Christophe Lambert « Seul, je serais devenu cinglé »

Pour Christophe Lambert, il était hors de question de subir seul cette crise sanitaire. Réfugié chez un ami, l’acteur inoubliable de Greystoke et de Highlander se prête avec complicité au jeu de l’interview.

Confinement oblige, c’est par visioconférence que l’on a rendez-vous avec Christophe Lambert. Sur notre écran, l’acteur est attablé face à un verre d’eau, un mur en pierres apparentes loin derrière lui. Ses éternelles lunettes teintées de bleu sur le nez, le rire franc et la voix toujours aussi rauque, il nous explique avoir choisi la maison de son associé et ami, à Aix-en-Provence, pour se contraindre aux mesures de restrictions.

Juste avant cela, il avait eu le temps de boucler le tournage d’un épisode de Capitaine Marleau, la série de France 3. Après Isabelle Adjani, Gérard Depardieu ou Kad Merad, ce sera donc bientôt au tour du héros de Greystoke et de Highlander de jouer les stars. Car Christophe Lambert en est bien une, de star. Une vraie de vraie, qui a connu des hauts et des bas, conquis les plus belles femmes (à commencer par Diane Lane, avec laquelle il a eu une fille en 1993, et Sophie Marceau) et côtoyé les acteurs les plus renommés (Sean Connery, Sylvester Stallone, Robert De Niro). Sans oublier un talent à fleur de peau et une personnalité débordante d’humanité qui font de lui l’un des comédiens les plus attachants.

Bon vivant, amoureux de l’amour, doué en affaires (il investit dans bon nombre de start-up, que ce soit dans le domaine médical, artistique ou high-tech), l’acteur se livre ici sous toutes ses facettes : de son enfance passée à Genève à ses amours actuelles (ou plutôt leur absence, sans vouloir spoiler), en passant par ses addictions ou la mort…

Comment vivez-vous ce confinement ?

J’essaie de passer le cap avec le plus de sérénité possible. Ce qui est difficile pour quelqu’un d’impatient comme moi. Je n’ai pas du tout l’habitude de rester dans un lieu unique vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et, pourtant, je ne suis pas à plaindre. Je suis chez mon associé, qui est aussi un ami, dans une belle maison, avec un grand jardin, une piscine… Je sais que des gens sont dans des situations beaucoup plus précaires. Alors, je m’occupe en regardant beaucoup de films et de séries. J’ai notamment revu Once Upon A Time… In Hollywood et L’aventure, c’est l’aventure, un des grands de Lelouch. On aurait dû commencer à tourner ensemble son nouveau film, le 15 avril, mais le tournage a été repoussé au
15 septembre. Je lis, aussi… Mais, mon plus grand plaisir, c’est d’aller faire les courses pour la maison. C’est dire si on peut se contenter de choses simples…  

Quand vous parlez de cet associé, c’est en rapport avec votre carrière d’entrepreneur, que vous développez en parallèle de celle de comédien ?

Absolument. On a commencé à monter une chaîne d’hôtels en achetant de petits établissements à Paris, faciles à gérer. On va aussi commencer la construction d’un hôtel dans la cité des vins, à Beaune. Pour moi, c’est une manière de ne pas m’ennuyer hors des tournages. J’investis aussi dans les start-up. Le risque m’excite.

Pourquoi avoir choisi de passer ce confinement en sa compagnie ?

J’avais le choix entre me retrouver chez moi, à Los Angeles, là aussi confiné, ou avec lui. Seul, je serais devenu cinglé. Là, on est un petit groupe, avec sa sœur, sa mère ainsi que sa fille et son mec, mais on respecte tout ce qu’il y a à respecter avec ce Covid-19. Et, pour l’instant, je touche du bois, ça se passe bien. J’avais aussi envisagé de rejoindre mon meilleur pote, Stéphane Barbier-Mueller, à Genève, mais je m’y suis pris trop tard : les frontières venaient de fermer.

On vous imaginait plutôt vous cloîtrer avec votre dernière conquête, l’actrice italienne Camilla Ferranti…

C’est fini depuis sept mois, cette histoire. Ça a été une amourette. Non, de ce côté-là, c’est, pour l'instant le calme plat. Et cela me va très bien. J’adore être libre, pouvoir me dire : « Tiens, demain, je pars à New York », sans avoir de compte à rendre. Mais l’amour, pour moi, c’est aussi à prendre au sens large. Ce peut être l’amour filial, une passion pour un métier… Je suis par exemple un fou de jardin. J’adore les fleurs, les couleurs, les tableaux qui les mettent en scène… Je suis quelqu’un de passionné et, même seul, je ne suis pas en manque d’amour.

