Claude Nicollier: « La vie sera très difficile et dangereuse sur Mars »

©Marcel Kampman/DR

Jamais l’exploration spatiale n’a été autant d’actualité. Claude Nicollier, unique astronaute suisse, à ce jour, rêve que chacun de nous puisse y goûter un jour. 

Les vols très médiatisés des milliardaires Richard Branson et Jeff Bezos ont remis, cet été, la conquête spatiale au cœur de l’actualité. Les enjeux sont énormes : financiers et scientifiques, bien sûr, mais aussi éminemment populaires : pourra-t-on, un jour, rejoindre la planète Mars en pur touriste, comme en rêvent les deux cow-boys aventuriers ? Claude Nicollier, qui reste aujourd’hui le seul et unique astronaute suisse dans l’histoire, vient de lancer un appel aux candidats pour lui succéder dans l’espace. Il répond à générations.

 

Claude Nicollier, vous venez de diffuser un message de recrutement pour que des jeunes Suisses prennent votre relève comme astronaute : vous êtes inquiet de ne pas en trouver ?

Je ne suis pas inquiet, mais je serais heureux qu’un Suisse ou une Suissesse s’engage pour que notre pays continue d’être représenté dans le corps européen des explorateurs de l’espace ! L’Agence spatiale européenne (ESA) compte actuellement sept astronautes actifs, dont une seule femme et la diversité est essentielle. Dans ses efforts, l’ESA a aussi ouvert la candidature à des personnes vivant avec des déficiences physiques dans la partie inférieure du corps. En apesanteur et à l’intérieur d’un vaisseau spatial, on n’utilise peu les jambes et les pieds et un handicap de ce genre ne serait pas trop pénalisant. 

 

Astronaute, un métier donc encore très masculin…

Oui, en Europe et en Russie en tout cas. Mais beaucoup moins aux Etats-Unis. La NASA compte un tiers de femmes astronautes ! Elles ont d’ailleurs, dans l’espace, les mêmes qualités que sur Terre : une approche souvent plus fine et plus réfléchie des choses. Sur mes quatre missions, deux comptaient des femmes à bord. 

 

On a compté 22 000 candidats pour 22 pays. On a une chance ?

Ni plus ni moins que dans les autres pays membres de l’ESA ! J’ai eu des contacts avec des candidats et des candidates qui me demandaient conseil, j’essaie d’y répondre au mieux et de les encourager à poursuivre leur rêve ! Je serais vraiment heureux de voir, au moins, une Suissesse ou un Suisse parmi les finalistes.

 

Dans le concert des nations, la Suisse est-elle vraiment une nation spatiale ?

Absolument ! La Suisse a vraiment le pied, le cerveau et le cœur dans le spatial. Elle est très impliquée sur le plan académique et industriel et, même si elle ne représente que 3,5 % du budget de l’ESA, elle reste une nation très engagée dans le spatial. En outre, vous le savez peut-être, une grande partie de notre contribution financière à l’ESA nous revient sous forme de contrats industriels. De nombreuses firmes travaillent dans le spatial en Suisse et, en particulier en Suisse romande, avec d’excellentes performances. Citons APCO à Aigle, le CSEM, Spectratime ainsi que le laboratoire Temps-Fréquence de l’Université de Neuchâtel qui développent des horloges atomiques de très haute précision utilisées, entre autres, dans le système Galileo, le GPS européen.

 

On parle, aujourd’hui, de missions sur Mars, on s’apprête aussi à retourner sur la Lune. La conquête spatiale paraît être revenue au premier plan…

Il y a des premières qu’on ne pourra jamais égaler, comme celle de Youri Gagarine ou de Neil Armstrong… Il est vrai qu’un retour habité sur la Lune est prévu dans quelques années, avec le programme Artemis. Plusieurs pays se sont joints aux Américains et, pour l’Europe, ce sera une première ! Celà dit, aujourd’hui, la Chine est entrée en scène et monte en puissance : elle vient de déposer une sonde sur Mars et est la première à réussir à le faire après les Américains. Ni les Européens ni les Russes n’y sont parvenus. Elle est aussi en train d’assembler une grande station spatiale en orbite terrestre. L’esprit de coopération est en place, en tous les cas pour les nations occidentales et le Japon, mais une forme de compétition est aussi relancée, cette fois-ci avec la Chine qui reste isolée, mais avec beaucoup de capacités et d’ambitions.

