Clémentine Célarié « Pourquoi chercher à se rajeunir sans cesse ? » 

  Clémentine Célarié ©Bruno Tocaben/DR 

Dans Les mots défendus, Clémentine Célarié évoque l’épreuve — un cancer du colon — qui a éclairé sa route. Et elle déclare sa flamme à son public chéri qu’elle retrouve en tournée avec son « seule en scène ».  Elle sera de passage à Morges à la fin du mois.

Vivante. Excessivement vivante. C’est l’effet que produit Clémentine Célarié dès qu’on croise son chemin. Démarche affirmée avec talons qui claquent, regard ardent qui plonge au fond des yeux, sourire qui réchauffe même à basse température, mots abondants qui n’escamotent aucun sujet, la comédienne donne de sa personne pour défendre le livre qu’elle vient de publier, Les mots défendus. Ses cheveux, attaqués par la chimiothérapie, sont encore en mode repousse, mais l’énergie est là. Intacte. Et le désir de vivre et de jouer pour un public tant aimé aussi. Ouf… Car c’est sous les traits d’une femme tremblant de désir au milieu de cageots de légumes — Annie dans 37°2 le matin de Jean-Jacques Beineix — que Clémentine Célarié s’est fait connaître du grand public, devenant instantanément populaire.

C’était en 1986, elle avait alors 29 ans et un joli parcours de one-self-woman derrière elle : de la radio libre, du café-théâtre, des chansons, sans oublier un incroyable culot (plus tard, la Célarié jouera d’ailleurs une Madame Sans-Gêne très convaincante) et de la gouaille. Depuis, elle a alterné les rôles pour le cinéma, la télévision et le théâtre, les aventures artistiques — spectacles de flamenco, chansons, mises en scène…— et les coups d’éclat. On se souvient que, en 1994, durant l’émission Sidaction, Clémentine Célarié avait déposé un baiser sur les lèvres d’un jeune homme séropositif pour prouver que le sida n’était pas contagieux par la salive. « Célarié est une anagramme de éclairée, mais pas illuminée, ni folle, précise en rigolant Clémentine, durant notre rencontre. A 64 ans, Clémentine — l’éclairée a donc décidé de faire la lumière sur ce qui vient de lui arriver, un cancer du colon. Dans son livre-témoignage, on la découvre excessive, bordélique, passionnée, vibrante et aussi mère de trois fils et « mère grande » d’une petite-fille.   

 

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Pourquoi avoir éprouvé le désir de partager ce dont on parle généralement à mots couverts et seulement aux personnes les plus proches : votre cancer? 

Si j’avais écouté tous les conformismes dans lesquels j’ai été élevée, je n’aurais pas écrit ce bouquin. D’ailleurs, j’ai hésité jusqu’au dernier moment à le publier. N’était-ce pas trop risqué ? Plusieurs personnes autour de moi, notamment des acteurs, m’ont laissé entendre que avouer avoir eu un cancer allait me marquer au fer rouge et que j’aurais sans doute du mal, par la suite, à construire des projets. Que les assureurs ou les banquiers ne me suivraient pas. Pourtant, le cancer fait partie des aléas de la vie. En parler ne le rend pas contagieux. 

 

Pourquoi est-ce un sujet pareillement tabou, d’après vous? 

Pour beaucoup de gens, cancer égale mort. Mais il y a cancer et cancer. Il y a les cancers opérables et ceux qui ne le sont pas. Les cancers qui ouvrent à une chimiothérapie préventive et d’autres à une chimiothérapie curative ou palliative. Souvent, on confond tout. Mon cancer a été opéré, j’ai bénéficié d’une chimiothérapie préventive. Je suis guérie ... Alors, pourquoi ne pas parler d’une maladie qu’on peut dézinguer ? Me taire plus longtemps — je me suis tue pendant deux ans — m’aurait rendue complice de ceux qui enferment les malades dans une double peine : non seulement, ils souffrent, mais ils doivent, en plus, porter le poids du silence. Il faut éduquer les gens à ne pas avoir peur de ceux qui sont malades ou qui sont différents. La peur prend trop d’ampleur aujourd’hui. Et, pour moi, la peur est le contraire de la vie. 

 

Rien ne vous fait donc peur? 