A 63 ans, vous sentez-vous encore séducteur ?

Pour être honnête, je n’ai jamais eu conscience de cet aspect-là de ma personnalité, même si je sais qu’il doit bien y avoir quelque chose, puisque j’ai eu quelques conquêtes… Non, je suis moi, c’est tout. Sans chercher à prétendre être autre chose. En anglais, on dit : « What you see is what you get », en gros, ce que vous voyez, c’est ce que je suis.

On ne vous a pas vu au cinéma en Suisse depuis longtemps, vos derniers films (Mes jours de gloire, La source) n’ayant pas été distribués. Vous y voyez une explication ?

Peut-être est-ce parce que je me tourne aujourd’hui vers des films plus difficiles qu’avant. Et, face aux salles de cinéma qui se vident, notamment à cause des plateformes de streaming, les distributeurs ou les exploitants de salles préfèrent peut-être programmer des films plus commerciaux. Mais, aujourd’hui, j’ai envie d’être surpris, envie de découvertes. J’adore tourner des premiers films, incarner des personnages pas forcément au premier plan… J’essaie d’aller vers des rôles bien différents de ce que j’ai pu faire jusqu’ici. Il y a quarante ans, je voulais principalement faire du cinéma d’action. A 63 balais, je préfère me tourner vers quelque chose qui corresponde à mon âge.

Vous étiez sur le point de retrouver Claude Lelouch pour son nouveau film, L’amour, c’est mieux que la vie. De quoi s’agit-il ?

C’est l’histoire de trois gangsters. Je joue l’un d’eux et ma route va notamment croiser celle de Monica Bellucci. Voilà tout ce que je peux vous en dire. Avec Claude, on ne reçoit au mieux que la moitié du scénario, la plupart des scènes étant improvisées. Il lui arrive même, le matin du tournage, de jeter à la poubelle les rares parties de textes apprises pour partir en impro. Mais j’adore ça ! J’adore tourner avec lui. C’est quelqu’un qui bouffe cinéma, dors cinéma, rêve cinéma… Il a fait de très grands films. Avec Lelouch, un acteur ne peut pas être mauvais : tout ce qui n’est pas bien, il l’enlève.

Comment vous êtes-vous retrouvé dans son univers ?

C’est Jean Dujardin, avec qui il préparait Un + Une, qui lui avait suggéré de m’offrir le rôle de l’ambassadeur. Claude a trouvé l’idée formidable, il a décroché son téléphone, m’a appelé et m’a dit : « Mon petit chéri, est-ce que tu peux me retrouver à mon bureau dans deux heures ? » Et comme on ne dit pas non à Claude Lelouch, deux heures plus tard, j’y étais. Depuis, on ne se quitte plus.

Il vous avait ensuite donné le rôle d’un avocat alcoolique dans Chacun sa vie. Vous n’aviez pas craint de replonger dans de mauvais souvenirs ?

Non, pas du tout. On traverse tous des périodes difficiles. Oui, j’ai été alcoolique, mais je m’en suis sorti. Ce qui m’intéressait, c’était d’aborder une facette de moi que non seulement je détestais, mais qui ne faisait surtout plus partie de ma vie. Vous savez, l’alcoolisme, c’est une maladie. On boit sans plaisir, parce qu’on doit boire. Je n’ai jamais bu une goutte sur un plateau de tournage, je le faisais durant les périodes d’ennui. Mais, quand on descend quatre bouteilles d’affilée d’un grand cru plutôt que quelques verres, ce n’est plus du plaisir. Alors, à un moment donné, il faut choisir : être amoureux de sa bouteille ou de la vie. J’ai préféré la vie. De la même manière, j’ai arrêté de fumer du jour au lendemain. J’ai eu de la chance : je n’ai pas ressenti le moindre manque.

Vous parliez d’amour filial. Quel père êtes-vous avec votre fille, Eleanor, de 26 ans ?

Très disponible. J’ai toujours été là quand elle en avait besoin. Mais, en prenant soin de ne pas me montrer envahissant. Je pense que les enfants doivent avoir leur espace, leur monde, leurs réflexions. Parents, on est là pour répondre à leurs questions, les guider, et non pas pour jouer les professeurs. Un parent, c’est une épaule, un soutien. Avec mon ex-femme (NDLR, Diane Lane), on était sur la même longueur d’onde de ce côté-là. Et, jusqu’à preuve du contraire, on a élevé une fille formidable, qui a envie de construire des choses, de se défoncer. Elle est mannequin, mais elle vient aussi de finir son premier film en tant qu’actrice, elle prend des cours de théâtre, s’occupe d’une fabrique de chocolat et écrit pour trois magazines online à New York. Une grosse bosseuse. C’est une des raisons pour lesquelles je suis presque sûr que c’est ma fille (il rit).

