Dix personnalités romandes dévoilent le livre de leur vie

Des personnalités romandes parlent d'un livre qui les transformées. © DR

De Jennifer Covo à Erik Truffaz, en passant par Sandra Gaudin ou Metin Arditi, dix personnalités romandes ouvrent leur livre préféré et racontent pourquoi il a tant compté dans leur vie.

La question n’est pas facile! Quel est le livre (oui, au singulier!) qui a changé votre vie? Essayez et vous réaliserez que n’en retenir qu’un seul est compliqué. On est tous pétris de l’imaginaire ou de la pensée d’écrivains. Il y a les livres qui nous ont aidé à nous révéler à nous-mêmes: oui, nous aussi comme l’héroïne de tel roman, on s’est trop longtemps aventuré dans des amours impossibles. Ou comme le héros de tel autre, on a pensé que le courage ou l’argent pouvait venir à bout de tout. Ou encore, comme cet enfant, on ne parvenait pas à s’endormir sans le baiser du soir de sa maman! Il y a ceux qui ont radicalement changé notre vision du monde: «On ne naît pas femme, on le devient.» ("Le deuxième sexe", Simone de Beauvoir) ou «Tout refus de communiquer est une tentative de communication.» ("L’étranger" de Albert Camus). Il y a ceux qui nous ont donné envie de découvrir le monde, («pour décrire notre enfance dans les basses terres de Caroline du Sud, il me faudrait vous emmener dans les marais un jour de printemps, arracher le grand héron bleu à ses occupations silencieuses, disperser les poules d’eau en pataugeant dans la boue jusqu’aux genoux, vous ouvrir une huître de mon canif et vous la faire gober directement», de Pat Conroy dans ("Le prince des marées") ou d’arpenter les sentiers de montagne («Une première étoile parut sitôt le jour retiré, comme ces fleurs jaunes qu’on voit s’ouvrir dans l’herbe des pâturages à mesure que la neige fond...» de C.-F. Ramuz (dans "La grande peur sur la montagne").

Les livres changent notre vie, même si nous ne nous en rendons pas compte au moment où nous les lisons. Aussi ceux qui nous les conseillent — souvent des enseignants — ou nous les offrent, peuvent jouer un rôle de bonnes fées. Dix personnalités romandes, parmi lesquelles des écrivains qui seront présents au festival du Livre sur les Quais, ont accepté de nous présenter leur livre phare. Et si vous profitiez de l’été pour les découvrir à votre tour? 

Véronique Châtel

>> Lire aussi l'éditorial: "Lisez, lisez, et lisez encore!"
>> La manifestation Livre sur les quais (LSQ) se déroulera les 2-3-4 septembre à Morges (VD). 

Jennifer Covo, journaliste

«Le livre qui a changé ma vie? Question difficile, chaque livre vous change un peu. Et il en reste tant à lire… mais puisque je dois choisir, je dirais "La lucidité" de Jose Saramago (Editions Seuil). Le pitch? Jour de vote, à notre époque, dans une capitale sans nom d’un pays sans nom, 83% des électeurs votent blanc… Panique au sein des autorités qui, incapables de se remettre en question, crient au complot. Ils évacuent la capitale. Et prononcent l’état de siège. Un commissaire est chargé de trouver le coupable ou plutôt le bouc émissaire, une femme va devenir le centre de l’attention…

J’ai lu ce roman à tout juste la trentaine. C’est un ami qui m’avait parlé de cet écrivain portugais, Prix Nobel de littérature. Ce qui me frappe, dans ce roman? C’est la richesse du vocabulaire, le mélange d’humour et de cruauté, le réalisme du récit aussi. Saramago nous pousse à nous interroger, il décrit une panne de la démocratie sous forme de polar, c’est passionnant! La critique du pouvoir, des partis politiques, le soulèvement d’un peuple, sans violence: un sujet qui reste d’actualité. Je ne sais pas si ce roman a influencé ma vie. En tout cas, il m’a marquée. Il m’a fait me questionner. Et nous devons toujours nous questionner. Les certitudes peuvent être dangereuses.» (B.W.) 

