Inès de La Fressange « Je me souciais plus de vieillir à 20 ans qu’à 62 »

Inès de La Fressange ©DR

L’ancien mannequin star, aujourd’hui styliste et symbole de La Parisienne, Inès de La Fressange, a profité du confinement pour faire du tri dans ses souvenirs. Et ses affaires. 

L’entretien devait avoir lieu dans sa boutique-atelier, rue de Grenelle à Paris. Il s’est fait par téléphone, durant le confinement. Mais le ton est vite devenu chaleureux et amical. L’effet de l’accent suisse ? Pas impossible. La Suisse fait partie de la vie de Inès de La Fressange : elle y a vécu en pension, y a fait du ski et y a découvert l’inoubliable   moutarde   Thomy.

Quand, durant la conversation, l’une de ses filles est entrée dans sa chambre, l’ancien mannequin a partagé en direct le plaisir de voir son armoire fouillée. Et pillée. N’était-ce pas là une preuve d’éternelle jeunesse ? Toute descendante de la noblesse française qu’elle est, Inès de Seignard de La Fressange, dite Inès de La Fressange, arbore volontiers une gouaille de Parisienne. Pratiquant avec les mots comme avec les vêtements, le mélange des genres et des registres.

C’est d’ailleurs sa spontanéité qui l’a rendue célèbre, Inès. En plus de sa grande (elle mesure 1 mètre 81) beauté, Inès, qui a commencé à défiler à 17 ans, s’exprime. Et déborde d’idées. Après la carrière de mannequin qu’on lui connaît, elle a notamment été l’égérie de Chanel pendant cinq ans, elle a créé sa propre griffe de prêt-à-porter en 1991. Aujourd’hui, à 62 ans, elle est toujours styliste et créatrice de mode, pour sa maison et pour d’autres. Et vient, par ailleurs, de publier une nouvelle édition de La Parisienne, un guide de mode et d’art de vivre.

Comment vivez-vous cette période de crise sanitaire et de confinement ?

Dans des conditions très agréables ! Je mesure ma chance. Il y a de la nature autour de moi. Je passe davantage de temps avec mes filles, car nous prenons nos repas ensemble. Je télétravaille un peu : on m’envoie des croquis de vêtements et je les corrige. Je trie mes affaires. Cela fait du bien de se désencombrer. Et, parfois, cela débouche sur le plaisir de retrouver un vêtement oublié et de le porter de nouveau.

Donc vous vous habillez, même quand vous restez chez vous ! L’un des premiers signes de la déprime est souvent un laisser-aller physique. Je pense qu’il est important de garder une apparence convenable en toutes circonstances. Ce qui ne veut pas dire « sophistiquée ». Quand on se plaît, on se sent mieux dans sa peau.

C’est qui, La Parisienne, cette femme mystérieuse et enchanteresse que vous incarnez dans le monde entier ?

Ah, cette fameuse Parisienne ! Ce sont les personnes que je rencontrais à l’étranger, quand je voyageais comme mannequin, qui m’ont parlé d’elle ! A l’époque, cela me faisait sourire. Cela me paraissait un tel cliché. Et puis, un jour, je me suis dit que, puisque cette Parisienne existait dans l’imaginaire des gens, il fallait la définir. C’est ce que j’ai tenté, il y a dix ans avec mon amie Sophie Gachet, qui est Genevoise ! Et nous avons publié la première édition de La Parisienne. Nous avons établi que la Parisienne était une femme qui savait mélanger les styles, le cher et le pas cher, un pull venant d’une grande surface et des lunettes de marque. Elle ne surcharge pas, pas trop de bijoux d’un coup, pas trop de maquillage, pas les yeux, la bouche et les joues maquillés en même temps.

La Parisienne est une femme qui peut renoncer à sortir avec son très beau sac en cuir, parce que, avec un look particulier, un panier sera beaucoup plus joli. Elle ne cherche pas à porter des vêtements nouveaux, mais à les porter différemment.

C’est une capacité à jouer, que vous décrivez. Et une certaine forme de liberté par rapport à la mode ?

Oui, c’est tout à fait cela. Les Parisiennes adorent laisser entendre qu’elles se concoctent leur mode elles-mêmes. Sans reconnaître l’influence d’un styliste. Quand vous leur faites un compliment sur un vêtement, elles vous répondent : « Oh, celui-là, mais je l’ai depuis cent ans. » Comme s’il ne fallait surtout pas qu’on les prenne en flagrant délit de se préoccuper de leurs fringues, de leur look, de leur apparence. Elles sont rares, celles qui admettent arpenter les boutiques comme des malades ou être les premières à se réveiller, le jour des soldes ! La Parisienne, c’est culturel, veut passer pour une femme d’abord intelligente. La frivolité, très peu pour elle. Evidemment, c’est une grosse hypocrisie.

