Chaplin et les Veveysans

 Le 4 décembre 1960, la famille Chaplin se rend au cinéma Rex
©Yves Debraine

Grâce au livre Chaplin Personal, les archives du photographe Yves Debraine racontent les vingt dernières années du célébrissime acteur sur la Riviera. Nous sommes allés rencontrer ceux chez qui ces images réveillent des souvenirs d’enfance.

Le 2 décembre 1952, Charlie Chaplin arrive avec sa famille à Lausanne. Il laisse derrière lui sa vie devenue difficile aux Etats-Unis qui ne veulent plus de lui. Traversée par une vague puritaine, la société américaine lui reproche son mariage avec Oona, bien plus jeune que lui. Qui plus est, en plein maccarthysme, le Gouvernement fédéral a mis sur pied une Commission d’enquête sur son profil jugé suspect de « communisme ». Chaplin et Oona descendent à l’Hôtel Beau-Rivage. Lorsqu’ils sortent de leur Cadillac de location, un photographe est là pour capter les premiers instants du couple sur les bords du Léman. Avec tact, Yves Debraine se présente à Chaplin et instaure une confiance avec lui qui durera jusqu’à la mort de l’acteur, le jour de Noël 1977.

Dès lors, le photographe a le privilège d’accompagner Chaplin dans ce qui seront, selon ses propres termes, les années « les plus heureuses de sa vie ». Debraine est admis au Manoir de Ban, la propriété familiale de Corsier-sur-Vevey où les Chaplin s’installent en 1953. Ses photos des « années suisses » du grand cinéaste sont passionnantes et chargées d’émotions. Photos de commande, reportages, portraits individuels ou de groupe, ces images au relief accentué par les grains du noir et blanc argentique témoignent également d’une réalité sautant aux yeux : Charlie Chaplin était chez lui à Vevey et sa région. Accessible, présent dans le paysage, on le voit arpenter la place du Marché de Vevey, visiter une cave à Epesses ou acheter des fleurs à la gare de Lausanne. Si certains clichés sont connus, d’autres sont inédits. Ce qui n’est pas rien, comme le précise dans la préface du livre de Luc Debraine, le fils d’Yves, journaliste passionné du 8e art et qui dirige aujourd’hui le Musée suisse de l’appareil photographique à Vevey : « Il ne reste pas beaucoup d’images inédites d’une telle personnalité dont la visibilité et la médiatisation ont longtemps été sans équivalents. »

1ère photo: Le 6 octobre 1953, le jeune Patrick Fonjallaz ne veut pas croire que le monsieur dans la voiture est bien Charlot.
2ème photo: Patrick Fonjallaz dans sa cave, avec la photo de lui enfant, face à Charlie Chaplin.

 

Relation intime avec la Riviera

Cette relation quasi intime entre le « monstre vivant » qu’était Chaplin et sa région d’accueil se vérifie sur la plupart des images réalisées par Yves Debraine. L’exposition consacrée à « Chaplin Personal » dans le cadre de Chaplin’s World a été l’occasion pour bon nombre de Veveysans de revivre l’époque où ils pouvaient côtoyer Charlot au quotidien : « Lors du vernissage, a pu observer Luc Debraine, les gens reconnaissaient les lieux, très intéressés par la présence de ce personnage hors norme évoluant dans le contexte bien normé qui est le leur. » Certes, à Vevey, celles et ceux qui se souviennent de Chaplin se font rares. Mais, parmi les enfants des années soixante, les images de l’acteur sont fortes et indissociablement liées à leur quotidien : l’école, quand les élèves de Corsier étaient invités à chanter au Manoir de Ban, les représentations du Cirque Knie, au moment où Chaplin fraternisait avec les clowns et riait à gorge déployée au premier rang, la séance de l’après-midi au Cinéma Rex.

 

Présence des enfants

Les enfants de Charlie Chaplin, très présents dans les photos d’Yves Debraine, ont joué un rôle essentiel dans l’intégration en Suisse du géant du septième art. Géraldine, Michael et Eugène, en particulier, sont bien connus des Corsiérans et des Veveysans qui les ont fréquentés sur les bancs de l’école, dans le cadre de tel ou tel événement culturel de la Riviera, ou tout simplement dans cette vie de tous les jours. Celle-là même qui transparaît dans chacun des clichés de Debraine. Comme avec ces images de Charlie Chaplin en skieur débutant, coaché par sa fille Géraldine à Crans-sur-Sierre en janvier 1963. Ses efforts pour tenir debout sur ses lattes ne sont pas sans évoquer le comique de Charlot. Chez les témoins de l’époque, ou leurs descendants, la mémoire d’un instant partagé avec Chaplin a valeur d’or. Les photos d’Yves Debraine leur parlent ainsi tout à la fois d’une star internationale et de leur propre vie. Et c’est aussi là tout le talent du photographe qui a su capter un génie du vingtième siècle dans son humanité : père heureux, touriste curieux. « Mon père avait conscience d’avoir eu un grand privilège d’avoir pu côtoyer Chaplin, explique Luc Debraine. Il disait qu’il n’était qu’un simple opérateur avec Chaplin en metteur en scène. » En 1970, c’est le même Yves Debraine qui créait avec d'autres le magazine générations.