Metin Arditi, écrivain

«Pas un livre, mais toute l’œuvre de Guy de Maupassant. J’ai lu ses "Contes" vers l’âge de 13 ans et j’ai été fasciné par leur vivacité et leur réalisme. Je m’y voyais, dans cette Normandie, avec les paysans parlant leur patois. J’ai demandé à mes parents de m’offrir les œuvres complètes de Maupassant que les Editions Rencontre éditaient alors dans une jolie reliure à 5 francs le volume. Mes parents qui habitaient en Turquie, ont accepté et dans l’internat suisse où je vivais, j’ai reçu un livre par mois pendant treize mois. Je les ai dévorés.

Ce que j’aime chez Maupassant c’est qu’il ne juge aucun de ses personnages, même les ivrognes ou les prostituées. Son humanité est immense. Tandis que je m’imprégnais de son univers, j’ai écrit un conte pour ma mère, qui a été publié. Et je me suis dit que, un jour, je deviendrais écrivain. J’ai dû attendre l’âge de 50 ans pour réaliser ce projet: mes parents m’avaient payé des études pour que je fasse un vrai métier, en l’occurrence ingénieur. Mais, quand j’ai commencé à écrire, tout est sorti d’un coup. J’ai évidemment conservé ces treize volumes.» 

>> Metin Arditi sera présent au LSQ avec son dernier roman, "Tu seras mon père" (Grasset).

Erik Truffaz, musicien, trompettiste

«C’est un surveillant de l’école qui m’a offert "Sur la route" de Jack Kerouac. Souvent présenté comme le roman de la Beat génération ayant généré le mouvement hippie, il a modifié ma manière d’envisager l’existence. Le récit de Dean Moriarty traversant l’Amérique des années 50 à la recherche d’une autre façon de vivre a ouvert mon horizon d’adolescent de 13 ans. Tout d’abord, j’ai compris que trop de personnes perdaient leur vie à la gagner. Mon père, chauffeur de camion durant la semaine, ne pouvait se consacrer à la musique — sa passion — que le week-end. J’ai décidé que je ferais chaque jour de la musique et, pour y arriver, que je subirais le moins de contraintes extérieures à la musique possibles.

Ce livre m’a montré aussi qu’on pouvait mettre de la poésie dans son quotidien. Qu’il suffisait d’être sensible à ce qui peut nous élever — l’art, l’amour, l’imaginaire — et de résister à entrer dans la course aux désirs matériels inutiles et vains. J’ai prêté ce livre à l’une de mes filles, qui, tiens, ne me l’a pas encore rendu.» 

Fanny Desarzens, enseignante en arts visuels et écrivaine

«Quand j’avais 20 ans, une amie qui travaillait chez un éditeur et avait accès à toutes sortes de livres m’a prêté "La Scierie", le témoignage d’un auteur anonyme, paru aux Editions Héros-Limite à Genève. Sa lecture m’a touché au cœur. D’autant plus qu’on ne sait pas qui est son auteur. Et, à chaque fois que je le relis, dix fois déjà, la même émotion me submerge. Le narrateur de 19 ans — est-ce l’auteur? — raconte son travail d’ouvrier dans une scierie qu’il a pratiqué durant deux ans. Il décrit le déroulé de ses journées, les tâches qu’il exécute, ses collègues… rien d’extraordinaire, mais il le fait avec une précision d’orfèvre, comme s’il s’agissait de menuiserie.

Ce livre, qui dégage une vérité brute, est devenu pour moi une sorte de compagnon lorsque je me trouve en situation d’écriture. Sa facture est une source d’inspiration. Comme j’aime posséder les livres qui comptent, je l’ai acheté. Et depuis je l’offre régulièrement.» 

>> Fanny Desarzens sera présente au LSQ avec son premier roman "Galel" (Slatkine).