Et vous ? Avez-vous toujours su spontanément jouer avec les codes de la mode ?   

D’aussi loin que je me souvienne, oui ! A 13-14 ans, je piquais les grands pulls col en V de mon père que je portais à l’envers; je plantais des étoiles argentées et des clous dans mes jeans; je tricotais et même cousais. Enfin je tentais de... car cela n’était pas des grandes réussites. A force de fréquenter des couturiers, des stylistes, des rédacteurs de mode, j’ai appris à mélanger les vêtements et les accessoires de mode et à savoir comment les porter. Je me souviens d’une séance photos où j’étais venue avec mes propres vêtements, parmi lesquels un jupon acheté en Inde pour trois fois rien, que je portais en été avec toujours le même genre de sandales et de T-shirt. La rédactrice de mode s’est approchée, elle a pris le jupon, a boulotté la taille et me l’a fait porter avec un ceinturon. L’effet produit était complètement différent.

S’habiller, cela s’apprend...

Cela s’apprend par l’observation et l’imitation. Imiter n’est pas péjoratif. On a tendance à toujours s’habiller « pareil » et à racheter le même genre de vêtements. Moi, si je me laisse aller, je suis systématiquement attirée par les pulls bleu marine. Heureusement, qu’on croise des femmes qui portent des vêtements différents, qui nous inspirent et qu’on a envie de copier.

Cette manière joueuse et espiègle de s’amuser, on peut la garder tout au long de sa vie, d’après vous ? Y compris quand on avance en âge ?

Ce n’est pas parce qu’on a l’âge d’être grand-mère qu’il faut s’habiller comme une grand-mère. Ce ne veut pas dire, non plus, s’habiller comme ses filles. Mais il n’est pas interdit de s’acheter un accessoire, une ceinture, un foulard, un pull dans un magasin fréquenté par des jeunes. Il n’y a pas de limite d’âge pour porter une chemise en jean, par exemple. Mais cela n’est pas dans un rayon « dames » qu’on va la trouver, cette chemise en jean. Ce qu’il y a
de difficile, en avançant en âge, c’est de trouver des modèles d’inspiration. Les magazines de mode présentent peu de femmes d’un certain âge. Mon conseil est de continuer à prendre du plaisir à s’habiller et de jouer avec les styles.

Quand le corps change, ce qui est généralement le cas en avançant en âge, s’habiller n’est plus forcément une partie de plaisir...

Les femmes sont souvent tyranniques avec elles-mêmes. Elles se voient toujours plus grosses, plus ridées, plus moches qu’elles ne sont. Il y a souvent un écart entre la manière dont elles se voient et la manière dont les autres les voient. Le nombre de copines qui se plaignent d’avoir cinq kilos de trop. Cela me fait hurler de rire. Elles n’ont aucun problème de surpoids. Le souci est dans leur tête. Les femmes devraient s’amuser à faire des sondages. Elles comprendraient qu’elles sont trop dures envers elles-mêmes.

Et vous, comment vivez-vous le temps qui passe, vous qui avez été une Marianne et un mannequin mondialement admirés ?

Quand on a les états de services auxquels vous faites référence, que son parcours professionnel a dépendu de son image, vieillir n’est pas forcément facile. Non seulement, je suis moins belle à 62 ans qu’à 20 ans, mais il y a beaucoup de gens pour le remarquer !

Cela dit, je me souciais plus des rides à 20 ans que maintenant qu’elles sont arrivées. Cela ne m’horrifie plus. Cela ne me réjouit pas non plus, je ne veux pas être hypocrite. Je ne prends aucun plaisir à voir l’ovale de mon visage changer, les cheveux blancs apparaître… Mais je ne trouve pas que les résultats de la chirurgie esthétique soient si tentants, alors, pour le moment, je résiste. Je préfère mon visage vieilli plutôt qu’un visage botoxé ou gonflé.

Est-ce que le fait d’avoir deux filles belles (Nine et Violette, respectivement 25 et 20 ans), vous rassérène ?

