Isabelle Carré au Livre sur les quais à Morges

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La comédienne Isabelle Carré est aussi une écrivaine confirmée. En témoigne son deuxième roman, Du côté des Indiens*, qu’elle vient présenter au Livre sur les quais à Morges, au début de septembre.

Quand son premier roman est sorti, Les rêveurs (Editions Grasset, 2018), Isabelle Carré a suscité beaucoup d’étonnement. On la connaissait blonde et lumineuse, incroyablement lumineuse même, avec un sourire éclatant comme éclairé du ciel. On la savait magnifique comédienne, capable d’interpréter avec subtilité une jeune femme atteinte de la malade d’Alzheimer (Se souvenir des belles choses de Zabou Breitman), une mère douloureuse partie au bout du monde pour adopter un enfant (Holy Lola de Bertrand Tavernier), une séductrice flambeuse (Quatre étoiles de Christian Vincent). On a découvert au fil de son livre — qui évoque son père homosexuel, sa mère dépressive, sa propre tentative de suicide à 14 ans — qu’elle était beaucoup moins lisse et légère que ne laissaient supposer ses charmantes fossettes et, surtout, qu’elle était une écrivaine à part entière.

Dans son deuxième roman, Du côté des Indiens, Isabelle Carré confirme sa dimension d’écrivaine et prouve qu’elle sait utiliser son vécu pour basculer vers l’imaginaire. « Je vous préviens, je suis émue ! Vous êtes ma première interview pour ce livre. » Traversant le bruit d’une tronçonneuse (ses voisins du Pays basque, où elle a résidé durant le confinement étaient en travaux !), sa voix cristalline de toute jeune fille s’engage dans une heure d’échange riche et spontané.

Votre livre est construit autour de quatre personnages, qui offrent autant de points de vue sur une histoire familiale compliquée. Il y a un garçon de 10 ans, Ziad, sa mère, Anne, son père, Bertrand, et la maîtresse du père, bientôt amie de Ziad, Muriel, qui travaille dans le cinéma. Peut-on de nouveau y trouver des éléments autobiographiques ?

Oui, des bribes. Dans chacun de mes personnages ! Le livre s’ouvre sur Ziad, parce que l’enfance est mon thème de prédilection. Je ne me lasse pas de l’observer, notamment à travers mes trois enfants que j’adore regarder vivre et grandir (NDLR, un fils de 12 ans et deux filles de 10 et 8 ans). J’aime leur rapport à l’imaginaire, différent de celui des adultes. Pour eux, elle est aussi importante que la réalité. J’essaie de m’en souvenir ! Car l’imaginaire est une bouée de sauvetage qui permet d’affronter les aléas de la vie. Elle répare nos blessures, nos manques et nos frustrations.

Votre enfance a-t-elle inspiré Ziad ?

Je lui fais vivre, à la fin du livre, quelque chose que j’ai beaucoup partagé avec mes deux frères : le plaisir du déguisement. Nous nous déguisions en ma mère ! Tous les trois (rires). Il faut dire que mon père était designer; il travaillait pour Cardin. Alors, l’armoire de ma mère était remplie de robes Cardin des années 70. Vous imaginez ? Et aussi de chaussures à semelles à talons dans des couleurs pop. Cette mode ludique et colorée nous inspirait beaucoup.  

Autre différence entre les enfants et les adultes, que vous décrivez très bien dans votre livre : le rapport au temps.

Le temps de l’enfance est souvent marqué par l’ennui; il se dilue et ne parvient pas à se remplir. Tandis que celui des adultes s’évapore. C’est fou comme, en vieillissant, il s’accélère. Je me sens de plus en plus démunie face à cela ! Je viens d’avoir 49 ans, je n’ai aucun problème avec mon âge, ni avec le vieillissement ou les rides. Je n’ai d’ailleurs pas l’intention, ni demain ni jamais, de me faire retoucher le visage ! Ce qui me bouleverse, c’est ce sentiment que le temps m’échappe et que je ne le remplis peut-être pas assez comme je le souhaiterais. C’est paniquant.

Difficile de ne pas vous reconnaître derrière le personnage de Muriel, délicate, attentive aux autres, émotive, qui a été actrice avant de devenir scripte...