Si… les gens qui vivent retranchés des autres. Qui se déplacent avec un casque sur les oreilles, les yeux vissés sur leur écran de téléphone, indifférents à ceux qu’ils croisent. Je pense que ce retranchement, cette difficulté à rentrer en contact avec les autres, détruira l’humanité. Moi, je dis « bonjour », toujours, et je souris, et je regarde. L’autre m’intéresse. 

 

Vous parlez de votre maladie sans jamais vous poser en victime. Cela vous est venu naturellement? 

Quand j’ai décroché le pompon, ce cancer, anagramme de cancre, (c’est important de rigoler et de mettre un peu de dérision dans ce qui nous arrive), j’étais en pleine tournée avec le spectacle Une vie. Cela marchait bien, le public était content. Et, tout à coup, boum, me voilà arrachée à ma vie. Punie de ne pas m’être assez occupée de moi. De n’avoir pas fait les tests de dépistage du cancer colorectal quand il l’aurait fallu… Heureusement, j’ai une éducatrice de vie, mon amie Laurène qui, bien que handicapée, car souffrant d’une maladie de Charcot, ne se plaint jamais et se réjouit de l’instant présent. Elle a été une grande source d’inspiration pour moi. 

 

Qu’avez-vous découvert sur vous-même au cours de votre maladie? 

Me retrouver clouée au lit, obligée d’écouter mon corps, m’a permis de réaliser à quel point je ne savais pas me mettre en pause. J’ai dormi des heures et j’ai trouvé ça bon. J’ai somnolé en me laissant bercer par des pensées inhabituelles. J’ai pris conscience de ce qui encombrait ma vie et n’avait aucun intérêt. Je me suis sentie réduite au minimum, un corps qui cherchait juste à respirer. Certains médicaments m’ont donné la nausée, d’autres m’ont abrutie; je me suis sentie très faible à certains moments, transparente à d’autres ou flottant dans une bulle. Perdre mes cheveux a été difficile. Il a fallu que je porte une perruque pendant plusieurs mois. Ces sensations que j’éprouvais, je les ai enregistrées au fur et à mesure sur un dictaphone et je m’en suis servie pour écrire mon livre. 

 

Ce livre représente-t-il un acte de résistance? 

Ces mots que j’ai écrits, je les ai clairement envisagés comme des pavés qu’on jette contre l’hypocrisie et les tabous. Je déteste les faux-semblants de la bienséance. Par exemple, rien ne m’exaspère plus que d’entendre mes amis m’affirmer que « oui, oui tout va bien », alors qu’ils sont malades ou déprimés. Pourquoi ne pas dire que ça ne va pas, quand ça ne va pas ? Cela ne relève pas de la plainte, mais de la vérité humaine. Quand j’ai un gros chagrin, je pleure et tant pis pour le « qu’en dira-t-on ». Cela n’est pas parce qu’on sanglote qu’on ne va pas rebondir dans la seconde d’après. Il y a des gens qui sont debout, toujours, bravement, qui sourient, mais qui, au fond d’eux, sont morts. 

 

On découvre dans votre livre que le bordel, comme la déprime, vous ne le cachez pas…

Pourquoi le cacher ? Le bordel, c’est la poésie. On m’a toujours reproché mon bordel, mais il n’est que ma trace de vécu, beau ou moche. Tout mon petit bazar qui traîne, mes tricots, mes papiers, mes bouquins, mes scénarios, mes crèmes pour les mains, les innombrables tasses de thé que je ne finis jamais, tous mes tissus disent quelque chose de moi. D’ailleurs, il ne me viendrait pas à l’idée de tout ranger chez moi parce que je reçois des amis. J’aime les tas que forment mes vêtements au pied de mon lit, après m’être débattue avec eux parce que je n’arrivais pas à choisir lesquels porter.

 

D’où vous vient ce côté bohème? 

Pas de mes parents. Mon père était breton et ma mère suissesse, de la famille Bréguet des montres et des avions. On n’est pas seulement le fruit de ses racines. Une reconnaissance d’âme s’opère parfois pour des choses. C’est ainsi que j’ai développé une passion pour le flamenco. 

 

L’autre tabou qui vous agace, c’est celui de l’âge... 

