Charlotte de Turckheim: «Aujourd’hui, beaucoup de femmes de 60 ans sont de belles filles»

 Plutôt rire que pleurer de ce qui navre, c’est le crédo de Charlotte de Turckheim, reconnue pour son sens du comique. ©Astrid di Crollalanza

La comédienne, réalisatrice et humoriste Charlotte de Turckheim se raconte dans un livre qui vient de paraître… et pour générations. 

Charlotte de Turckheim fait partie de ces personnalités que l’on croit connaître avant même de les avoir rencontrées. Question de complicité qu’elle a su établir avec ceux qui l’ont vue dans ses seules en scène (notamment dans Une journée chez ma mère (1990), à la télévision et au cinéma comme actrice et réalisatrice (notamment de Mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs (1998), et Mince alors ! (2012). On sait que la blonde, ronde et gouailleuse rigole volontiers de tout, y compris de ses origines aristocrates et de ses kilos en trop. Qu’elle est sans complexe et portée sur la joie de vivre : à 57 ans, elle a épousé en troisièmes noces un homme de dix ans de moins qu’elle, originaire d’Afghanistan, avec lequel elle a créé une maison d’hôtes dans les Alpilles.

En découvrant sa vie racontée en 26 mots-clés , on s’aperçoit que Charlotte de Turckheim est aussi rebelle, engagée et pudique. Elle a fait ses débuts sur les planches du célèbre Café de la Gare, théâtre de la farce et de la dérision, après avoir tapé dans l’œil de Coluche. Depuis 1997, elle est la marraine d’honneur de l’association « Enfants d’Asie » : à ce titre, elle a initié des programmes pour scolariser les enfants démunis des bidonvilles de Cebu City aux Philippines. Pour l’heure, elle dédicace le Dictionnaire de sa vie (*) avec sa meilleure amie, Marina de Baleine, qui en est l’auteure, dans les bureaux parisiens de son éditeur, Kero. A 66 ans, son regard est toujours aussi pétillant et accrocheur. 

 

Pourquoi ce livre aujourd’hui ? 

C’est une idée de Marina, qui est journaliste et mon amie depuis mes 9 ans.Elle a insisté longtemps avant quej’accepte. Toutes les vies sont intéressantes, la mienne pas plus qu’une autre.

 

(Marina de Baleine intervient.)

Arrête de faire la modeste, Charlotte ! C’est justement parce que tu es discrète que j’ai eu envie que les gens te connaissent mieux. Tu es tellement plus complexe que la bonne vivante et grande gueule que tu donnes à voir. Et j’en avais marre qu’on te ramène toujours à tes origines aristocratiques. 

 

Vous avez bien du sang bleu ? 

J’ai vérifié ! Il est bleu. Turquoise avec des paillettes ! C’est fou comme les aristocrates fascinent les Français. Je pense qu’ils ne se sont toujours pas remis de leur avoir coupé la tête. Cela dit, j’ai souvent l’impression de vivre dans une royauté. Beaucoup d’hommes politiques se conduisent comme des rois de France. 

 

Vous consacrez un chapitre à la multipotentialité, car un psychologue a décelé chez vous une personnalité multipotentielle, bouillonnante d’idées et de curiosités. Parmi toutes vos facettes, quelle est celle qui vous paraît la plus représentative de vous ? 

Difficile de n’en choisir qu’une !  Je dirais citoyenne. 

 

L’aristo a l’âme républicaine ? 

(Rires.) Oui, c’est vrai. Etre citoyenne pour moi, c’est participer avec ses moyens à une meilleure cohésion entre les gens. Je crois à l’influence du battement d’aile du papillon sur la marche du monde. La Terre s’est tellement globalisée, comment ne pas se sentir concerné par ce qui s’y passe ? 

