Christiane Brunner, une femme suisse

Christiane Brunner sur le balcon de son appartement, tout proche du quartier de Genève où elle a vécu son enfance très pauvre.
© Yves Leresche

La socialiste inspira la grève des femmes en 1991. Et sa candidature au Conseil fédéral, en 1993, a consacré son combat féministe.

Candidate malheureuse au Conseil fédéral. « Ce n’est pas un titre, ça !» A 71 ans, Christiane Brunner n’a rien perdu de son mordant et de sa vivacité. Dans son appartement des Eaux-Vives, aux parois tapissées de grands classiques de la BD et d’une belle collection de polars, elle sourit avec un brin de malice : « Je préfère qu’on dise conseillère aux Etats ou conseillère nationale. » Grande figure du Parti socialiste genevois, puis de l’Union syndicale suisse, celle qui fut également présidente du Parti socialiste suisse, au début des années 2000, n’en reste pas moins, dans les mémoires, celle qui aurait pu (dû) accéder au Gouvernement de notre pays. Rappelez-vous, c’était en mars 1993. A la suite d’une campagne de diffamation orchestrée contre Christiane Brunner, l’Assemblée fédérale élit un homme au Conseil fédéral, le Neuchâtelois Francis Matthey. Des sifflets s’entendent dans la tribune des visiteurs de la Salle du Conseil national, des boules de neige et de la peinture sont lancées contre les murs du Palais. Des milliers de femmes crient leur colère à Berne et dans tout le pays. Face à la fronde, le candidat élu se retire. Un nouveau tour est organisé. Coup de théâtre. C’est une autre Genevoise, Ruth Dreifuss, qui l’emporte face à sa collègue de parti. « C’est désormais un souvenir ni bon ni mauvais, assure Christiane Brunner en caressant la tête de Myel, son cocker reçu pour ses 60 ans. Rien de dramatique, même si ce n’était pas facile à vivre sur le moment. Reste que l’élection d’une femme socialiste a été une victoire. »

Un corps usé

En soi, cette non-élection aura permis à bon nombre de femmes de s’identifier à cette icône du féminisme suisse qui fut à l’origine de la grève des femmes de 1991. Femme de combat, Christiane Brunner n’a jamais pris soin de s’économiser pour les causes qui lui sont chères. Aujourd’hui, elle estime enfin « avoir droit à la paresse ». Contrairement à d’autres figures de la politique suisse, elle se tient en retrait. « Je m’interdis d’intervenir, en règle générale, dans les débats en cours. J’estime ne plus avoir les éléments nécessaires pour influencer mon parti. » Et, quand on a tout donné à la politique, le corps vient à morfler. Tout juste sortie d’une opération au genou, Christiane Brunner affronte un zona : « Depuis dix ans, je me bats contre des ennuis de santé. La vieillesse prend toujours plus d’ampleur et je me concentre dès lors sur mon repos. » Cette série de casses, « manifestées trop tôt », handicapent cette bonne vivante : « Je dois limiter les sorties au restaurant ou en montagne, je voyage de moins en moins, si ce n’est quelques croisières tout confort, et plutôt dans ma cabine avec balcon que sur le pont pour les animations. » En attendant, Christiane Brunner n’en est pas moins toujours présente pour ses six petits-enfants, du moins ceux qui vivent le plus près de Genève. « Mon mari et moi n’avons pas eu d’enfants en commun, mais nous avons élevé ensemble mes trois fils et les deux siens. » Aujourd’hui, celle qui s’est battue pour l’égalité observe avec plaisir ses belles-filles : « Elles sont parfaites ! Je crois avoir su transmettre à mes garçons la participation au ménage et à l’éducation des enfants. »

 

Des kilos et un dialecte

Sobrement meublé, le salon de Christiane Brunner accueille une antique machine à coudre du début du siècle passé, avec son plateau de table en bois et ses pieds en fer forgé. « Elle appartenait à ma grand-mère, couturière à Saint-Gall. » Née de parents suisses alémaniques émigrés en Suisse romande, Christiane Brunner conserve un souvenir ému de cette aïeule douce et aimante. Chaque été, elle envoyait à sa fille un peu d’argent par la poste pour faire venir à elle ses deux petites-filles : « Ma sœur et moi prenions le train toutes seules et on se retrouvait à l’autre bout de la Suisse, dans la maison de ma grand-mère, à deux pas de la cathédrale et de la Bibliothèque abbatiale de Saint-Gall. » Durant les deux mois d’été, aux parfums de confiseries, les deux fillettes oubliaient la rudesse de leur quotidien genevois. « Lorsque nous arrivions, ma grand-mère mesurait notre poids sur le pèse-personne de la gare CFF. Au retour, bien nourries, nous avions pris quelques kilos et nous parlions suisse allemand. » De vraies vacances dans une enfance digne d’un « roman de Zola » : « Lorsque je suis née en 1947, mon père avait 60 ans. Il était buveur, parfois violent. C’est ma mère, couturière en atelier, qui travaillait. » Lorsque Christiane Brunner évoque cette période de sa vie à ses petits-enfants, ils sont bouche bée : « On allait chercher le lait avec le bidon et on le prenait à crédit. Comme j’étais mignonne, cela passait.» L’émotion est palpable à l’évocation de ces années-là : « On avait assez à manger, mais avec des carences en protéines et en vitamines.
A la maison, il n’y avait ni eau, ni chaude, ni téléphone, pas de salle de bain et un chauffage à charbon. »

Sans la perspicacité de son institutrice, Christiane Brunner aurait suivi le destin tout tracé que lui réservait sa mère: caissière à Migros. « Parce que cela rapporterait de l’argent au ménage. Heureusement, nous avons trouvé une bourse au montant plus élevé que le salaire d’apprentie. » Grâce à cette maîtresse d’école, « cette femme remarquable », la voie était ouverte pour une maturité, puis, au début des années septante, pour un brevet d’avocate. Attachée à ses origines alémaniques, Christiane Brunner pratique assidûment les diverses variantes du jeu de jass. « Le seul héritage positif transmis par mon père. »

Et s’il fallait, rétrospectivement, faire le bilan du féminisme en Suisse, plus d’un quart de siècle après la grève des femmes ? « Question bateau ! », lâche Christiane Brunner en faisant la moue. Et de rebondir aussitôt : « Le mouvement Me too est extrêmement intéressant ! Il opère une prise de conscience du pouvoir collectif des femmes : agir ensemble, un sentiment si difficile à éveiller. »
 

Nicolas Verdan

 

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