 


" Toi t'es pas Charlot "  

Patrick Fonjallaz, propriétaire-encaveur à Epesses, a 7 ans quand son père lui annonce que Charlot vient visiter leur cave, le fameux Clos de la République. Le 6 octobre 1953, Charlie Chaplin est invité par le Conseil d’Etat pour une visite du vignoble à la suite d’une réception au Château à Lausanne. Pour le garçon, c’est à peine croyable. Comme d’autres enfants de la région, le jeune Patrick est biberonné au cinéma par les projections du Fip Fop Club de Nestlé : « Chaplin, c’était comme Mickey ou Laurel et Hardy. Nous vivions à travers ces personnages. » Aussi, lorsqu’il voit un vieux monsieur à cheveux blancs sortir d’une limousine conduite par le conseiller d’Etat et futur conseiller fédéral Paul Chaudet, Patrick Fonjallaz est-il déçu. Pas trace du personnage rigolo, au pantalon trop grand, à la veste étriquée et au melon étroit. Lorsque le cortège officiel s’ébranle pour le départ, il s’approche alors de Chaplin déjà installé dans la voiture. Par la fenêtre, il lui lance : « Toi, t’es pas Charlot ! » Immortalisée par ce cliché d’Yves Debraine, la réaction de Chaplin est immédiate : « Avec sa main en guise de moustache, se souvient Patrick Fonjallaz, il m’a fait comprendre qu’il était bien Charlot. » Cette visite aura marqué Charlie Chaplin. Plusieurs autres photos d’Yves Debraine témoignent de son plaisir à déguster le Dézaley Grand Cru des Fonjallaz. Il envoyait son chauffeur pour charger la Bentley de cartons de bouteilles. »    


 

Au coeur de l'élégance Veveysanne

1ère photo: Visite à Vevey, à l'occasion d'une vente-kermesse, le 27 juin 1953.
2ème photo: Julien Brunschwig, cinquième du nom à la tête du Lido, avec un dessin signé Chaplin dans le livre d'or de son magasin.

 

S’il est un lieu où l’élégance a toujours été de mise, à Vevey, c’est bien au Lido. Ce grand magasin tient le haut du pavé à Vevey en matière de mode pour les hommes et les femmes depuis plus de 145 ans. Et, comme en témoigne le livre d’or, Charlie Chaplin trouvait lui aussi son bonheur dans ce décor très « british », où les plus grandes marques de vêtements sont mises en valeur par les boiseries, les parquets et les mobiliers d’époque. En 1972, Charlie Chaplin signale sa présence par une esquisse très réussie de Charlot témoignant de son talent de dessinateur. En quelques traits de stylo feutre, son double apparaît dans son expression de clown triste, dépassé par les événements. En 1977, l’année de la Fête des Vignerons, mais surtout l’année de son décès le jour de Noël, Charlie Chaplin dédicace son portrait photo dans le livre d’or du Lido. Julien Brunschwig, cinquième

du nom à la direction du magasin fondé par son aïeul Samuel, n’a pas connu l’époque où Chaplin poussait la porte du Lido. Mais il aime à parcourir le livre d’or qui compte plus d’une signature de célébrités des arts et des spectacles ainsi que de la politique. Vevey, centre du monde ? A sa façon, Charlie Chaplin a placé la ville de la Riviera sous les feux de la rampe. Et c’est tout le talent d’Yves Debraine d’avoir su capter ces instants radieux, comme lorsque Chaplin traverse la place du Marché de Vevey, le 27 juin 1953, à l’occasion d’une vente-kermesse.


 

« Mon père a tiré son premier et son dernier portraits officiels en Suisse »

 

La première photo d'identité de Charlie Chaplin (1953) en Suisse et le dernier portrait de lui (1974). Deux clichés signés André Favez, l'autre photographe des Chaplin.
Gilles Favez photographe, le fils d'André, détient de précieuses archives photo des Chaplin.

 

A Vevey, qui ne s’est pas fait tirer le portrait par Favez photographe ? Les Chaplin, en tout cas, y développaient leurs films familiaux durant toutes leurs années passées à Corsier. Fondé en 1947 par André et Georgette Favez, ce magasin a mis la clé sous le paillasson l’an passé. Leur fils et successeur Gilles Favez, photographe, conserve précieusement ces archives. Parmi lesquelles deux photos importantes : la première photo d’identité de Chaplin en Suisse, réalisée et tirée par son père André en 1953. Et le dernier portrait officiel de Chaplin. Gilles Favez dispose de quantités d’autres trésors illustrant la vie de l’une des plus célèbres familles de la région. « Mes parents ont été sollicités plus d’une fois par des paparazzi qui souhaitaient mettre la main sur ces images des Chaplin. Mais ils n’en ont jamais laissé sortir aucune, par respect pour l’intimité de ses clients. » Des lettres de remerciements, signées par Oona, montrent la relation de confiance unissant les Chaplin à leur photographe. « Mon père se rendait parfois au Manoir pour réparer le projecteur de la petite salle de cinéma. » En 1989, Oona Chaplin a confié des centaines de négatifs aux Favez en les priant de les développer au plus vite avant un voyage prévu à New York.  On s’y est mis à trois, on a fait les trois-huit. » Aujourd’hui, Gilles Favez s’interroge sur l’avenir de ce fonds d’archives connu de la famille et de la fondation qui gère les droits de Chaplin. « J’y réfléchis en me demandant ce que mon père aurait souhaité que j’en fasse. »


Chaplin Personal, 1952-1973, de Luc Debraine avec des photos d’Yves Debraine, aux Editions Noir sur Blanc, 144 pages

 

     Nicolas Verdan

 

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