 

On peut se sentir concerné sans passer à l’action. Or, vous êtes passée à l’action, notamment auprès des enfants philippins…

Il y a des gens qui sont là pour témoigner, pour dénoncer, moi, je suis une femme d’action. Mais je ne suis pas la seule à agir. On critique souvent les Français pour leur prétention, leur vanité, leur égoïsme. Tout cela est sûrement vrai. Mais ils sont aussi généreux. Des milliers de Français sont engagés dans des associations et donnent de leur temps à toutes sortes de causes dans la plus grande humilité. Donc, je fais ! Mais petitement. Avec l’idée que chacun peut apporter sa part pour l’humanité.

 

Votre maison d’hôtes dans les Alpilles s’inscrit-elle dans cette envie de rassembler les êtres ? 

Complètement. C’est mon mari qui s’en occupe essentiellement et qui organise des repas afghans, le samedi soir. Quand je suis là, j’aime observer comment les tables de huit, où les gens sont placés au hasard, s’animent. J’apporte parfois la petite étincelle  qui amènera les convives à dialoguer ensemble. Ayant connu très jeune le sentiment d’exclusion, j’ai grandi dans une famille d’aristos fauchés et bohèmes, ce qui passait mal dans le 16e arrondissement très BCBG et conventionnel où nous vivions, je suis devenue très sensible à l’exclusion en général. Dans un groupe, je repère tout de suite la personne qui se sent mal à l’aise. Je ne peux pas m’empêcher de créer des passerelles pour inclure. 

 

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Vous évoquez votre troisième mari, qui a dix ans de moins que vous… Vous assumez bien cette différence d’âge ? 

J’ai été avec des garçons plus vieux que moi jusqu’à 30 ans, puis j’ai pris des plus jeunes (rires). Je l’assume tout à fait. D’ailleurs, Marina, est-ce que tu trouves que Zaman fait plus jeune que moi ? (Marina secoue la tête.) Non, hein ? Quand je nous vois tous les deux, je ne me dis pas que je sors avec un jeune. Je trouve que les hommes vieillissent moins bien que les femmes. Ils n’ont pas acquis la même culture de l’entretien d’eux-mêmes. Aujourd’hui, beaucoup de femmes de 60 ans sont de belles filles. Comme je le dis dans mon prochain film, ménopausées ne veut pas dire avariées ! D’ailleurs, les hommes aiment aussi les femmes plus âgées qu’eux. Ils prétendent n’avoir de goût que pour les petites pépées, mais ils sont séduits par le charme et l’esprit d’une femme autant que par son physique. 

 

«Aujourd’hui, beaucoup de femmes de 60 ans sont de belles filles.»

 

Votre discours va faire plaisir à beaucoup de femmes ! Elles se regardent si souvent avec un regard disqualifiant en avançant en âge…

Je pense que les femmes ne sont qu’à l’aube de leur libération. Il reste encore un énorme chemin à accomplir pour lever tous les freins qu’elles se mettent et qui les brident. Les femmes sont leurs pires ennemies avec ce regard dévalorisant qu’elles posent sur elles dès qu’elles ne ressemblent pas aux stéréotypes des magazines féminins. 

 

Vous vous regardez avec bienveillance, vous ? 

Plutôt ! J’ai eu la chance d’avoir une vie amoureuse comblée; j’ai été très aimée, peut-être que cela m’a apporté une certaine assurance. En tout cas, la beauté des autres femmes ne modifie pas le regard que je me porte. Elle ne m’apparaît pas comme une menace. Je me souviens avoir tourné, quand j’avais 40 ans, avec Emmanuelle Béart qui en avait alors 30 et était d’une incroyable beauté. J’étais consciente de nos différences, mais cela ne me troublait pas. De même que je suis heureuse que mes trois filles, jolies et intelligentes, soient moi en mieux. 

 

Votre vie amoureuse comblée ne vous est pas tombée du ciel, comme vous l’écrivez ! 

Mes copines pensent que je n’ai jamais eu de mal à rencontrer un homme qui me plaise. Mais c’est faux. Je suis simplement moins rigide sur mes critères de sélection que certaines. Je n’ai pas eu peur de m’aventurer hors de mon milieu et de mes références de vie. Les possibilités de rencontre ont donc été plus vastes. Et puis, j’investis de l’énergie dans mon couple. Je ne la consacre pas uniquement à mon travail ou à mes enfants.