Tout à fait. Je suis gâteuse de mes filles, comme toutes les mères, j’imagine. Mais je dois reconnaître que ma brune et ma blonde sont époustouflantes de beauté, chacune dans son genre. Ce constat me réjouit. Je me dis que, maintenant, c’est leur tour. Il n’y a aucune espèce de jalousie ! Que de l’admiration et de la fierté pour ces deux jeunes femmes que je trouve plus belles que moi au même âge, plus intelligentes et plus cultivées. D’ailleurs, je n’arrête pas de leur répéter que je les aime et qu’elles sont belles.

 


Veuve du père de ses deux filles,  Inès de La Fressange a refait sa vie avec le chef d'entreprise Denis Olivennes. 

 

Avez-vous des figures d’inspiration féminines ? 

Plusieurs ! Là, tout de suite, j’ai envie de vous citer la réalisatrice Danièle Thompson qui a quelques années de plus que moi. Elle est enthousiaste, positive, généreuse; elle est au courant de tout ce qui se passe, elle va au cinéma, au théâtre, elle lit plein de bouquins, elle a une très chouette relation avec ses enfants et ses petits-enfants, elle est accueillante chez elle, elle a un grand sens de l’amitié. Je la trouve épatante. D’ailleurs, on déjeune ensemble une fois par semaine.

Vous aussi, vous êtes généreuse : vous êtes la marraine de l’association Mécénat chirurgie cardiaque, association qui permet à des enfants de pays défavorisés de venir se faire opérer du cœur en France.

Oh, pas si généreuse que ça !  Je pourrais faire mieux. Justement, voici une autre figure d’inspiration personnelle, Francine Lecat, pionnière de la chirurgie cardiaque en France, qui a fondé cette association pour opérer des enfants d’ailleurs. Elle est débordée et pourtant, quand vous la rencontrez, elle vous regarde dans les yeux et écoute la réponse quand elle vous demande comment vous allez. Les femmes que j’admire sont celles qui restent attentives au monde.

 

Comment avez-vous vécu les années où la marque Inès de La Fressange ne vous a plus appartenu, à la suite d’un imbriglio juridique avec les actionnaires de votre première société ?

Cela a été une souffrance pour moi qui ne pouvais plus exercer mon métier de styliste et pour les gens qui bossaient dans l’entreprise. Mais je suis dotée d’une nature oublieuse et peu rancunière. En l’occurrence, tant mieux, puisque l’affaire s’est bien conclue. Je parviens à oublier les aspects désagréables de la vie. Un jour, j’ai intégré un ami dans ma sphère professionnelle et il s’est avéré très casse-pieds. Quelque temps plus tard, il s’est trouvé dans une mauvaise passe et j’ai songé à le faire travailler une nouvelle fois. C’est mon assistante qui m’a rappelé qu’il avait été pénible. J’avais oublié cet aspect-là de lui. Je n’avais gardé que les souvenirs de l’ami et pas les mauvais souvenirs du raseur dans le travail. C’est une qualité de ne pas se polluer l’esprit à ressasser.

J’oublie aussi des choses valorisantes. Mon père m’a rappelé récemment un épisode héroïque de mon enfance dont je ne me souvenais plus. Nous étions, mon père, mon frère et moi dans une télécabine avec d’autres personnes encore. Le téléphérique est tombé en panne et on nous a proposé soit de descendre par le câble, soit d’attendre la fin de l’incident technique. J’ai choisi la solution du câble, tandis que mon père et mon frère ont choisi d’attendre.

Où skiiez-vous ?

J’ai beaucoup skié en Suisse, à Verbier, où je restais parfois un mois quand j’étais petite; je connaissais les pistes par cœur. J’avais plein de copains genevois et d’ailleurs, je ne trouve pas très sympa de leur part de n’avoir jamais essayé de me recontacter au fil de toutes ces années ! (Rire.) Si vous pouviez faire passer le message à Claude, à Isabelle... Tiens, un peu de rancœur quand-même (rire). J’ai aussi skié dans la région de Château-d’Œx, où j’étais en pension. J’en ai des souvenirs géniaux. On avait cours le matin et, l’après-midi, on skiait. C’était bonnard (dit avec l’accent vaudois). Je suis restée accro à la moutarde Thomy et aussi aux boules choco. J’ai la chance d’avoir de grands amis à Rossinière et d’y passer tous mes Noël.

Qu’est-ce que vous prévoyez pour les prochains jours de confinement ? 

Du rangement !  Chez moi, comme souvent dans les milieux bourgeois, on accumule trop de choses. Et cela devient une source d’angoisse. Trier, ranger, se débarrasser, donner, cela fait du bien.

 

 

Véronique Châtel

 

 

La Parisienne
Edition anniversaire 10 ans déjà, Flammarion
Inès de La Fressange et Sophie Gachet, 2019

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