Et, du côté de vos parents, vous avez toujours votre mère à Genève ?

Oui. A 92 ans, elle vit dans un EMS où elle est formidablement bien traitée, mais elle est doucement en train de s’éteindre et n’a pas une fin de vie agréable du tout. Alors, j’essaie de venir la voir le plus possible.

En la voyant vieillir, vous projetez-vous à son âge ?

Tant que je reste en forme, vivre jusqu’à 92 ans ne me pose aucun problème. En revanche, dans l’état où ma mère se trouve, ou celui de mon père quand il est décédé, il y a quinze ans, à 93 ans, là aussi dans des conditions extrêmement difficiles, non. Si je vois que cela prend cette direction, je préférerai y mettre un terme. Pour ne pas avoir à l’imposer à ma fille, aussi. Je vois la vie avec optimisme et enthousiasme, mais je ne veux pas d’une fin de vie comme celle-là.

Vous pensez à des associations comme Exit ?

Absolument ! Je suis à 100 % pour le suicide assisté. Mais je touche du bois, pour l’instant, je n’ai aucun problème de santé.
Quelles valeurs vos parents vous ont-ils inculquées ?
Le respect des autres. Très jeune, je voyais que mon père (NDLR, il était diplomate à l’ONU) pouvait parler avec tout le monde — ambassadeurs, ministres, chefs d’Etat, mais aussi couturières ou femmes de ménage — avec la même aisance, la même gentillesse. Respecter les gens pour ce qu’ils sont, et pas pour ce qu’ils ont, c’est aussi ce que j’ai transmis à ma fille.

Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance passée à Genève ?

Genève a toujours tenu une place très importante dans mon cœur. J’y ai d’ailleurs toujours ce pote d’enfance, qui est comme mon frère. Mais, jusqu’à l’âge de 12 ans, l’école a été très compliquée pour moi. J’étais d’une timidité maladive. Je passais mes récréations aux toilettes, tellement j’avais peur des gens, peur de ne pas être accepté. Mes parents étaient souvent absents, et je me suis élevé avec mes potes, notamment Dominique Warluzel. Je cherchais systématiquement la compagnie de gens qui avaient des choses à m’apprendre, que ce soit sur un plan artistique, littéraire ou humain, pour me tirer vers le haut.

Et l’envie du jeu, comment est-elle venue ?

Je devais avoir 12 ans. On était en vacances, avec beaucoup de mômes du même âge et, pour tromper l’ennui, on avait eu l’idée de monter une pièce. J’avais adoré les applaudissements. Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression de faire quelque chose de bien. Alors, pour retrouver ce sentiment, j’ai décidé — ce jour-là — d’être acteur de cinéma.

 

Christophe Pinol

 


Christophe Lambert en trois films incontournables

 

Greystoke, la légende de Tarzan (1984)
« Je pesais 56 kilos quand j’ai commencé l’entraînement. J’ai terminé à 86 ! Trente kilos de muscles pris en six mois. Et pas de gonflette, hein ! Hugh Hudson, le réalisateur, me voulait avec un corps de danseur, pas à la Terminator. J’ai détesté les deux premiers mois. J’aurais volontiers balancé mon entraîneur par la fenêtre tellement c’était dur. Mais, après, comme dans le sport de haut niveau, l’endorphine se met en route. C’est une drogue et, à partir de là, ça a été. Quand je rentrais chez moi, après mes neuf heures d’entraînement quotidiennes, je me mettais en plus à faire des pompes et des abdos en regardant la télé. Parce que mon corps le réclamait. »

Subway (1985)
« J’avais vu Le dernier combat, premier film de Luc Besson et, visiblement, le mec avait du talent. Ça a d’ailleurs tout de suite collé entre nous : on partageait le même univers puéril, basé sur l’imaginaire. Sur le plateau, c’était une vraie cour de récréation. On avait tous entre 22 et 27 ans, sauf Jean Reno, dans les 36… Mais même si l’ambiance était à la rigolade, on faisait les choses bien, de manière carrée, à la Besson.

Highlander (1986)
« Encore aujourd’hui, c’est un film culte. Aussi bien chez les gamins de 12 ans que les grands-papas de 60 piges. La raison en est simple : d’abord, sur un plan visuel et musical, le film est encore maintenant en avance sur son temps. Mais surtout, avant d’être un film d’action, c’est un grand film d’amour, qui raconte la difficulté de voir disparaître au fil de sa vie les gens qu’on aime. Et comment un être humain peut supporter ça pendant 300 ou 1500 ans. »

 

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