Darius Rochebin: «Je n’ai aucune phobie de la vieillesse»

Photo: © Vincent Calmel

Star du petit écran, Darius Rochebin fête ses 50 ans à Noël. L’occasion de quelques confidences sur sa famille et sur la Suisse, cette démocratie qu’il vénère presque.

Darius Rochebin écoute les questions avec curiosité et beaucoup d’attention: 20 ans déjà qu’il pratique le TJ, l’homme connaît la chanson! Mélange de flegme anglais et d’une pudeur toute helvétique, il sait aussi s’ouvrir. Parler de son prochain anniversaire, le 25 décembre, de son «hyperactivité» quasi maladive, de ses parents et quelques-uns de ses dadas, comme l’histoire, qui le nourrit au quotidien. Peur de vieillir ? Pas du tout. Juste une appréhension à voir, dans les pharmacies, «des compléments alimentaires pour les 50+…». Rencontre.

Darius, les Romands vous écrivent-ils beaucoup?

J’ai de nombreux contacts, surtout via les réseaux sociaux, comme Facebook ou Twitter. Certains me font même des retours en plein 19:30, pour me féliciter ou m’engueuler. Je les lis sur ma tablette, en direct.

Vous engueuler?

Oui, des remarques sur la langue française, par exemple. Mais c’est rare!

Le téléspectateur type, c’est qui pour vous? Un senior, un gosse?

Un sujet intéressant touchera toutes les générations. Il n’y a pas de télé-spectateur type. Prenez les sujets sur la santé, par exemple. Le sommeil, la prévention du cancer, ça intéresse tout le monde. C’est la même chose pour les invités. J’ai reçu le jeune humoriste romand, Thomas Wiesel, en croyant que ça toucherait surtout les jeunes. En fait, il a fait un tabac pour tous les âges. C’est un record de visionnements sur le net.

 

 

Les seniors, justement: vous en parlez régulièrement au TJ?

Oui, c’est un thème qui s’impose ! L’enjeu démographique est énorme. Mais on essaie de les traiter de manière informative, sans négativisme. Vous savez, les troisième ou quatrième générations sont bien informées et très actives sur internet. Elles sont, du reste, souvent sur des tablettes, comme moi-même je m’y suis mis... Il faut dire que le réglage de la taille des caractères est devenu important. Avec la presbytie, je dois éloigner l’écran…

Récemment, vous avez parlé des baby-boomers comme d’une « génération si bien nourrie ». Une téléspectatrice s’en est étranglée…

J’avais en tête Bill Clinton, le modèle du baby-boomer, bien en chair, qui a profité des « trente glorieuses »… Mais, au journal télévisé, c’est vrai, il faut faire attention, le moindre mot ou un sourire peuvent très mal passer!

Vous louez souvent la Suisse, son calme, sa prudence et, partant, sa qualité de vie. Vous lui ressemblez, à cette petite Suisse tranquille ?

(Sourires.) La Suisse est en effet un pays où il fait bon vivre ! La qualité de ses institutions démocratiques est exceptionnelle, sa stabilité aussi. Ça ne va pas sans défauts. On manque, peut-être, d’esprit romanesque, de ce petit grain de folie qui est nécessaire aux grandes aventures. Prenez la culture. Nous ne sommes ni New York ni Paris, évidemment. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre.

Mais cette Suisse si paisible, vous lui ressemblez?

Pas forcément…

Alors, c’est quoi, votre grain de folie?

Peut-être l’hyperactivité ? Ma femme se moque de moi. Elle dit qu’on devrait me donner de la Ritaline pour me calmer… Je crois beaucoup dans les vertus de l’action. Je me méfie un peu des congés ou des années sabbatiques qui sont à la mode. Au contraire: plus on fait, mieux on fait, plus on embrasse, mieux on étreint. Je raffole des vœux de Churchill à son cabinet en décembre 1940 : « Je vous souhaite un Noël actif et un Nouvel an frénétique. » (Rires.)

 

Vous aimez travailler?

J’aime beaucoup le travail. Et, à 50 ans, on voit bien le saut des générations. Je vois venir des jeunes journalistes parfois trop soucieux de leur temps libre ou de leurs petits week-ends. Je leur dis que le travail acharné vaut mieux que tous les pistons. Je me sens plus proche de la vision qui prévalait dans les générations précédentes. Je me rappelle mon père, qui travaillait aux Pharmacies Populaires à Genève. Il s’est absenté un seul jour en 30 ans ! A moins de maladies graves, sur lesquelles on n’a hélas pas prise, c’est un idéal.

Et vous?