 

Avez-vous l’impression que la « grossophie » est moins pesante ? 

Mon dernier film (NDLR : Mince et alors 2 qui sortira en automne), traite justement du poids et de la difficulté à s’accepter, car on n’en a pas fini avec la grossophobie. Mais je remarque que les gros assument plus leurs rondeurs. L’une des actrices principales, Charlotte Gaccio, est grosse, elle tient à ce qualificatif, mais elle ne s’habille pas en grosse. Elle porte des tenues de pin-up et elle est magnifique. 

 

Comment vivez-vous le féminisme actuel, vous qui avez traversé celui des années 70, qui était plus joyeux et camarade ? 

C’est vrai que, au Café de la Gare, on travaillait avec une haute idée de l’égalité : filles et garçons partageaient tout. Les recettes comme les corvées. Aujourd’hui, le féminisme est plus agressif dans la forme, mais c’est un mal nécessaire. Nous nous sommes trop habitués à la toute-puissance des hommes. On ne peut pas continuer à vivre en acceptant les violences faites aux femmes et aux enfants, en détournant les yeux comme dans La familia grande, le livre de Camille Kouchner. Les revendications sont parfois explosives, mais c’est pour le bien commun. Quand Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne après avoir été avocate d’affaires et ministre, dit que jamais dans sa carrière une femme n’est venue lui demander une augmentation, cela montre que les femmes sont encore un peu engourdies. 

 

Comment avez-vous vécu les mois de mise sous cloche de la culture ? 

Pas trop mal : j’ai tourné mon dernier film durant le confinement… Sa sortie est prévue pour le Festival du film francophone d’Angoulême en septembre. Mais, comme 500 films vont sortir aussi, sa distribution sera peut-être reportée. Cinq cents films, vous vous rendez compte ? Quel autre pays du monde peut se targuer de diffuser autant de films ? La place donnée au cinéma et aux artistes, en général par la France, est extraordinaire. Voilà pourquoi, je n’ai pas du tout aimé la tonalité de la dernière cérémonie des Césars. Tant d’agressivité, de communautarisme, de dialogues tournant autour de la misère des comédiens, m’a atterrée. Se plaindre alors que les subventions pour la culture sont énormes et que tant d’autres personnes ont souffert dix fois plus de la pandémie sanitaire m’a paru indécent. J’ai mis une semaine à m’en remettre. 

 

Vous l’aimez votre prochain film ? 

Beaucoup ! Je le trouve drôle et émouvant. Je me réjouis de le voir dans une salle de cinéma avec du public, car je fais des films pour qu’ils soient vus en salle. Partager une comédie et rire ensemble, c’est génial, je trouve. J’ai le goût du collectif, moi. 

 

Et aussi le sens de la joie ! 

J’essaie de mettre de la joie partout. Aussi bien dans la décoration des maisons que j’habite que dans ma vie quotidienne et dans mes films. Mais la joie, c’est une décision que j’ai prise, jeune, pour m’éloigner de mes idées noires et de mes angoisses. Je partage l’avis du philosophe Alain qui disait que « le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté ». La noirceur du monde est évidente, mais je ne veux pas faire partie de ceux qui annoncent que tout est foutu. Je veux voir le verre à moitié plein. Et traiter de ce qui inquiète en comédie

 

Quel monde aimeriez-vous laisser à vos trois petits-enfants ? 

J’aimerais qu’ils ne grandissent pas avec la peur de l’autre. En tout cas, dans notre famille nous sommes ouverts à la mixité des cultures et des origines. Récemment, j’ai vu l’un de mes petits-fils jouer avec un copain noir : leur couleur de peau respective était un non-sujet. Cela m’a réjouie. 

 

 

Le dictionnaire de ma vie, Charlotte de Turckheim, réalisé par Marina de Baleine, Editions Kero

Véronique Châtel

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