"Ce que je dois à mes parents": les people romands témoignent

Dix-sept personnalités romandes — Henry Dès, Martina Chyba, Pascal Couchepin, Nadine de Rothschild, Nicolas Bideau, etc. — remercient leurs parents de ce qu'ils ont reçu dans leur jeunesse. 

C’est rare qu’on s’en vante. Que «comme son père», on déteste les contraintes ou que «comme sa mère», on ait le sens de l’accueil chevillé au corps. On est tellement pétri de culture individualiste qu’on se fantasme libre. Né « ex nihilo ». Pourtant, quand on y regarde de près, nous sommes tous porteurs d’une mythologie familiale qui nous inscrit dans une histoire transgénérationnelle.

 

« Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt », affirmait le père de Marie-Thérèse Chappaz. Résultat : sa fille, vigneronne indépendante, se lève spontanément à l’aube pour veiller sur ses vignes.

 

La comédienne, Anne Richard, a quant à elle tout misé dans son métier, car elle a intégré, en voyant son père partir tôt au travail et en entendant sa mère regretter de n’avoir pas aussi investi une carrière professionnelle, que le travail était la clé de la réalisation de soi.

 

S’agirait-il de se méfier de cette empreinte familiale ? « Seulement si elle bloque dans un schéma de répétition », rassure la psychothérapeute analytique et transgénérationnelle, Christine Ulivucci *. « Pour fonctionner comme des sujets, les individus ne doivent pas rester enlisés dans des attentes parentales souvent transmises implicitement. » Il faut donc autant que possible « se libérer de ce que l’on a pensé, dit, projeté pour nous », ajoute-t-elle. Et pour cela, décrypter les mantras familiaux et autres philosophies de vie qui agiraient sur nous à notre insu.

 

Pour autant, si nous sommes porteurs de valeurs familiales, nous subissons d’autres sources d’influences, extérieures à la famille. Il appartient donc à chacun de concocter sa propre combinaison de références sur lesquelles s’appuyer pour devenir une personnalité particulière. Sans doute dotée d’un air de famille, mais d’un petit air seulement. On doit à nos ascendants, mais jamais tout ce que l’on est. D’ailleurs, nos descendants font pareil. Ils ne captent chez nous que ce qui fait « valeur » pour eux.

Véronique Châtel

*Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot

« Je dois à ma mère d’avoir les pieds bien sur terre »

Nadine de Rothschild, 83 ans, actrice et auteur

« J’ai adoré ma grand-mère et ma mère qui m’ont donné une vie simple. J’habitais alors dans la banlieue de Paris et, à 14 ans, j’ai décidé de quitter la maison pour une chambre de bonne au 8e étage. J’ai alors commencé à travailler dans une usine de voiture décapotables, voitures que j’ai du reste souvent reçues en cadeau dans ma vie, plus tard... Bref, j’estime ne rien devoir à personne! J’ai affronté la vie seule, mes erreurs, je me les dois, tout comme mes succès. Je crois avoir toujours su être bien accompagnée.

 

De ma mère, qui travaillait dans les métiers de la laine, et de ma grand-mère, qui était boulangère et d’origine paysanne flamande, je dois d’avoir les pieds bien sur terre et des ambitions réalistes et réfléchies. A l’âge des aventures et des demandes en mariages, j’ai toujours su dire non, alors que les possibilités étaient nombreuses. Mais le jour où je suis tombée sur mon mari, j’ai su qu’il serait l’homme de ma vie, un grand seigneur.