Cela m’est arrivé… Je ne fais pas le malin. Mais j’aime qu’on aime son travail. C’est une valeur très suisse, du reste. Je trouve cela très beau. Mon père, qui était Iranien, avait appris le français dans son pays avant d’arriver en Suisse, dans les années 1960. Il fait partie de cette génération de migrants qui ont vu à quel point le travail était un moteur d’intégration en Suisse.

Et que vous a transmis votre mère?

Je lui dois beaucoup ! La lecture, d’abord. Elle venait de ce milieu dont on parle beaucoup aujourd’hui, des enfants placés de force. Elle était fille-mère, comme on le disait de manière infâmante à l’époque. Elle a dû se construire toute seule. Elle avait des marottes, comme le « Quo Vadis » de Sienkiewicz ou « Sans famille » de Hector Malot, qu’elle lisait et relisait. Sans avoir fait d’études, elle avait une vraie culture d’autodidacte, avec le respect du livre chevillé au corps.

Vous dites aussi que votre mère avait « une vision assez noire de la vie » …

Elle était très pessimiste. Cela venait de l’univers de son enfance à Neuchâtel. Un monde très dur, où on enlevait les enfants aux parents marginaux pour les placer dans des fermes ou des orphelinats. Ils étaient souvent martyrisés ou battus. L’angoisse lui était restée. Elle avait toujours peur qu’on m’enlève à elle comme elle avait été enlevée à sa propre mère.

Un pessimisme dont vous n’avez pas hérité …

Non, je me reconnais plutôt dans les baby-boomers, dans cette Genève des années 60-70, queue de comète des « trente glorieuses ». Une prospérité assez bon enfant que j’aime et que je n’aime pas entendre railler. La prospérité est une valeur importante qui s’est construite avec le fruit du travail de générations passées. Il faut la savourer.

C’est votre côté moralisateur?

Oui, peut-être. Mais, quand on a cette chance, il faut la reconnaître.

 

 

Vous aurez 50 ans le 25 décembre. Voyez-vous la vie autrement?

Certains événements paraissent lointains, comme la chute du mur de Berlin. Cela ne représente plus grand-chose pour les générations nouvelles. Nous vivions avec l’idée qu’un conflit mondial pouvait arriver, c’était la guerre froide. Pour beaucoup, maintenant, c’est assez théorique et lointain…

Vous êtes un nostalgique?

Oui, un peu passéiste de nature… Dans la conversation avec des copains, j’aime bien ressasser les souvenirs. J’ai des petits carnets où je note des citations, des réflexions, ce qui s’est passé dans la journée. Je garde tous ces agendas pieusement, et je les relis volontiers. Je me dis : « Tiens, cela fait 20 ans que je suis tombé amoureux… » J’aime bien le jeu des dates. C’est sans doute de la superstition.

Aujourd’hui, par exemple, c’est une date importante?

Je suis passionné d’histoire antique: là, je sais que c’est la naissance d’Auguste, je l’ai notée dans mon agenda. Mon épouse déteste cela, elle trouve que ce sont des gamineries et me dit que je ferais mieux de m’occuper d’appeler le plombier… C’est vrai, cela fait trois semaines que je dois le faire!

C’est votre petit jardin secret?

Il faut avoir une vie intérieure décalée, c’est très important, quand on évolue dans l’actualité comme moi. Cela vous enrichit. Même en pleine préparation du TJ, j’essaie de voler cinq minutes pour voir un extrait de documentaire sur la Seconde Guerre mondiale ou pour lire une page de l’Iliade. Ça rafraîchit les neurones.

Vous pensez aussi que les jeunes ne savent plus rien de l’histoire?

Je ne crois pas. Je pense surtout que les jeunes sont bien informés par le bombardement perpétuel des réseaux sociaux et d’internet. C’est très sain. Je ne crois pas du tout qu’on puisse être « surinformé ». C’est une fadaise d’universitaire ! L’information est le système sanguin de la démocratie. Les jeunes sont bien irrigués, c’est réjouissant!

Revenons à vos 50 ans, à Noël prochain. C’est important?

On dit que, à cet âge, il faut avoir planté un arbre, écrit un livre et avoir eu un enfant. J’ai fait un tiers, l’enfant. Les livres de journalistes sont trop souvent bâclés ! Quant à l’arbre, mon balcon est trop petit … ma fille a tout de même planté des plants de tomates, cet été!

Pas de coup de vieux, alors?

Il y a une page de Bel-Ami de Maupassant qui m’a toujours glacé. Il écrit qu’il arrive un moment, dans la vie de chaque homme, où l’on entrevoit la mort derrière chaque chose. Un AVC ou un cancer peut arriver demain, j’en suis très conscient.

Vous y pensez souvent?

Oui, mais je n’en fais pas une raison d’être sombre. Chaque matin, en nouant ma cravate, je me dis que je pourrais devoir enfiler plutôt une blouse de patient d’hôpital. C’est une hygiène mentale. On n’en savoure que mieux la journée.

