Il était une fois Edmond Kaiser

 « Désespéré face à tant de souffrances, oui. Droit au découragement, non », disait Edmond Kaiser.
©Yvan Muriset/DR

Un inédit de Edmond Kaiser paraît aux Editions Favre. Vingt ans après son décès, quel est aujourd’hui l’héritage du fondateur de Terre des hommes et  de Sentinelles ? 

Un inédit de Edmond Kaiser ? C’est une surprise. Plus de 700 pages retrouvées en 2017, lors du classement des archives de Sentinelles. Elles couvrent la période 1980-1991. Edmond Kaiser pensait en faire un livre, mais à son habitude, saisi et monopolisé par l’urgence d’actions beaucoup plus concrètes, il les avait remisées dans quelques cartons. De cet ensemble, Amélia Jeandrevin, qui a travaillé pendant plus de vingt ans avec lui, a extrait 150 pages qui paraissent aujourd’hui aux Editions Favre, sous le titre Les combats d’Edmond Kaiser : contre la violence faite à l’innocence. Elles offrent un bon panorama des multiples engagements d’un personnage décédé en Inde, où il était en mission contre l’infanticide, en 2000, mis en terre là où la mort le saisirait, selon son vœu, et dont le moule s’est peut-être perdu. 

On dira : aujourd’hui, avec leurs Fondations, Bill Gates ou Roger Federer ne font-ils pas tout aussi bien ? Réponse de Christiane Badel, présidente de Sentinelles : « Oui, ce que font Bill Gates, richissisme, ou Roger est magnifique. Mais Edmond, lui, parti de rien, était avant tout un écorché vif, tout en lui naissait d’une profonde indignation, d’une réaction immédiate : il souffrait littéralement de voir souffrir les autres. La comparaison n’est pas possible. »

Nécessaires coups de gueule

C’est aussi qu’il faut resituer l’homme dans son temps et dans son unicité. Trajectoire évidemment admirable ! Né début 1914 dans une famille juive agnostique, Edmond grandit dans le quartier des Batignolles sous les bombes de la Grosse Bertha. Ses études ? Il ne les poursuit pas au-delà du primaire. A 18 ans déjà, il crée « La ligue contre le crime et le suicide », et à 20 « Les cravates blanches », association qui se voue à « distraire les fous dans leurs asiles ». Sa vie, il la gagne comme emballeur-livreur, marchand de draps, scribouillard d’occasion, vendeur au porte-à-porte. En 1941, il perd son fils Jean-Daniel à l’âge de 2 ans : celui-ci se brise la nuque en essayant de récupérer ses jouets dans une lessiveuse. Douleur indicible. Du drame naît un très émouvant récit poétique, Mémorial d’une poupée, récompensé en 1952 par l’Académie française (réédité en 1985 aux Editions de L’Aire). 

Il sait la puissance du Verbe. C’est même sa force, car, on l’ignore, Kaiser est d’un caractère excessivement timide. Et c’est cette timidité fondamentale qui l’aménera, en réaction, à pousser tant de nécessaires coups de gueule, jusqu’à s’en prendre aux « Grands de ce monde ». Le Verbe chez lui se concrétise toujours en Action. A 28 ans, il s’engage dans la Résistance, transmission de renseignements. Il dira bien plus tard à Christophe Gallaz (Entretiens avec Edmond Kaiser, Editions Favre, 1998) qu’il est inévitable qu’il ait indirectement, par voie de conséquence, du sang sur les mains.  

 

Un lanceur d’alerte avant tout

Rencontre en 1957 avec l’abbé Pierre qui l’incite à créer dans notre pays « Les amis d’Emmaüs ». Création de Terre des hommes en 1960. L’organisation, la première à favoriser et à agir pour l’adoption interraciale, « arc-en-ciel » est tout entière au service de l’enfance meurtrie, et s’active aujourd’hui tout autour de la planète, dans 40 pays, rendant journellement la Suisse au meilleur de sa vocation humanitaire. Cela sans se réclamer d’aucune caution religieuse ou « spirituelle » : seule compte la dimension d’humanité et de solidarité. 

   Mais Kaiser n’est pas l’homme des « grosses stuctures ». Pour Christiane Badel, « la gestion, l’administration, les demandes, les formulaires à remplir, etc., tâches toujours plus compliquées dans le monde d’aujourd’hui, ne correspondaient pas vraiment à sa nature profonde ». Sur le plan de l’humanitaire, Edmond Kaiser veut tout tout de suite. En 1980, il quitte donc Terre des hommes — l’organisation a pris son envol ! Un maître-livre, La marche aux enfants, en témoigne. Son rôle, il le conçoit d’abord comme celui d’un lanceur d’alerte. Attirer l’attention publique sur toutes les tragédies qu’on ignore ou qu’on veut ignorer. Ce qui le requiert avant tout : intervenir de manière « artisanale » au cas par cas, chaque personne est unique, ne jamais l’oublier, donc agir sans attendre, tout de suite ! Il fonde Sentinelles. Et, dans la foulée plusieurs autres organisations dont ce nouveau livre composé de notes, lettres, témoignages, offre un reflet des inlassables efforts et tentatives. 

