Isabelle Aubret, la tournée d'adieu

Interprète des chansons de Brel et de Ferrat, Isabelle Aubret a aussi chanté le générique de la série télé phare des années 1960-1970: Les aventures de Saturnin.
© Guirec Coadic et DR

Connue du grand public pour avoir remporté l’Eurovision en 1962, avec Un premier amour, elle n’en finit pas de trouver que «c’est beau, la vie». Malgré ses 80 ans tout neufs !

Le regard est inchangé : grand ouvert sur l’autre, pétillant et bleu comme un ciel d’été. La silhouette, gracile et souple, digne de l’ancienne championne de gymnastique qu’elle fut dans les années 1950. Les mains, aux ongles manucurés, toujours attirées vers un mouvement ascensionnel comme pour signifier un lien avec ceux qui ne sont plus ici-bas mais qui ont tant compté : Jacques Brel, Jean Ferrat, ses parents ... Quant à la voix, elle a conservé ses tonalités chaudes et enveloppantes. Il suffit d’écouter ses deux nouveaux albums (Allons enfants, et un coffret de son dernier concert à l’Olympia, tous les deux produits par Gérard Meys) pour s’en rendre compte. Bref, difficile de croire qu’Isabelle Aubret vient de souffler ses quatre-vingts bougies.

« Je ne suis lassée de rien. Chaque printemps qui arrive provoque toujours en moi une émotion extraordinaire, rencontrer des gens aussi, pareil pour le lever de rideau. Je profite de chaque instant. Est-ce parce que j’ai failli mourir plusieurs fois que je vis aussi intensément ? s’interroge-t-elle. Ou alors, c’est parce que je tiens de ma mère. » « Sa p’tite mère » qu’elle ne parvient pas à évoquer sans que ses grands yeux s’embuent. « Elle avait une force de vie extraordinaire. Première levée, dernière couchée, toujours affairée, mais toujours disponible pour s’émerveiller du moindre petit talent qu’elle découvrait dans l’un de ses onze enfants. »

 

« Elle était fière de moi »

Celui d’Isabelle, sa cinquième ? Une façon de s’emparer des mots des poésies qu’elle apprend à l’école primaire et de les transformer, de les projeter en rythme. Alors, quand le soir après sa journée de turbin à l’usine comme bobineuse, l’adolescente de 13 ans et demi part à ses cours d’art dramatique et de danse classique, elle ne s’y oppose pas. Au contraire, elle l’encourage. « P’tite mère est partie à 92 ans, alors elle a connu mon parcours. Elle était fière de moi. Fière aussi que j’aie suivi son conseil : « Fais des choix, mais fais-les bien. »
Les choix d’Isabelle Aubret ? Miser sur la chanson. « J’aime pouvoir, en trois minutes, raconter une histoire qui touche les gens ou leur transmet de l’espoir. » Choisir des auteurs inspirés: Aragon, Georges Chelon, Claude Lemesle, Jacques Brel, Jean Ferrat. N’avoir jamais oublié d’où elle venait : le monde des ouvriers. « Mon père m’avait fait apprendre : “ Sois fier, ouvrier, ton histoire est féconde. Sans toi que deviendrait le monde ? ” » De mes années d’usine, dans des ateliers bruyants où l’on ne pouvait pas se parler, étouffants de poussière, aux côtés de femmes vieillies prématurément par la dureté du travail, j’ai conçu l’envie d’apporter aux gens de la beauté. »

 

Débuts fulgurants

La carrière d’Isabelle démarre en 1956 : elle a 18 ans et elle est embauchée comme chanteuse d’orchestre dans un cabaret du Havre. Le répertoire devait s’adapter à la nationalité des bateaux qui arrivaient : chansons italiennes, standards de jazz en anglais. « Cela représentait un gros boulot : il fallait tout mémoriser, apprendre des langues étrangères phonétiquement. Heureusement, j’avais une excellente oreille et une bonne mémoire. » En 1960, elle passe une audition et, coup de bol, elle choisit d’interpréter Gosse de Paris, une chanson de Maurice Vidalin, sans savoir qu’il serait présent dans le jury. Ce dernier est si ému d’entendre ses paroles chantées avec l’intention qu’il avait envisagée en les écrivant qu’il l’introduit dans le monde du showbiz ...
En 1961, Isabelle enregistre son premier 45 tours, Nous les amoureux et, en 1962, elle représente la France à la septième édition de l’Eurovision de la chanson avec Un premier amour. C’est Jean-Claude Pascal, vainqueur de l’édition précédente qui lui remet la médaille ! Ensuite, elle rencontre Léo Ferré, Aragon, elle partage l’ABC avec Sacha Distel, puis part en tournée avec Jacques Brel qui, séduit par le charisme de la petite blonde, la choisit pour une autre tournée. « Je n’ai jamais pris de cours de chant. Je travaille à l’oreille avec le magnéto et les musiciens. Mais les cours de danse m’ont appris à utiliser mon diaphragme et le sens de l’effort. »
Malgré la vague yéyé et les idoles en minijupes et en couettes, qui chantent des histoires de sucettes ou de cloche qui sonne la fin de l’école, Isabelle Aubret parvient à tracer sa route avec un répertoire plus grave. Elle chante le viol (La source), les camps de concentration (Nuit et brouillard). « Figurez-vous que je viens seulement de rencontrer Sheila pour la première fois lors de la tournée Age tendre ! »

 

Et si ?

Et si Isabelle Aubret n’avait pas été victime d’un terrible accident de voiture en 1963, n’aurait-elle pas eu un parcours différent ? C’est ce qu’elle se dit parfois. Cette année-là, elle avait en effet été pressentie pour interpréter Geneviève dans Les parapluies de Cherbourg, le célèbre film de Jacques Demy. « Michel Legrand, venu me voir à l’hôpital, avait essayé d’être encourageant : « Tu verras, dans trois semaines, tu seras sur pied ! » Tu parles ... des années après, je luttais encore pour respirer convenablement.» C’est donc Catherine Deneuve qui reprend le rôle. Lorsque Jacques Brel, la découvre entièrement plâtrée (elle a dix-huit fractures) avec des broches qui sortent de son corps, il est bouleversé : « Mon petit mec, mais qu’est-ce qui t’est arrivé ? » Il décide alors de lui donner la chanson La Fanette. « Un cadeau inestimable. Moralement et pécuniairement : car, lorsque cet accident est arrivé, je commençais tout juste à gagner de l’argent. » Isabelle Aubret est donc restée une chanteuse interprète sensible. Ce n’est pas Jean Ferrat — « Tonton », comme elle l’appelait — et qu’elle chante depuis quarante ans, qui s’en plaindra : sa version de La montagne, de C’est beau la vie, de Aimer à perdre la raison, continue de faire lever les foules qui viennent la voir partout où elle se produit depuis plus de cinquante ans. Heureusement que sa tournée d’adieu commencée à la fin de 2017 va se poursuivre jusqu’en 2019. Tous ceux qui l’aiment auront le temps de la voir vibrer sur scène, une dernière fois.

 

 

Véronique Châtel

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