Isabella Rossellini : « Je n’ai jamais rêvé d’être mannequin ! »

Militante de la cause animale, Isabella Rossellini vient de jouer dans des clips hilarants sur la vie sexuelle des animaux. Elle possède une ferme non loin de New York.
 @Getty/DR

L’actrice et mannequin culte de 69 ans vient de reprendre des études d’éthologie qui lui ont ouvert de nouveaux horizons. Comme l’écriture et l’interprétation des petits sketches désopilants sur la vie sexuelle des animaux.

Isabella Rossellini a toujours assumé une singularité rafraîchissante dans le monde du cinéma et du mannequinat — elle fut la première égérie de Lancôme dans les années 80 pour en redevenir sa muse il y a quelques années. Mais Isabella Rossellini, c’est aussi le cinéma, un film demeuré culte, Blue Velvet de David Lynch et une franchise et un humour à toute épreuve. Elle vient de reprendre des études d’éthologie et ne s’affole pas de son âge, 69 ans, bien au contraire ! « Si vous me demandez à quel siècle j’aurais souhaité vivre, c’est bien celui-ci ! Je veux poursuivre mes études à l’université et je suis déterminée à assurer l’indépendance économique de ma petite ferme. S’il est une chose que j’ai apprise, c’est qu’il faut toujours faire le choix de ce qu’on aime ! » Militante de la cause animale, elle est aussi l’auteure (et l’actrice) d’une récente série de clips désopilants sur la vie sexuelle des animaux, intitulée « Green Porno ». Rencontre.

 

Isabella Rossellini, vous ne seriez arrivée là si…

… Si je n’avais pas fait preuve d’audace en m’inscrivant à l’université à l’âge de 55 ans. Avouez que ce n’est pas un âge classique pour faire son entrée universitaire, mais ce fut une idée géniale qui m’a permis d’étudier l’éthologie, la science du comportement des animaux — une passion depuis mon enfance — et qui a donné à ma vie une nouvelle impulsion. Je traversais alors un désert professionnel. J’avais travaillé toute ma vie comme mannequin et actrice, et voilà que, vers 45 ans, le téléphone s’était brutalement arrêté de sonner. Les contrats s’étaient raréfiés, les rôles avaient disparu. Rideau sur la femme mûre ! Ma mère m’avait prévenue : entre 45 et 60 ans, toutes les comédiennes connaissent un creux. Mais que cela m’arrive à moi m’a stupéfiée. Comme ce soudain rebond de carrière, la soixantaine venue. C’est incroyable : je suis assaillie de sollicitations alors que j’approche des 70 ans ! Mais voilà : entre-temps, j’ai acquis un master en éthologie et cela m’a ouvert d’autres horizons.

 

Lesquels ?

Je me suis mise à écrire, produire et interpréter plusieurs séries de petits films sur les mœurs des animaux (Green Porno); une pièce sur le même thème (Bestiaire d’amour), sous forme de long monologue coécrit avec Jean-Claude Carrière; et des spectacles-conférences (Le sourire de Darwin et La migraine de Darwin) comme ceux que j’ai donnés en juillet au Musée d’Orsay à Paris… C’était fabuleux de me retrouver dans un musée aussi prestigieux et de raconter — à ma façon — Darwin, son génie, ses découvertes, sa théorie de l’évolution… et sa perplexité devant la queue du paon. Figurez-vous qu’elle lui donnait la migraine ! Comment, se demandait-il, expliquer une telle splendeur ? J’ai désormais quelques connaissances scientifiques, mais je suis avant tout une raconteuse d’histoires. Alors quelle joie de conter le monde animal ! D’autant que j’ai une petite ferme bio sur laquelle je vis, à une heure et demie de New York, et où j’élève des poules, des moutons, des abeilles.

 

Vous n’aviez pas fréquenté l’université à Rome ?

Non. J’y avais fréquenté l’Académie du costume et de la mode pour devenir costumière. J’avais un peu travaillé pour un petit théâtre et comme assistante de la première épouse de mon père, Roberto Rossellini, qui faisait les costumes pour chacun de ses films. Et puis, je me suis envolée pour l’Amérique afin d’apprendre l’anglais. Là, à New York, on m’a proposé de faire des photos pour Vogue. C’était totalement inattendu. Mais que planifie-t-on dans la vie ? Je me suis dit pourquoi pas ? C’est marrant, et quand je serai vieille, je pourrai dire à mes petits-enfants : regardez, j’ai été très belle ! Vogue m’a même photographiée une fois !

 

Une fois ? Des centaines de fois !

Je n’ai jamais rêvé d’être mannequin. Il y a eu tout simplement un enchaînement de circonstances. Bruce Weber, qui était connu comme pionnier de la photographie de mode masculine, me propose un jour de faire des photos. C’est un ami, il est très drôle, je dis : OK. Et puis voilà que le grand patron de Condé Nast voit les photos, s’enthousiasme et demande un nouveau shooting avec un autre photographe, Bill King. Là, franchement, j’hésite. Je ne vois pas l’intérêt. Avec Bruce, au moins, je riais, c’était un jeu. L’autre, je ne le connais même pas. Une amie insiste. Je n’y vais que pour lui faire plaisir.