Raphael Aubert, ancien journaliste de la RTS et écrivain

«C’est la lecture en général qui a changé ma vie et l’œuvre de André Malraux en particulier. Lorsque j’étais collégien à Vallorbe, notre professeure de français prêtait aux élèves qui aimaient la lecture ses livres de poche. Un jour, je lui ai emprunté "Les Conquérants" de André Malraux qui se déroule dans la Chine révolutionnaire de la fin des années 1920. J’avais 13-14 ans, je n’ai pas compris grand-chose et, pourtant, j’ai été fasciné par le style de Malraux, par ses descriptions qui sont là pour faire comprendre le fonctionnement des personnages. Plus tard, j’ai acheté et lu "La voie royale" du même Malraux, ma tante m’a offert ses "Antimémoires" et je n’ai plus jamais lâché Malraux.

Si je suis devenu journaliste, c’est parce que je ne pouvais pas être aventurier comme il l’avait été. Ses réflexions sur l’art et sur la condition humaine m’ont beaucoup inspiré. J’aime beaucoup cette phrase de lui: «On peut aimer que le sens du mot art soit: tenter de donner conscience à des hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux.» Malraux était un homme engagé pour qui l’action et l’écriture allaient de pair. J’ai publié deux essais sur lui et j’ai participé à la rédaction du "Dictionnaire Malraux" publié aux Editions du CNRS. C’est ce qui m’a valu, en 2015, d’être nommé Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettre par la ministre de la Culture française de l’époque. Durant cette cérémonie, j’ai rendu hommage à ma professeure de Vallorbe, sans qui rien de tout cela serait arrivé.» 

>> Raphael Aubert sera présent au LSQ avec son dernier roman autobiographique "Qu’une seule âme sur Terre" (Libella / Buchet Chastel).

Sandra Gaudin, comédienne, metteuse en scène et astrologue

«Quand j’avais 12 ans, une professeure de français nous a fait lire "Moderato Cantabile" de Marguerite Duras. C’était gonflé, car ça n’était pas un livre facile et nous étions encore des mômes. Mais elle a tout analysé avec nous et j’ai tout compris. Cette lecture m’a ouvert le monde des symboles et cela m’a passionnée. J’ai compris par exemple que préciser qu’au repas, il y avait du canard à l’orange était une manière de camper un milieu social en l’occurrence plutôt bourgeois.

Je suis devenue une grande fan de Duras. J’ai lu toute son œuvre, j’écrivais comme elle et je me prenais même pour elle. Ce livre, lu à l’école, a d’autant plus compté, que, sur la couverture de mon exemplaire, il y avait Jean-Paul Belmondo et Jeanne Moreau, deux comédiens que j’aime beaucoup et qui m’ont ouvert, eux, le monde du théâtre et m’ont donné envie de faire ce métier. Ce livre est resté intact dans ma mémoire, je n’ai pas eu besoin de le relire, mais je l’ai toujours conservé. Il est celui qui m’a permis d’apprendre à me connaître.»

Corinne Desarzens, écrivaine

«J’ai acheté "Reflets dans un œil d’or" de Carson McCullers (Editions Stock) en 1989. Je m’en souviens très précisément, car je venais de donner naissance à des jumeaux. Je vivais alors à Nyack, dans la ville même de l’Etat de New York où cette écrivaine était décédée en 1967 et où elle demeurait une célébrité. Ce livre court, écrit au scalpel, qui dit tout, dès la première page (qu’un meurtre a été commis et qui sont les auteurs), raconte l’obsession d’un soldat pour la femme de son supérieur qu’il épie le soir par la fenêtre.

Je repense souvent à cette scène où le soldat traverse une pelouse à découvert, car moi-même, je me sens avancer dans la vie à découvert à des heures qui ne sont pas classiques. Par exemple, j’adore visiter les villes de très bonne heure quand la plupart des gens dorment encore. J’ai offert plusieurs fois ce roman des regards qui s’entrecroisent, se désirent et s’excitent, car il est nourrissant. Je classe en effet les livres en deux catégories, les inertes et les nourrissants. On peut lire celui-là et le relire et toujours y trouver de la matière.»

>> Corinne Desarzens sera présente au LSQ avec son dernier roman "Un Noël avec Churchill" (La Baconnière).