Car Edmon Kaiser est avant tout un entrepreneur, un défricheur, un semeur de pistes. Il sait que la tâche à accomplir est immense, multiple. Il s’agit de toujours et sans cesse semer, alerter, éveiller. Il ne s’est jamais voulu un « penseur ». Non, il s’agit toujours et d’abord d’AGIR, très immédiatement et spontanément, afin d’obéir à un simple RÉFLEXE D’HUMANITÉ. Son héritage, on peut ainsi l’envisager sous deux aspects : l’œuvre accomplie, immense. Et l’œuvre qu’il reste à accomplir, car Kaiser savait à quel point son action propre ne serait jamais qu’une goutte d’eau dans l’océan des actions à entreprendre, infinie. 

 

« Je débarque… »

Sa méthode (telle qu’elle apparaît clairement dans ce nouveau livre) et à travers divers programmes qu’il met sur pied à côté de Sentinelles, tels « L’Amour de vivre », « Fer de lance », « La petite Espérance » ? Contourner tous les pièges de la diplomatie officielle, passer outre les intermédiaires, envoyer télégrammes et fax directement aux chefs d’Etat, les mettre en demeure d’agir tout de suite, procéder même par intimidation : « Monsieur le Président, si à telle date, je n’ai pas de réponse de votre part, je débarque chez vous, à l’aéroport de… etc. » — et il l’a fait, il a débarqué plusieurs fois, s’apercevant que c’était souvent la meilleure méthode.

Tant de choses qu’on ignore !... La place manque pour dire les nombreux combats qu’il aura entamés et livrés depuis les années 80 et dont le rayonnement se poursuit jusqu’à aujourd’hui (parfois repris et poursuivis par des organisations locales). Il se bat contre les mutilations sexuelles, excision, infibulation, en Asie, en Afrique, contre l’exploitation et la prostitution infantile, la prospection de mines de charbon, les gosses jetés en prison, défend les fillettes sacrifiées dès leur naissance au Tamil Nadu, vendues par leurs familles comme esclaves sexuelles, mises enceintes, lutte contre le trafic de garçons « jockeys de dromadaires » entre le Pakistan et les Emirats arabes unis, vole au secours des mioches défigurés par l’affreux Noma, s’indigne du sort des enfants loués ou vendus par leurs parents comme « conducteurs d’aveugles » — apprenez en lisant ce livre ce qu’est le sort des « Trokosis » au Ghana, livrées aux prêtres ou des « Princesses » en Inde, Iran, Liban et Palestine…

Parfois, les combats de Kaiser auront touché des populations entières. Ainsi les boat people fuyant le Vietnam, fin des années 70, début 80, dévalisés, violés en mer par des pirates thaïlandais : le soussigné peut en témoigner, il était à bord de l’Akuna II, en mer de Chine, un rafiot commandité par le Comité contre la piraterie créé par Kaiser en 1981 (avec Bernard Kouchner dirigeant à bord les opérations). Nous avons sauvé 124 personnes, adultes et enfants. Il a aussi pu constater sur le terrain le rayonnement de l’œuvre de Kaiser via Terre des hommes : au Vietnam, Bangladesh, Bénin (magnifique secours apporté aux enfants des rues). Cette tâche est incontestablement de celles qui redonnent foi en l’humanité. 

 

Son héritage

Alors voilà : chaque fois qu’on remplit un bulletin de versement pour l’une des organisations lancées par Edmond Kaiser, comment ne pas lui être immensément reconnaissant de nous avoir permis de le faire ? Peut-être son héritage le plus important est-il là : dans l’éveil d’une sensibilité personnelle, en chacun de nous. Edmond Kaiser se voyait comme un homme très ordinaire, et serait resté dans l’anonymat s’il l’avait pu. A côté des milliers d’enfants qu’il a effectivement sauvés, c’est encore une partie de son héritage : il pensait que chacun d’entre nous était capable, à son niveau, d’être un Edmond Kaiser. 

Jean-François Duval

 

 

Les combats d’Edmond Kaiser: contre la violence faite à l’innocenceEditions Favre
sortie le 25 octobre.

 

 

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