 

Les plus grincheux disent que rien, somme toute, ne s’est passé depuis le premier pas sur la Lune…

C’est ignorer la magnifique performance de l’assemblage de la Station spatiale internationale et de son exploitation, ainsi que le succès de l’exploration sur le système solaire, ces dernières décennies. Le programme Apollo consistait en des allers-retours Terre-Lune. Avec le programme Artemis, nous allons nous installer sur le sol lunaire à long terme et l’exploiter sur le plan scientifique et commercial.

 

Et Mars, vous  croyez à sa colonisation ?

Je crois à la valeur de l’exploration de la planète Mars, par des moyens robotiques, puis humains, mais je ne suis absolument pas convaincu de la valeur de la colonisation de la planère rouge. Le voyage sera long, de six à huit mois, et la vie sera très difficile et dangereuse sur Mars. Atmosphère très ténue de gaz carbonique, très basses températures et aucune protection contre les radiations cosmiques, sauf à bord d’habitats en profondeur. Tout cela est parfaitement acceptable pour des groupes d’explorateurs qui ne cherchent pas le confort ni l’absence de risques. Mais, pour une grande colonie humaine sur la surface de Mars, non !

 

Que pensez-vous du tourisme spatial privé, qui est en train de se développer ?

Le tourisme spatial existe depuis quelque temps déjà, mais peu exploité au début à cause de son coût élevé, de 20 à 30 millions de dollars pour quelques jours dans la Station spatiale internationale. Le coût de l’accès à l’espace pour les touristes a bien baissé avec les vols suborbitaux, mais reste très onéreux pour l’orbite terrestre ou au-delà. Je pense cependant qu’il est juste d’offrir la possibilité, pour des non-professionnels, de visiter l’espace et de pouvoir goûter à sa splendeur !

 

Mais cette sorte de voyage ne s’adresse pas à tout le monde !

Dans les années 50, un voyage transatlantique à bord d’un DC-4 coûtait 10 000 francs ou plus. Aujourd’hui, il ne faut débourser que 800 francs… Les prix vont donc baisser dans le spatial aussi ! A ce titre et, en particulier pour l’accès à des vols en orbite, les efforts de Elon Musk avec SpaceX sont remarquables. Le lanceur Falcon 9 de SpaceX, utilisé, entre autres, pour réapprovisionner la Station spatiale internationale avec la capsule Dragon ou y amener des astronautes avec le Crew Dragon, est en grande partie réutilisable, avec le premier étage récupéré à chaque lancement.

Cela se traduit en un abaissement substantiel du coût de l’accès à l’espace. Pour les touristes, les vols spatiaux suborbitaux se facturent entre 250 000 et 450 000 dollars. L’accès à l’orbite terrestre, avec la capsule Crew Dragon et pour quelques jours, reste 
onéreux : environ 55 millions de dollars par personne.

 

Investir tant d’argent, public ou privé, pour l’espace, alors que la Terre va si mal, est-ce bien raisonnable ? Des militants élèvent la voix…

Parlons d’abord des programmes institutionnels de recherche et d’exploration de l’espace, comme ceux de la NASA ou de l’ESA, financés par les taxes et les impôts des sociétés et des contribuables de ces pays. Ces programmes sont sous le contrôle de gouvernements et de parlements des pays impliqués. Ils sont onéreux, oui, mais toujours en fractions faibles des budgets gouvernementaux. Le budget 2021 de la NASA est de 25 milliards de dollars, mais ne représente que le 0,5 % des dépenses du Gouvernement américain, cette année. La Terre va mal, je le sais, mais ce n’est pas en supprimant le budget de la NASA que l’on va la sauver, et on perdrait ainsi un outil extraordinairement stimulant et productif pour la science et la technologie.