 

Et alors ?

Alors les photos plaisent. Et on me redemande pour la couverture du Vogue américain réalisée par le photographe Richard Avedon. Je traîne les pieds. Je crains que cela nuise à mon avenir de costumière. Mannequin, je trouve ça tellement frivole. Je cède et, en une nuit, ma vie est chamboulée. Les demandes affluent de partout, le téléphone n’arrête pas de sonner. J’enchaîne la même année quatre couvertures du Vogue américain… Je me suis rassurée en me disant qu’après tout, je n’étais pas si loin de ma vocation : je portais des « costumes » ! Et puis Lancôme m’a contactée pour que j’incarne le visage de la marque pendant deux ans. Parfait, deux ans, me suis-je dit. Mais le contrat a été renouvelé. Deux ans + deux ans + deux ans. Au total, quatorze ans. Bref, à 30 ans, à l’heure où beaucoup de mannequins prennent leur retraite, ma carrière a explosé.

 

Vous vous interdisiez alors le cinéma ?

Mon cerveau l’excluait. Ma mère était Ingrid Bergman, la grande actrice; mon père Roberto Rossellini, le grand metteur en scène. J’avais trop peur que les gens imaginent que je profite de mon nom et de mes origines, le contraire de la méritocratie. Quand on est vieux, on se fiche bien de ce que pensent les gens. Mais quand on est jeune, c’est une grande préoccupation. Il fallait à tout prix que je fasse autre chose. Ce fut donc la mode. Ça, au moins, c’était mon territoire.

 

Votre mère a-t-elle vu vos photos ?

Elle est morte juste avant la fameuse couverture avec Avedon. Mais trente ans plus tard, j’ai été conviée à une fête en l’honneur de Grace Mirabella, la rédactrice en chef de Vogue qui m’avait lancée. A mon arrivée, elle m’a prise à part : « Viens. Je t’ai apporté quelque chose que j’ai précieusement gardé depuis trente ans. » Et elle a sorti de son sac un petit mot portant l’écriture de ma mère : « Grace, je te remercie d’avoir proposé à Isabella cette photo avec Avedon. Elle ne se rend absolument pas compte de ce que cela signifie… » Cela m’a bouleversée. Imaginer ma mère, si attentive et discrète. Et comprendre que Grace avait eu la délicatesse de taire ce courrier, se doutant bien qu’à l’époque, j’aurais mal pris que ma mère se mêle de mes affaires ou, pire, j’aurais pensé qu’elle m’avait pistonnée !

 

Mais alors, qu’est-ce qui vous a fait faire le pas vers le métier d’actrice ?

Je pense que c’est Richard Avedon. Lorsqu’il me photographiait, il me disait toujours : « Isabella, je me fiche que ton nez soit beau ou tes yeux magnifiques. La seule chose qui m’intéresse, ce sont les émotions. C’est ça que je veux capter. C’est ça que tu dois exprimer devant mon appareil. » Et puis un jour, alors que nous avions appris à nous connaître, il m’a demandé : « Pourquoi refuses-tu de jouer au cinéma ? Pour moi, un mannequin, c’est comme une actrice du muet. » Cela m’a fait réfléchir. Au fond, j’avais peut-être été à la bonne école. Et j’ai tourné Soleil de nuit, avec Baryshnikov, puis Blue Velvet, ce film si puissant qui fut très controversé à sa sortie avant d’être perçu aujourd’hui comme un film culte.

 

Vous y donniez une image sulfureuse, bien différente de celle promue par Vogue ou Lancôme !

Ça a tellement choqué que mon agence m’a renvoyée. Mais je me fichais bien de mon image ! Ce qui comptait, c’était la force et l’originalité du scénario de David Lynch qui traitait de la violence faite aux femmes et m’offrait le rôle le plus passionnant que j’ai incarné à l’écran. Jusque-là, la plupart des propositions suintaient la nostalgie de ma mère et misaient sur notre ressemblance. Blue Velvet m’a libérée de cette quête et ouvert les portes d’un cinéma d’avant-garde dont les metteurs en scène se foutaient que je ressemble ou pas à Ingrid Bergman. J’aime les réalisateurs audacieux et pionniers qui se battent pour imposer des idées fortes. C’est le cas de David Lynch bien sûr. Et de Martin Scorsese, avec qui j’ai été mariée mais avec qui je n’ai pas fait de film. C’était aussi le cas de mon père.

 

Que pensez-vous avoir hérité de vos parents ?

La curiosité. C’était leur moteur à tous les deux. Ils ne pensaient pas carrière, stratégie, image. Ils agissaient par passion. Envie de comprendre, d’apprendre, d’explorer. Ce sont eux, j’en suis sûre, qui m’ont inspiré ce retour à l’université en pleine panne de travail : « Fonce, la vie est pleine de choses intéressantes et drôles. Suis ton instinct. » C’est étrange, hein ? Nos parents meurent, on est choqués, et puis on reprend un dialogue avec eux, on les interroge, on imagine leurs réponses… Mon père est mort en 1977, ma mère en 1982, et je continue de penser à eux tous les jours.

