Eric-Emmanuel Schmitt: « L’humanité fait rarement des choix : elle bricole avec là où elle en est »

©Cyril Moreau - Bestimages/DR

Le premier des huit tomes d’une saga romanesque, qui traversera 8000 ans, vient de paraître. Eric-Emmanuel Schmitt se révèle inspiré, aussi bien du point de vue littéraire que philosophique. Rencontre à Paris, avant sa venue au Livre sur les quais à Morges, en septembre. 

Converser avec Eric-Emmanuel Schmitt est un régal. Les sujets abordés le sont tantôt avec gravité, tantôt avec humour et légèreté. Tout fait sens, la contradiction est possible, on la sent même bienvenue, et le ton dérive volontiers vers l’espièglerie. Une heure en compagnie de l’écrivain rend nostalgique de l’art de la conversation à la française. 

Bien que membre de l’Académie Goncourt et de renommée internationale (traduit en 43 langues, il est l’un des auteurs francophones les plus lus et représentés de par le monde), le dramaturge et écrivain de 61 ans ne se prend pas au sérieux. Il badine avec le serveur qui lui apporte un thé à la menthe (il aurait préféré au jasmin), il demande son chemin pour se rendre à pied d’un pas tranquille au studio de télévision où il doit enregistrer une émission, (Eric-Emmanuel Schmitt vit à Bruxelles depuis 2002) et il incarnera, au mois de juillet, dans un théâtre d’Avignon, tous les personnages de son court roman,  Madame Pylinska et le secret de Chopin, y compris Madame Pylinska avec fume-cigarette et boa en plumes !  

 

Comment avez-vous vécu la mise sous cloche dont on sort à peine?  

Je suis désespérément optimiste. Ou, pour dire autrement, l’optimisme est le fruit de mon désespoir ! A l'instar de beaucoup de gens, j’ai vécu cette période comme une confrontation avec l’essentiel. J’ai fait un bon tri, mais mon goût pour les voyages en est sorti raffermi. J’ai besoin de parcourir le monde, d’arpenter des espaces naturels, des villes que je ne connais pas, de rencontrer des gens. Je suis une curiosité sur pattes ! Le confinement m’a confirmé aussi que écrire était bien au cœur de mon existence. J’ai donc écrit beaucoup, beaucoup. Je suis en train d’achever le deuxième tome de La traversée des temps, j’ai écrit des contes pour enfants, une nouvelle pièce… L’écriture a été ma fenêtre d’évasion; j’ai trouvé dans mon bureau la porte que personne n’avait trouvée, celle qui permet de s’enfuir. 

 

L’écriture serait donc une fuite pour vous ? 

Pas pour fuir le réel. Mais pour ajouter des expériences et des rencontres à ma vie. L’écriture me permet de me connecter à mon imagination et cela me donne des ailes. Or, j’ai réalisé que mon imagination était plus riche aujourd’hui que lorsque j’étais jeune. 

 

Ah ! tiens, l’expérience de la vie, l’accumulation de connaissances n’entravent pas l’imagination ? N’a-t-elle pas besoin de fraîcheur ? 

Au contraire ! Plus on a vécu, plus on a de matériaux pour la nourrir. Mon imagination fonctionne d’autant mieux que, avec le temps, j’ai appris à lâcher prise. Quand on est jeune, on a une volonté de maîtrise qui nous tient, mais qui nous freine et nous ferme; je ne suis plus dans cet idéal de la maîtrise, mais dans l’idéal du développement de la fantaisie et de l’aventure. Il sera toujours temps de réfléchir après ! J’ai moins de préjugés, cela me rend plus audacieux et plus libre. Avec le temps, on peut vraiment progresser là-dessus

Vous qui êtes en train de parcourir l’histoire de l’humanité pour votre saga, y a-t-il eu un précédent à ce que nous venons de vivre au cours des dix-huit derniers mois ? 
Cette expérience que nous avons ressentie comme unique n’est pas unique dans l’histoire de l’humanité. Ce qui s’en rapproche le plus, c’est l’épisode de la grande peste : il en sera largement question dans mon tome 2 et les lecteurs pourront se sentir en empathie avec les personnages. Dès qu’il y a eu des villes, de l’élevage d’animaux, il y a eu des contagions entre l’homme et l’animal et des épidémies.  

 

Rien de nouveau sous le soleil, donc ? 