La situation est similaire en Europe. Couper le budget de l’ESA serait extraordinairement pénalisant pour la société en Europe. Pour les programmes privés, ce n’est pas à moi de juger comment les très riches, comme Elon Musk, Richard Branson ou Jeff Bezos, dépensent leur argent.

Les innovations de SpaceX, pour ce qui est des lanceurs et de capsules spatiales, sont en revanche utiles pour la NASA, et vont vraiment lancer le tourisme et le commerce spatial orbital. Les projets de Branson (Virgin Galactic) et de Bezos (Blue Origin) sont pour l’instant plutôt focalisés sur l’accès relativement bon marché à l’espace suborbital.

 

Vous êtes le seul Suisse à avoir vu la Terre depuis l’espace. Redites-nous, une fois encore, votre impression…

(Il se baisse en riant, une image de la Lune apparaît derrière lui.) Ces vues de la Terre (et du ciel aussi), lors de mes missions dans la Navette, m’ont vraiment impressionné ! Faire le tour de la planète en une heure et demie — oui, 16 fois par jour terrestre — est aussi stupéfiant et extraordinaire qu’émouvant. C’est en voyant cette toute petite planète sur laquelle s’est développée la vie depuis trois milliards d’années que l’on se rend compte de son isolement et de sa fragilité. De loin, les pays paraissent si proches les uns des autres, et puis, au-delà de cette petite boule splendide et isolée, c’est le noir (de jour) ou la voûte céleste toute pleine d’étoiles (de nuit), et le vide…

 

On déchante en revenant sur Terre ?

On réalise surtout à quel point notre planète est fragilisée par les activités humaines, même si on tente de lui réserver beaucoup de tendresse et de soins (mais pas toujours). La vraie question, aujourd’hui, est celle de la durabilité. Mes voyages dans l’espace m’y ont rendu plus attentif encore, plus conscient.

 

Cette expérience vous a-t-elle aussi ouvert sur la transcendance ?

Je suis un grand partisan de l’évolution et de ses mécanismes, pas du créationnisme. Une belle phrase de Saint Exupéry : « Quelle mystérieuse ascension, d’une lave en fusion, d’une pâte d’étoiles, d’une cellule vivante germée par miracle, nous somme issus et, peu à peu, nous nous sommes élevés jusqu’à écrire des cantates et à peser des voies lactées. » Magnifique !

 

Vous êtes croyant ?

Je suis plutôt agnostique. Je n’ai jamais été vraiment croyant, mais je n’ai cessé de me poser toutes sortes de questions sur le plan existentiel, sans avoir trouvé de réponses. Pour moi, le catéchisme était intéressant sur le plan culturel, mais sans plus. J’ai adhéré aux valeurs morales de l’enseignement religieux, mais pas au-delà. 

 

Vous regardez encore les levers et couchers de soleil, ici-bas ?

(Rires.) Ils sont plus spectaculaires de là-haut, car ils apparaissent toujours à l’horizon. Ici, les montagnes et les collines cachent les trajectoires du soleil près de l’horizon, donc levers et couchers sont moins spectaculaires. J’adore, en revanche, les belles couleurs des montagnes au lever ou au coucher du soleil. Magique !

 

Vous parlez toujours de la chance que vous avez eue dans votre carrière. D’où vient-elle ?

J’ai eu de la chance de pouvoir accéder à ce métier, car il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus dans le monde des astronautes. De la chance aussi d’avoir pu me présenter au bon moment lors de la première sélection d’astronautes de l’ESA avec une formation scientifique, plusieurs années de pratique du métier d’astrophysicien et un brevet de pilote militaire en poche. Une bonne combinaison de formation et d’expérience. Ça a marché. Au-delà des rigueurs de la sélection, le métier d’astronaute est vraiment un métier de privilégiés ! Il faut travailler et beaucoup apprendre, accepter de prendre des responsabilités importantes, mais la récompense est vraiment hors du commun ! Pour moi, j’ai été comblé avec quatre missions spatiales, y compris deux très spéciales visites du télescope Hubble en orbite, pour des travaux de réparation et de maintenance.