Ce personnage est né à la suite d’une demande de l’un de vos confrères. Au début de l’affaire Weinstein et de la vague #Me Too, un journaliste m’a demandé ce que j’avais à en dire. Je n’ai pas pu répondre tout de suite. J’avais besoin de temps et du temps de l’écriture pour transformer mon expérience personnelle en quelque chose de romancé. Ce que j’écris à propos de Muriel, la relation sexuelle non consentie qu’elle subit, correspond à ce que connaissent beaucoup de jeunes actrices durant les castings ou un tournage, parce qu’elles ne sont pas en situation de pouvoir dire non. Comme n’importe quelle salariée par rapport à son supérieur hiérarchique.

Est-ce aussi un trait commun avec ce personnage de Muriel d’être capable de tout oublier, même le pire, dès lors que vous jouez ?

Oui, quand je joue, je m’échappe de moi-même. Mais je me quitte pour mieux me retrouver ensuite, car les émotions que je vis dans la peau de mon personnage viennent nourrir la femme que je suis. Le métier de comédien est un éternel combat entre la pudeur et l’impudeur, pudeur de disparaître derrière son personnage pour le laisser vivre et impudeur auquel expose le jeu. C’est, je pense, dans ce frottement entre pudeur et impudeur que jaillit l’émotion et que le spectateur peut s’identifier au comédien.

A travers Muriel, vous racontez aussi l’envers du décor d’un tournage : la solitude des comédiens, la pression de la production...

Le cinéma est une industrie qui brasse beaucoup d’argent, même quand il s’agit d’un petit film. L’exigence exercée sur les membres de l’équipe, comédiens, techniciens, pour qu’un tournage avance vite et bien, pour que le film ressemble à un chef-d’œuvre est importante. Voilà pourquoi un acteur qui n’a pas le sentiment d’avoir répondu à toutes les attentes peut se retrouver en situation de fragilité. Cela dit, un tournage est aussi un endroit privilégié, où l’on peut éprouver un grand sentiment de liberté, parce qu’on s’évade de soi, où l’on travaille en équipe avec beaucoup d’amitié et de fraternité et où l’on traverse toutes sortes d’émotions. Le retour à la maison après un tournage, tel que je le décris, est difficile ! Il peut provoquer un grand sentiment de solitude.

Votre personnage Ziad découvre un secret dans la vie de son père et il décide d’intervenir pour le bien de ses parents. C’est quelque chose que vous avez vécu aussi comme petite fille ?

Quand mes parents se sont séparés, j’étais persuadée que c’était ma faute et qu’il fallait que je fasse quelque chose pour les réunir. Je me suis mise à prier, à prier ardemment. On m’avait dit que, si je priais correctement, je serais entendue. Quelle énorme colère j’ai éprouvée quand j’ai réalisé que cela ne marchait pas. J’ai ce souvenir de moi, en larmes, en train de prier, puis de constater que c’était vain. Cela a été une grande désespérance et une grande désillusion.

Vos enfants seraient-ils du genre à intervenir pour vous ?

Je suis toujours sidérée par leur compréhension intuitive de ce qui se passe autour d’eux. On pourrait croire parfois qu’ils sont dotés d’un savoir inconscient. Ils trouvent les réponses avant les adultes avec un sens de la responsabilité en plus, c’est fou. Mais il faut faire attention à ne pas charger leurs frêles épaules. L’autre jour, ma fille de 10 ans m’a déclaré qu’elle voulait prendre un tout petit bain pour ne pas gâcher l’eau de la planète. Je n’ai pas pu m’empêcher de comparer sa maturité avec la désinvolture de la génération de mes parents qui, dans les années 70, balançaient les restes de leur pique-nique dans la nature, par exemple, ou nous laissaient jeter les emballages de bonbons par la fenêtre de la voiture. Quelle insouciance ! Mais quel revers de la médaille pour les enfants d’aujourd’hui.

Que représente l’écriture dans votre vie de comédienne, qui enchaîne les projets de films et de théâtre ?