Alexandre Jollien, philosophe, écrivain

«Il y a des tournants dans la vie... J’étais nul à l’école et n’aimais pas les livres. Je n’y voyais que des pensums, d’accablants devoirs. Un jour, en attendant une camarade de classe, je suis entré dans une librairie où je me suis arrêté sur quelques bouquins: un manuel de bricolage, des recettes de cuisine, un roman d’Alexandre Jardin et un ouvrage au titre intrigant "Philo de base" de Vladimir Grigorieff (Editions Eyrolles). Pour passer le temps, je l’ai feuilleté, d’abord avec nonchalance, puis avec passion. Je découvrais ceux qui allaient devenir mes compagnons de route: Zénon, Sénèque, Saint-Thomas d’Aquin, Spinoza, Montaigne, Nietzsche, Sartre, Camus.

Une phrase m’a littéralement choqué. Au chapitre consacré aux va-nu-pieds d’Athènes, il était dit de Socrate qu’il préférait vivre meilleur plutôt que vivre mieux. Tonique invitation à développer l’intériorité, à descendre au fond du fond, à bâtir un art de vivre! Il y a eu un avant et un après cette escapade à la librairie. Une vocation était née: découvrir, philosopher, progresser. Et, tous les soirs, retrouver ces généreux compagnons de route pour leur emprunter des outils aptes à me sauver la peau. "Philo de base" a été un tremplin, une piste de décollage. Sans ce livre, je ne serais pas où j’en suis.» 

>> Alexandre Jollien sera présent au LSQ avec son dernier essai "Cahier d’insouciance" (Gallimard).

Léa Sprunger, athlète

«Ce livre n’a pas changé ma vie, mais il a vraiment compté pour moi! "Le cœur d’un autre" de Tatiana de Rosnay (Editions Plon), que ma belle-sœur médecin avait trouvé génial avant de me l’offrir. En gros, l’histoire d’une personne qui reçoit un cœur et commence à ressentir et à aimer des choses qu’elle ne ressentait pas avant… C’est un thème qui m’a toujours interpellée depuis toute jeune: si je reçois les yeux de quelqu’un d’autre, vais-je voir le monde différemment? Un cœur, vais-je tomber amoureuse? Je sais, c’est absurde, mais ce roman a mis des mots sur ce que je ressentais.

Récemment, j’ai voté sans hésitation pour le don d’organes, après en avoir aussi beaucoup parlé avec ma maman. On avait de la peine à remplir la carte du donneur, cette nouvelle loi nous en a déchargées... Mais ce roman parle aussi de valeurs essentielles, comme la générosité. J’essaie de l’appliquer au quotidien, en redonnant ce que j’ai reçu, en transmettant à la plus jeune génération. Je lisais beaucoup avant ma retraite, lors des camps d’entraînement ou en avion. Aujourd’hui, cela me manque! Je devrais lire le soir avant d’aller me coucher…» (B.W.) 

René Prêtre, chirurgien du coeur

«Sans conteste, les romans de Fiodor Dostoïevski, "Crimes et châtiment" et "Les possédés" sont les deux livres qui m’ont le plus ébranlé parce que, au-delà de leur valeur littéraire, à l’époque où je les ai lus, ils répondaient à une actualité violente. C’étaient les années de plomb qui sidéraient l’Europe, ensanglantée par la bande à Baader, les Brigades rouges et Action directe. Ces personnages étaient certes animés d’un fanatisme excessif, révoltant, mais ils dégageaient aussi une forme d’idéalisme. Et, à eux seuls, ils semblaient capables de changer le monde. On les retrouvait dépeints individuellement dans le premier roman et en groupe dans le second de Dostoïevski. Pour moi, le grand maître russe était prophétique de cette période si turbulente.

Mais trente ans plus tard, les relire, c’est un peu comme revoir un vieux film: le rythme stagne, les actions manquent de tranchant, et je les ai finis nettement moins électrisé qu’à l’époque. Si, dans ma carrière, j’ai dû consacrer énormément de temps à la littérature médicale pour parfaire mes connaissances, je n’ai jamais complètement abandonné la littérature française ni la littérature américaine.» (B.W.)

 

 

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