Si ! Deux éléments sont totalement inédits. Tout d’abord, la prise de conscience que la civilisation humaine avait été trop loin. Je crois qu’on a vraiment compris maintenant qu’on était en train d’épuiser la terre, de faire disparaître les espèces et de rendre impossible la vie sur la planète. C’est une pensée nouvelle. Et mondialement partagée. Autre élément nouveau: pour la première fois, la santé des hommes a été priorisée et est passée avant des considérations économiques. Même en Chine ! 

 

 

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Comment parvenez-vous à restituer la manière de penser de vos héros qui vivent dans des époques totalement différentes de la nôtre ? Dans le premier tome, Noam vit dans la période préhistorique. 

Une grande partie de mon travail réside là, dans cette recherche-là. Pour la période préhistorique, cela a été compliqué. L’animisme (NDLR : l’animisme prête une âme aux êtres vivants et aux objets inanimés), qui a précédé le polythéisme, le monothéisme, puis, les Lumières, ne peut pas se comprendre seulement intellectuellement. Je me suis donc servi des poètes, car les poètes savent mettre de l’animisme dans leurs textes. Je me souviens aussi que l’observation de mes chiens dans la forêt m’a aidé. Ils ont, grâce à leur ouïe et à leur odorat hyperdéveloppés, accès à des univers qui nous échappent. Mais qui n’échappaient pas à nos ancêtres de la préhistoire. 

 

Résultat, il y a beaucoup de sensorialité dans votre roman. Pas mal pour un philosophe ! 

J’ai longtemps cru que tout pouvait être résolu par la puissance de l’intellect. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai fait des études de philosophie. (NDLR : Eric-Emmanuel Schmitt est agrégé de philosophie. Il a consacré sa thèse à Diderot et à la métaphysique). Ces études m’ont fait  comprendre qu’on ne pouvait pas réduire la compréhension du monde au seul registre de la rationalité. Cette découverte m’a incité à écrire de la littérature et non de la philosophie, car la littérature permet davantage de raconter comment habiter le monde. 

 

Votre héros, Noam, existe à une époque où le travail n’est pas la seule raison d’exister…

Noam vit à ce moment charnière de l’humanité où nos ancêtres passent de l’état de chasseurs-cueilleurs nomades à celui d’éleveurs et d’agriculteurs sédentaires. Peu nombreux, dans une nature généreuse, les hommes n’avaient pas besoin de travailler toute la journée ! C’est la sédentarité qui a inventé la valeur du travail et la division du travail. La préhistoire était l’époque du savoir partagé : chacun était capable de tout faire. Peu à peu, nous nous sommes spécialisés. Et nous voilà, aujourd’hui, dans l’ignorance partagée. Chacun ne sait plus faire qu’une ou deux choses. L’humanité a suivi des options qui nous ont conduits jusqu’ici, mais pas forcément vers le progrès. 

 

Contrairement à ce que l’on imagine souvent : l’avancée dans le temps ne ressemble pas à une courbe ascendante…

Quand on remonte le temps, on s’aperçoit que l’homme est poussé dans la nuque pour avancer, mais il ne sait pas vers quoi il s’engage. L’humanité fait rarement des choix, elle bricole avec là où elle en est. En tout cas, l’idée de progrès n’est jamais vécue comme telle au moment où un réel progrès, technologique ou médical, surgit. 

 

Le rapport de l’homme avec la nature que vous décrivez est sensuel et très éloigné de celui qu’entretiennent aujourd’hui les survivalistes avec la nature…

Les survivalistes ne retournent pas à la nature par amour de la nature, mais par haine des hommes et des civilisations. Souvent, ils ne sont même pas écologistes ! Je déteste la nostalgie réactionnaire, souvent nourrie de l’idée fausse que c’était mieux avant ! Je me méfie de ceux qui confondent croire et savoir, qui pensent que ce qu’ils croient est vrai. 

 

Vous faites allusion aux débats complotistes sur le virus, sur le vaccin ? 

C’est vrai que, pendant la crise sanitaire du Covid-19, on a atteint un niveau dans l’absurde assez inédit !  Des gens croyaient savoir, alors qu’ils ne faisaient que croire. Aujourd’hui, des gens ne croient pas ce qu’ils savent. Des experts ont beau leur expliquer, preuves scientifiques à l’appui, le processus de développement d’un virus ou d’un vaccin, ils ne les croient pas. Ainsi, 30 % de la population refuse de se faire vacciner. Voilà où on en arrive quand l’idéologie remplace la culture. 

 

N’attendez-vous pas trop de la culture ? 