J’ai beaucoup écrit quand j’étais plus jeune. J’ai commencé vers 10 ans avec des journaux intimes, puis j’ai enchaîné avec des poèmes et des petites nouvelles. A 30 ans, le théâtre et le cinéma ont pris le dessus. Le jeu était un moyen d’expression qui me convenait parfaitement; j’étais heureuse de m’exprimer à travers les mots des autres et de parvenir, quand même, à faire entendre ma voix; c’était un cadre qui me rassurait. Au début de la quarantaine, j’ai commencé à coucher sur le papier des bribes de ce qui allait devenir mon premier roman. Mais je m’arrêtais toujours en chemin, après un chapitre. A un moment, voyant le temps filer, j’ai décidé qu’il fallait que cela cesse. Je me suis inscrite à un atelier d’écriture animé par l’écrivain Philippe Djian. Cela a débloqué quelque chose chez moi : j’ai appris la régularité de l’écriture. Désormais, je ne peux plus me passer d’écrire trois heures par jour, au moins. Je regrette d’avoir tant attendu avant de mettre une bulle de fiction autour de moi pour faire vivre des personnages.

 

 

Comment s’articulent toutes vos identités ?

Elles s’articulent bien quand je fais du théâtre. En 2019, j’ai été pendant six mois à l’affiche d’une pièce à Paris (NDLR, La dégustation de Yvan Calbérac avec Bernard Campan bientôt reprise à Paris, puis en tournée). C’était idéal : j’ai pu mener ma vie d’écrivaine, de maman et de théâtreuse ! J’amenais les enfants à l’école le matin, je rentrais à la maison pour écrire jusqu’à 15 heures 30, puis, j’allais rechercher mes enfants et m’occupais d’eux jusque vers 19 heures, puis je partais au théâtre où je devenais comédienne.  

Récemment vous avez interprété la femme de Charles de Gaulle, Yvonne dans De Gaulle, le film de Gabriel Le Bomin. Comment choisissez-vous vos rôles ?

J’aime bien que les films m’amènent dans un autre monde pour découvrir d’autres manières de vivre ou de penser. Je me faisais une idée fausse de Yvonne de Gaulle. Comme la plupart des Français, d’ailleurs. Elle a volontairement vécu de façon très effacée. Figurez-vous qu’il n’existe aucun enregistrement de sa voix ! Grâce à ce rôle, j’ai découvert qu’elle était une femme forte et courageuse. Elle a, par exemple, tenu à garder à la maison sa petite fille trisomique, refusant qu’on l’envoie dans une institution. Et elle s’est beaucoup occupée d’elle. Elle était moderne aussi. Elle a encouragé son mari à accepter la loi Neuwirth pour rendre accessibles la contraception et la pilule.

Qu’aimeriez vous transmettre à vos enfants ?

Le goût de la liberté ! De ne surtout jamais faire les choses ni pour me faire plaisir à moi ni aux autres ! J’aimerais leur transmettre aussi des armes — psychologiques bien sûr — pour qu’ils sachent comment prendre place dans la vie et se sentir solides. Mes enfants sont la part la plus savoureuse de ma vie. Ils sont l’essentiel.

Vous avez été armée, vous, pour trouver votre place ?

Pas du tout. (Eclat de rire.) Même pas un petit peu. Mais alors zéro !   

Comment avez-vous vécu le confinement ?

Avec un rapport étrange au temps. A la fois, le temps était suspendu et, à la fois, il passait vite. Je me suis confinée dans notre maison au Pays basque. Pour la première fois, j’y aurai passé six mois d’affilée. J’ai assisté à l’arrivée du printemps. Cela a été magnifique ! Mais j’ai éprouvé de la colère aussi contre les responsables politiques qui, depuis des décennies, ne prennent pas les décisions indispensables pour protéger notre environnement. Je me sens inquiète pour l’avenir de mes enfants.

Connaissez-vous Morges, déjà ?

J’y suis allée pour la première fois, à l’âge de 20 ans, en tournée avec une pièce de théâtre. Nous avions été très bien accueillis. Et qu’est-ce que c’est joli !
 

Le Livre sur les quais de Morges se déroulera les 4-5 et 6 septembre

En raison du Covid-19, tous les événements nécessitent obligatoirement une inscription en ligne. Programme, inscription aux rencontres et billetterie croisières.

 

* Du côté des Indiens, Éditions Grasset, 2020

 

Véronique Châtel

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