Charles Kleiber: «Tenter de ne pas mourir idiot!»

photos: © Yves Leresche

Si l’on ne peut être et avoir été, l’exemple de l’ancien secrétaire d’Etat Charles Kleiber confirme combien la retraite permet d’entreprendre. Portrait d’un homme … en devenir! 

Charles Kleiber, un nom qui active un recoin de mémoire. Et pour cause. Une première vie d’architecte. Une deuxième de responsable du Service de la santé publique vaudoise. Une troisième de directeur général du CHUV. Et une quatrième de secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche. Excusez du peu. La cinquième, sa retraite, est consacrée à des « bricolages créatifs » : travail pour des fondations, organisation de débats, rencontres. Et surtout la famille, les amis ainsi que les voyages, les longs séjours en Provence. La sixième ? « On verra bien. “ L’homme est en devenant ”, disait Ferdinand Gonseth », lâche ce septuagénaire pour le moins actif. 

Itinéraire d’un enfant gâté

Il se dit chanceux. Jamais, il n’a dû exhiber de CV, adhérer à un parti ou à une société afin de franchir les marches, pourtant hautes, de son ascension. Toujours, on est venu le chercher. « Mais c’était le plein emploi », dit-il comme pour s’excuser. L’architecture — un père et un grand-père architectes, tous des Charles — lui a ouvert les portes du monde hospitalier, et le monde hospitalier celui de la science. Le monde de la science l’a entraîné, ensuite, autour du monde pour faire valoir l’excellence de la science et de la recherche suisses et l’ouvrir encore davantage à la coopération internationale.

Ses fiertés? L’Hôpital du Pays-d’Enhaut construit en 1978, une thèse en économie de la santé, la direction du CHUV — «Un poste de rêve, une entreprise publique au centre de la vie où j’ai appris la vie …» —, l’augmentation massive du budget de la science, les flamboiements de l’EPFL — «Vive Patrick Aebischer!» — quelques projets de coopération universitaires, quelques textes écrits ici ou là.

 

Et encore? Le travail et les rires partagés avec ses amis et ses collaborateurs. La famille large, celle de Moutier, où il est né, la « Kleiberei », neuf enfants tous frisés, aujourd’hui près de quarante petits-enfants, enfants, neveux, nièces, beaux-frères, belles-sœurs, d’ici et d’ailleurs. La famille proche, le premier cercle, le plus intime, le plus précieux. « C’est finalement le milieu familial qui compte le plus: on le constitue et, en retour, il nous constitue. Et nous nourrit.»

Lève-tôt, couche-tard

Cet homme de conviction se lève tôt, monte sur la terrasse «pour vérifier l’état du ciel», se couche tard «pour savoir où va la nuit», grand adepte de la sieste pour «se retrouver ». Entre deux, le quotidien, l’irruption des petits-enfants, la vie avec Hélène, sa femme, médecin endocrinologue. «Nous nous sommes coconstruits.» La musique aussi, la musique autant que possible, pas assez: «Je mourrai petit clarinettiste, hélas!» «Et petit cuisinier. Mais cela pourrait s’arranger», ajoute-t-il amusé.

 

 

Un vivant que ce tonique retraité aux cheveux argentés. «J’essaie de ne pas mourir idiot. Rêve vain, mais salutaire. » En quittant Berne pour « redevenir une ombre », il ambitionnait de se réinventer. Peine perdue. « On ne fait que poursuivre et se répéter, dans le meilleur des cas, s’approfondir. » Le voici donc qui tente de se réapproprier ce qu’il n’a pas choisi « pour être pleinement soi-même. Vaste programme … »

Un lieu de vie ouvert sur le monde

A peine hors du monde professionnel, l’architecte qui sommeillait en Charles Kleiber s’est réveillé. «Ma femme et moi voulions vivre la ville au centre du centre, pour en sentir le souffle, pour abandonner la voiture, nous déplacer en transports publics, voir les gens et pas les bouchons, accueillir nos petits-fils, ouvrir notre table, vivre des rencontres, goûter la solitude. Pour adoucir le lent passage du temps. » Résultat : ils habitent un espace sous les toits dans une ancienne imprimerie lausannoise « où l’on peut vivre pour habiter le monde ». C’est là que leurs petits-enfants font régulièrement escale. C’est là que, une fois par mois, le dimanche, leurs amis de toujours les rejoignent, pour voir un film, discuter et manger des spaghettis. Cela s’appelle « cinéma pasta ». « On regarde, on écoute, on discute, on refait le monde.»

 

A 76 printemps, Charles ne jette toujours pas l’éponge. Peur du vide? «Rester en éveil plutôt, résister, ne pas laisser le monde aux méchants et aux ignorants qui sont souvent les mêmes. Surtout: essayer de comprendre la société dans laquelle la vie nous jette. » Des regrets? «Bagarres, échecs, succès, quelle importance ? On se construit avec eux. L’important : les petites hontes qui ne passent jamais, les petites insuffisances qui vous rongent. J’aurais voulu faire plus de bêtises, oser, prendre plus de risques, courir pieds nus, hurler sous la pluie. Je n’ai pas su.»

 

Eternel impatient, il prie: «Dieu! Donne-moi la patience, mais vite! » Prière rarement exaucée! Soit. La sonnerie de son portable retentit: l’heure de retrouver ses petits-fils. Et de filer avec eux pour la France, afin de finir de construire une cabane qu’il a dessinée. Et cela ne peut attendre.

Grégoire Montangero

 

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