La culture pour moi, c’est se frotter à toutes sortes de façons de penser et les porter toutes en soi. Cela permet d’accepter la complexité du monde et le mystère de l’univers. J’ai relevé beaucoup de passé simple dans votre roman.

 

Le fait d’être au Goncourt vous incite-il à privilégier un français soutenu ?  

J’aime utiliser ce temps, car il est élégant et racé. Il apporte du galbe à une phrase. Cela dit, la langue de mes textes est toujours au service du sujet et des personnages. C’est un médium magnifique, mais pas une fin en soi. J’ai horreur de la cuistrerie, de ceux qui montrent qu’ils savent. Même si j’ai fait du grec et du latin et que j’aime jouer avec la conjugaison, je suis l’auteur de Oscar et la dame rose, qui est une histoire racontée du point de vue d’un enfant de 10 ans avec le vocabulaire d’un enfant de 10 ans. 

 

Comment vivez votre statut de fils orphelin de sa mère, dont la disparition vous a inspiré ce très beau récit, Journal d’un amour perdu (Albin Michel, 2019) ? 

Le « jamais plus » est une blessure qui ne cicatrisera jamais. Parfois, ce « jamais plus » prend beaucoup de place, je suis alors dans le manque et dans la tristesse. Parfois, je suis dans le plein de ce qu’elle m’a laissé.  Je parviens alors je parviens à me connecter avec ce qui nous unissait, des goûts communs, par exemple. Cet été, en allant jouer à Avignon, je serai avec ma mère d’une certaine manière, car c’est elle qui m’a emmené au Festival d’Avignon pour la première fois. Souvent, quand j’écris, je pense à elle. A son exigence. Je me souviens lui avoir fait lire un petit texte qu’on m’avait commandé, durant une croisière où je l’avais emmenée. J’étais assez content de moi et je l’entends qui me souffle : « Humm, c’est pas mal, mais la syntaxe de la première phrase est la même que celle de la seconde. Tu pourrais faire mieux ! »  

 

Cela correspond à quoi, pour vous, la facette de comédien ? 

Jouer devant des gens me fait l’effet d’une parenthèse enchantée. L’écriture est quand même une activité solitaire ! J’en passe des heures, seul, à mon bureau, même si je suis en compagnie de personnages qui me parlent et disent quoi transcrire. Le théâtre me donne l’occasion de retrouver les autres, d’échapper à la solitude, et cela me recharge

 

Et Dieu dans tout cela ? Dans la Nuit de feu (Albin Michel, 2015), vous avez raconté l’illumination que vous avez connue, une nuit où vous étiez perdu dans le Sahara ? Votre foi est toujours présente ? 

Ma foi continue à m’aider à habiter le mystère avec confiance. Lorsque je ne comprends pas, je fais crédit. J’accuse mon esprit de sa finitude, je n’accuse pas le monde d’être opaque. Plus on progresse en âge, plus on connaît les épreuves de la mort des autres, de la maladie, plus le temps devant soi se raccourcit et moins on en comprend le sens. Je pourrais résumer ma foi à cette phrase, qui se trouve dans l’une de mes pièces, L’hôtel des deux mondes : « La confiance est une petite flamme qui n’éclaire rien mais qui tient chaud. » Elle me donne la force d’avancer et de penser que tout n’est pas absurde. » 

 

Comment définissez-vous la spiritualité ? 

C’est habiller le visible d’un sens invisible, et donner du sens à ce qui nous arrive, que ce soit une naissance, une mort, un amour, un désamour. Il y a plusieurs fournisseurs d’invisible, notamment les religions. Elles sont des trésors de sens et peuvent nous aider à vivre. Je les aime d’ailleurs comme cela. Et pas comme des rites, des crédos, des partis pris identitaires. Pour moi, aucune religion n’est vraie, mais aucune n’est fausse. Elles apportent juste une proposition de sens. La religion ne doit pas se prendre au sérieux, sinon elle donne naissance à des mouvements intégristes qui confondent croire et savoir. 

 

Véronique Châtel 

Le Livre sur les quais à Morges, les 3, 4 et 5 septembre prochains. 

Quand: Jusqu’au 31 juillet 2021 
Lieu: au Théâtre du Chêne Noir à Avignon, 
Eric-Emmanuel Schmitt interprète tous les personnages de son roman, Madame Pylinska et le secret de Chopin.

 

Paradis perdus, tome 1 de La Traversée des temps, Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel. 
 

 

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