 

Cette exigence, vous l’avez héritée de votre famille ?

Mon père, en effet, a toujours dit qu’il fallait mériter ce qui nous arrive. C’était l’esprit de la famille. Il faut travailler pour arriver. Mais j’ai eu, en plus, beaucoup de chance !

 

Mais elle ne tombe pas du ciel !

Difficile de dire. Il faut peut-être la tirer un peu à soi, la chance, c’est vrai. Dans ma vie d’astronaute, le plus gros sacrifice, je crois, a été d’ordre familial. La famille souffre de l’intensité de l’entraînement, cela ne fait aucun doute. Le cerveau est rempli de détails techniques, de procédures, de scénarios opérationnels, et il y a moins de place pour l’intimité avec la famille. Mes enfants, comme ma femme — hélas décédée — n’ont pas suffisamment vu, ou senti, le père et l’époux que j’étais. Je ne le réalisais pas sur le moment, mais j’en ai pris conscience par la suite. Mes deux filles, Maya et Marina, et leurs familles, sont maintenant très proches de moi, sur le plan physique (elles vivent en Suisse), et surtout affectif.

 

Vous êtes là pour elles ?

J’ai une vie encore relativement occupée (toujours enseignant à l’EPFL, comme professeur honoraire), mais on se voit en tout cas une fois par semaine. J’essaie 
d’aider mes petits-enfants, dans le domaine scolaire mais aussi dans le style de vie. L’aîné travaille aujourd’hui la physique et les maths, je tente de l’aider et le fais avec beaucoup de plaisir. (Il tend des feuilles en l’air.) Regardez, ce sont les exercices que je vais revoir avec lui ce week-end ! 

 

Il aurait pu tomber pire, comme professeur…

(Rires.) Je suis relativement exigeant, mais j’essaie d’être compréhensif, aussi.

 

Vous allez fêter, le 2 septembre, vos 77 ans, vous semblez avoir une forme olympique !

Olympique ? Assurément pas, quand je vois les extraordinaires performances des athlètes aux Jeux olympiques de cet été à Tokyo ! Je fais attention. Je bouge et je fais attention à ma santé et à mon alimentation. Je vois souvent mes filles et elles veillent sur la santé de leur père. Je suis en de bonnes mains. Pas trop de soucis !

 

Vous envisagez la fin ?

Je sais qu’elle est inévitable, mais je n’y pense pas trop. Je crois avoir rempli ma mission pendant les quelques décennies de vie passée. Encore une fois, je sais que j’ai été extraordinairement privilégié et j’essaie au mieux de rendre ce que j’ai reçu par mes contacts familiaux, avec mes amis proches et avec mes collègues, assistants et étudiants à l’EPFL. Ma ferme intention est de ne pas être une charge pour mes proches lors du passage dans l’autre monde. 

 

Vous dites souvent vouloir redonner tout ce que vous avez reçu. Y parvenez-vous ? 

J’ai tellement reçu qu’il sera difficile, dans les années restantes, de redonner autant que j’ai reçu. J’ai été privilégié par une formation de haute qualité et par un milieu familial ouvert, compréhensible, mais également exigeant, et ne tolérant pas la paresse. J’essaie de passer le même message à mes petits-enfants. Mes filles l’ont déjà compris !

 

Vous avez eu peur du Covid-19 ?

J’ai réduit mes contacts et suivi les règles, dans les grandes lignes. Ça a plutôt bien marché. J’ai donné mes cours sur Zoom, au semestre de printemps, et le résultat a été excellent. Je suis vacciné. La pandémie nous a montré une fois de plus à quel point nous sommes fragiles. Mais la solidarité, le dévouement de tous ceux et celles qui ont administré les soins dans les hôpitaux, ainsi que le talent de ceux qui ont développé les vaccins, nous ont permis de faire face. On trouve les moyens de répondre à des revers considérables. Utilisons cette même recette pour la planète Terre ! Ce sera un combat difficile, mais le perdre n’est pas une option. 

 

Propos recueillis par Blaise Willa
 

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