On perd des choses à 50 ans?

Je n’ai jamais été très sportif, par exemple. Tout un domaine que je ne perds pas, moi qui n’ai jamais skié. Mais cela m’a fait drôle de voir, dans les pharmacies, tous ces compléments alimentaires pour les 50+.

Refus de vieillir?

Je n’ai aucune phobie de la vieillesse. Un visage ridé, des cheveux blancs, ça peut avoir beaucoup d’allure. A 70 ans, mon père ressemblait à Piccoli ! Ça lui allait bien. On dit que, après 40 ans, on est responsable de son visage. Ce n’est pas faux. Si vous êtes curieux, ouvert, par le regard et la parole, je suis certain que les traits s’en ressentent. On vieillit de manière plus harmonieuse qu’une personne aigrie.

Vous allez fêter comment?

J’aime fêter assez sobrement. Un bon repas, deux ou trois copains. Je suis plutôt du genre à profiter de lire ou de faire une promenade au grand air, ensuite, plutôt que de prolonger une soirée à boire des verres.

Mais on vous voit beaucoup, tout de même…

J’aime la vie sociale quand il y a du contenu. Une conférence, un spectacle, en lien avec mon travail de journaliste. Mais la vie mondaine ne m’intéresse pas. Tenir une coupe de champagne dans une galerie, c’est très ennuyeux.

Le thème du vieillissement, vous l’abordez souvent dans vos interviews…

Je pose toujours cette question de l’âge à mes invités. Ils me le reprochent parfois. Mais c’est une donnée importante ! Le temps qui passe, un grand sujet de fascination. Je me rappelle la naissance de ma fille. J’étais dans la salle d’accouchement, où pénétrait une lumière magnifique de fin d’après-midi. Je me suis dit que, à chaque naissance, on signe un pacte simultané avec la mort. Je l’ai ressenti de manière poignante, mais rien de morbide ! J’espère que ma fille vivra très longtemps, je l’imagine âgée et j’espère heureuse quand je ne serai plus là pour la voir.

Vous aurez 64 ans quand elle aura 20!

Vous savez, on peut être en bonne forme longtemps. J’aimerais bien vieillir. Casanova décrit la mort ainsi: c’est comme si on vous tire de force d’une pièce de théâtre dont vous ne pouvez pas voir la fin. C’est frustrant, quand vous êtes si curieux. Je n’ai aucune peur de vieillir, mais comme tout le monde, peur de la maladie et de la mort.

Vous êtes croyant?

(Silence.) J’évite de répondre à cette question. Par souci professionnel : c’est un sujet très sensible, un sujet noble qui passionne. J’ai suivi l’école protestante et, à l’époque, j’avais de la peine à croire. Pendant les prières, je gardais les yeux mi-clos en pensant à autre chose…  Le journaliste est sceptique par métier. Mais j’admire les gens qui sont portés par une foi. C’est un moteur fascinant.

 

Quelles valeurs voulez-vous donner à votre fille Maïa?

La liberté ! Je suis très reconnaissant à mes parents de m’avoir donné une éducation libérale. Ma mère était sceptique, et même athée décidée, mon père, au contraire, très croyant. Il priait matin et soir. J’ai appris la diversité. Apprendre que les vérités sont relatives, qu’on peut avoir des amis de tous bords, même aux extrêmes politiques opposés, cela a été une bonne école. J’étais très libre en général, je pouvais rentrer tard le soir, mais je n’en ai même pas trop profité.

Vous passez beaucoup de temps avec votre fille?

Hélas non, mais je choisis les moments. L’autre jour, j’ai compris qu’elle tenait à ce que je sois présent à son spectacle de danse. J’ai fait attention d’y être coûte que coûte. Mais, dans la semaine courante, sa mère s’en occupe plus que moi.

Ses horaires de médecin sont assez denses aussi, non?

Oui, mais elle est à 80 % et elle est très organisée…

Vous vous voyez où, Darius, dans 10 ans?

Je ne me pose pas la question. Le TJ, c’est une réjouissante addiction à l’événement. Vous en dépendez. Mais toute la rédaction y apporte la valeur ajoutée de son travail. C’est une passion pour moi, mais je sais que cela peut toujours s’arrêter, le lendemain ou dans 15 ans !

Vous avez des garde-fous qui veillent sur vous et votre image? Votre épouse?

Oui, et mes amis, qui sont moqueurs, heureusement. Je suis très méfiant de nature. Quand un succès arrive, je pense immédiatement aux insuccès qui suivront forcément. Je ne suis vraiment pas du genre à me laisser griser.

Propos recueillis par Blaise Willa


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