 

Etiez-vous une « fille de son père » ou une « fille de sa mère » ?

Enfant, j’étais vraiment une fille de mon père. Contrairement à ma mère, discrète, presque timide, mon père était extraverti, incroyablement vivant, et tendre. Il se décrivait lui-même comme « une mère juive » ! Il riait et faisait beaucoup rire. Je tiens de lui ce tempérament joyeux. Oui, la vie m’aime et me plaît. Mais mon père était aussi colérique et autoritaire; il s’attendait à être obéi au doigt et à l’œil comme les hommes machos de ce système patriarcal. Et vous n’imaginez pas la jalousie italienne devant mes premiers boyfriends ! Je crois même que c’est ce qui m’a poussée à partir en Amérique.

 

Et votre mère ?

Mon rapport avec elle a évolué. Avec l’âge, je suis davantage devenue la fille de ma mère. J’ai mieux compris le courage qu’il avait fallu à cette femme talentueuse pour imposer son indépendance. Car l’époque était impitoyable envers les femmes. Et quand on avait quatre enfants, ce qui est très rare pour une actrice, il fallait se battre pour exister car la règle était de ne pas travailler. Mais ma mère ne voulait pas renoncer à sa carrière, ni bien sûr à l’amour. Et quand elle est tombée amoureuse de mon père, qu’elle a attendu un enfant de lui avant d’avoir divorcé de son premier mari, d’origine suédoise, elle a été chassée d’Amérique, s’est vu confisquer ses biens et son argent, et a été privée de la garde de sa première fille. Des sénateurs se sont emparés de l’affaire, elle a reçu des tonnes d’insultes et Hollywood l’a boudée pendant plusieurs années malgré son Oscar. Ce fut un énorme scandale. Croyez-vous qu’elle ait montré alors la moindre faiblesse ? Certainement pas. Elle a assumé son choix avec infiniment de dignité. Chapeau bas, maman ! Quelle force ! Quelle modernité ! J’ai beaucoup pensé à elle lorsque, à mon tour, j’ai eu des enfants et dû affronter le hiatus entre la carrière et la vie familiale.

 

Vous ne conceviez pas de ne pas avoir vous-même d’enfants ?

Non. Même sans compagnon. J’ai d’abord eu ma fille Elettra, avec qui j’ai une relation fusionnelle et qui vient d’avoir un deuxième enfant. Et dix ans plus tard, j’ai adopté, comme maman célibataire, mon petit Roberto qui n’avait que deux jours. Et je trouve que c’est une chance formidable d’avoir eu ces deux expériences. L’adoption n’est pas un pis-aller ou une solution de repli. C’est un acte romantique qui vous relie aux gènes de l’humanité. Quand on a un enfant génétiquement relié à nous, on a toujours tendance à rechercher dans ses traits, son regard, son tempérament, un peu d’histoire de la famille. A-t-il les yeux d’Ingrid Bergman ? Le caractère de Roberto Rossellini ? Mais quand on adopte, on recherche tout simplement l’humanité. Il n’y a pas de vanité génétique. Il n’y a qu’amour pur.

« Je me souviendrai toujours du jour où, dans une chambre d’hôpital, on m’a déposé le petit Roberto dans les bras. Je l’ai regardé, pleine d’émotion. Et j’ai dit : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » parce que je m’attendais à signer un tas de papier. La femme a dit : « Voulez-vous que je vous appelle un taxi ? » Cette simplicité dans la rencontre de nos deux destins m’a semblé vertigineuse. Ainsi a commencé notre vie commune. Dans un taxi qui nous ramenait tous deux à la maison. Qu’importe si on ne nous prend pas pour une famille lorsqu’on paraît en public. Ma fille est blonde, mon fils noir, sa fiancée d’origine philippine, et alors ? L’amour est là.

 

La soixantaine serait-elle une décennie joyeuse ?

Ah oui ! A 63 ans, j’ai eu la surprise que Lancôme revienne à moi, vingt ans après m’avoir virée parce que je n’incarnais plus la jeunesse à laquelle, pensaient les patrons de la boîte, rêvent toutes les femmes. Mais c’est une femme qui dirige aujourd’hui l’entreprise. Une femme intelligente et moderne qui n’a pas peur de remettre en cause les vieux clichés et de s’interroger sur l’inclusion, le féminisme, la fluidité des genres. On y prend le pouls de la société et cela me passionne. La révolution féministe qu’on attendait depuis si longtemps est en cours, et franchement, si vous me demandez à quel siècle j’aurais souhaité vivre, c’est bien celui-ci ! Je veux poursuivre mes études à l’université et je suis déterminée à assurer l’indépendance économique de ma petite ferme. S’il est une chose que j’ai apprise, c’est qu’il faut toujours faire le choix de ce qu’on aime. S’autoriser cette liberté est fondamental. Des problèmes risquent de surgir ? On les résoudra !

 

Annick Cojean 
Le monde

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