Pourquoi donner tant d’importance à l’âge ? Pourquoi chercher à se rajeunir sans cesse ? J’ai 64 ans et je n’ai pas honte de le dire. Je prends soin de moi, je surveille ma ligne, je fais des soins esthétiques, mais je ne cherche pas à rajeunir. Plus on dira notre âge, sans complexes, notamment les actrices, moins on sera réduites à notre âge. Avancer en âge, pour moi, ça n’est pas vieillir, c’est grandir. C’est aller vers l’essentiel, c’est découvrir la liberté. 

 

A quelle liberté faites-vous allusion? 

On se détache de l’avis des autres. Dans un restaurant, j’arrive par exemple à soutenir le regard peiné d’un serveur qui me voit seule à une table. Comme si la solitude était synonyme d’isolement et de tristesse. Quand elle est choisie, elle est chouette, au contraire, la solitude ! En tout cas, je l’apprécie. 

 

Pourquoi avoir choisi d’adapter pour votre dernier spectacle, le roman de Guy de Maupassant qui raconte la triste vie d’une femme, Jeanne, dans la Normandie du 19e siècle? 

Il parle d’amour déçu et cela ça me cause ! J’aime infiniment l’écriture de Guy de Maupassant. Elle est précise, sauvage, poétique. Ecoutez cette phrase : « Je jetais un peu de mon cœur à chaque pli de ces vallons, je semais partout des souvenirs, comme on jette des graines en terre. » Son roman Une vie m’a énormément soutenue quand j’étais écrasée contre mon matelas et que j’avais l’impression de devenir un drap. On reproche souvent à Maupassant d’être sombre, mais la vie est faite d’oscillations et de contrastes. « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. » 

 

A quoi ressemble votre vie quand vous ne travaillez pas? 

Mais je travaille tout le temps ! Je vais voir mes parents qui vivent en Bretagne. Mon père vient de décéder. Maintenant, je m’occupe de maman. J’essaie aussi de partager du temps avec mes trois fils. En vous quittant, j’irai écouter l’un d’eux dans un club de jazz où il joue ce soir.   

 

Comment vous sentez-vous à cette ère #metoo? 

Oups… sujet dangereux. Je suis féministe, je l’ai toujours été, mais cela m’embête beaucoup que cela se soit autant tendu entre les hommes et les femmes. Cela me choque quand j’entends une jeune comédienne menacer son partenaire de jeu de le dénoncer pour harcèlement parce qu’il lui a dit qu’il la trouvait « charmante, aujourd’hui ». Si elle ne s’était pas braquée aussi vite, elle aurait parlé avec lui et elle aurait remarqué, d’une part, qu’il était homosexuel et, d’autre part, qu’il avait le compliment facile… Evidemment qu’il faut dire non aux porcs, le non-respect est condamnable, mais les porcs ne sont pas toujours ceux qu’on croit. 

 

Quel genre de mère avez-vous été pour vos trois fils? 

Je les ai élevés avec de la rigueur. J’ai essayé de leur apprendre à être exigeants, honnêtes et intègres. A ne pas succomber à la facilité. Parfois, je me le reproche. Deux de mes fils sont musiciens et ils connaissent des moments difficiles : ils sont devenus très exigeants avec eux-mêmes et se tiennent très à l’écart du racolage commercial. J’ai eu de la chance de devenir mère avant la dictature des écrans. Cela doit être difficile d’y résister. Quand je vois une femme ou un homme raconter une histoire à un enfant, plutôt que de lui passer son smartphone pour jouer, j’ai envie de l’embrasser. C’est important d’investir l’enfance. 

 

Et, maintenant, vous voilà aussi « mère grande ». Cela vous fait quoi? 

C’est vrai que je préfère « mère grande » à grand-mère, on perçoit mieux l’expérience de vie, en tout cas, il est valorisé. La naissance de ma petite-fille a provoqué en moi un choc heureux. Voir ma petite-fille sourire, l’entendre parler dans son langage de bébé me donne une impression que tout finit toujours par refleurir. Ça fait du bien, surtout quand on s’est crue morte. Mais dites donc, il est 18 heures 31… N’est-ce pas l’heure d’aller boire un coup, maintenant ? 

 

Propos recueillis par Véronique Châtel

Une vie, seule en scène de Clémentine Célarié, une adaptation du roman Une vie de Guy de Maupassant
le 26 janvier au Théâtre de Beausobre à Morges. 

 

 

 

Les mots défendus, Clémentine Célarié, Albin Michel 


 

 

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