitter le Venezuela où je m’ennuyais. Mon mari travaillait beaucoup; le soir, il était fatigué et, le week-end, il jouait au golf. Or, moi et le golf, ça fait deux. Cette proposition de travail a relancé ma vie. M’en a redonné le goût. J’avais déjà envisagé à cette époque de mettre fin à mes jours à 65 ans. »

De retour en France, en pointillé, puis définitivement après s’être séparée de son mari, Jacqueline se met aussi à guider en Suisse ceux qui veulent mettre un terme à leur existence. Au sein de Exit, elle milite pour l’interruption volontaire de vieillesse : autrement dit pour que le suicide assisté s’ouvre aussi aux personnes qui n’en peuvent juste plus de devenir de plus en plus vieux. « A partir d’un certain âge, on est tous polypathologiques », assure-t-elle. « Voulez-vous que je vous fasse la liste de tout ce qui ne va pas chez moi ? » Même si on ne partage pas le point de vue de Jacqueline Jencquel sur la vieillesse, il faut reconnaître que la perspective de mourir en prenant date avec la mort lui réussit bien. Elle n’en finit pas d’apprécier ce que le présent lui offre. Une belle ambassadrice de la vie, Jacqueline Jencquel. Qui l’eût cru ?

 

 

Véronique Châtel

*Terminer en beauté, aux Éditions Favre, juin 2020

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