 

Un conseil aux jeunes filles ? A l’heure où l’on consomme tous azimuts et avec grande rapidité, où l’on ne donne plus le temps aux hommes de rêver, je pense qu’il faut réapprendre à dire peut-être. Le meilleur passeport reste quant à moi toujours le même, la bonne éducation, même sans diplôme! Ma mère était très simple mais personne n’a jamais été autorisé à mettre ses coudes sur la table ! Même si c’est prétentieux, je le répète : je ne dois ma réussite qu’à mon travail. Je n’ai donc personne d’autre à remercier que moi-même. »

 

« L’ambiance familiale a forgé ma vision du monde »

Pascal Couchepin, 73 ans, Conseiller fédéral de 1998 à 2009

«  Je n’ai pas connu mon père, il est mort à 40 ans, quand j’en avais cinq. Mais il était présent à travers les récits de ce qu’il avait été, militaire et avocat. Ma mère – avec l’aide de mes grands-mères également veuves – a élevé quatre enfants de moins de sept ans de manière parfaite. Elle a réussi à organiser la vie matérielle sans jamais se plaindre. Quand elle repensait à cette époque, elle disait toujours: “ Ça s’est bien passé. ” Ça m’a marqué. A table, elle disait parfois : “ J’ai dû puiser dans le capital. ” On savait ce que cela voulait dire. L’ambiance familiale a contribué à forger ma vision du monde.

 

J’ai choisi mon métier par élimination. Je voulais être ingénieur, mais mes capacités en mathématiques étaient insuffisantes, j’ai aussi écarté la médecine. Je me suis consacré au droit et à la politique. Mon grand-père avait été conseiller national, mon père député. La politique a toujours était présente dans la famille, mais jamais dans un esprit partisan. Il y avait une base radicale et après chacun pouvait avoir ses propres convictions. Ma mère ne m’a pas encouragé, mais elle respectait mon choix. Elle ne m’a pas non plus découragé. Elle était patriote, sincèrement. Servir son pays était important.

 

Dans la famille, la politique était quelque chose de sérieux, on prenait des risques. Mais c’était aussi un jeu auquel on pouvait perdre. Il n’y avait pas d’amertume à avoir. Etre élu n’était pas un droit et perdre n’était pas un drame. On gardait ses idées et on repartait.

 

La transmission ne s’impose pas. J’ai une fille qui est conseillère municipale à Martigny, un fils avocat. Ma cadette n’a pas de passion pour la politique, mais elle vote. La participation à la vie publique est quelque chose qui les concerne, donc ça a marché. On vit dans la ville, le canton, le pays de nos ancêtres ; avec un système politique qui fonctionne. J’espère que les jeunes sauront maintenir cet équilibre. »

 

« Si tu veux faire le clown, fais-le bien et pas à table »

Henry Dès, 75 ans auteur-compositeur et chanteur pour enfants

«  Mon père était plutôt cérébral, ma mère très instinctive. Moi, je travaille beaucoup avec ma tête, je suis assez réfléchi... En même temps, je fonctionne aussi très souvent à l’instinct. »

 

Sinon, Henri Dès, lorsqu’il évoque l’influence de ses parents, se rappelle d’une phrase que son père avait sortie à table. «Je faisais toujours l’âne. Il m’a dit: “ Henri, si tu veux faire le clown, fais-le bien et pas à table ! ”»

 

Sage, le jeune Henri Destraz, de son vrai nom, a d’abord fait un apprentissage de dessinateur architecte avant d’entamer des études à l’Université du soir pour devenir architecte tout court. De quoi rassurer ses parents. Ensuite... « Quand j’ai commencé à chanter lors d’un concours amateur, au café de Bourg, j’ai vu un soir mon père caché derrière la porte entrebâillée.

 

Il est mort peu après. Ma mère, qui était coiffeuse, ne s’est jamais opposée à ma carrière artistique, même si je voyais bien qu’elle et ses clientes à qui elle parlait de moi ne comprenaient pas mon choix. Elles étaient plutôt désespérées. » De ses parents, on dira qu’il a reçu des valeurs comme l’amour, la tolérance et le respect.

 

« Ils m’ont donné le goût de la liberté ! »

Barbara Polla, 66 ans, écrivain, médecin, galeriste

« Ce que je dois à mes parents ? Le goût de la liberté. Passionné par la culture grecque, mon père nous avait, mes frères et moi, fait sauter une année scolaire dans les petites classes, pour partir en Grèce avec son seul salaire d’enseignant en année sabbatique. Nous étions cinq, une voiture, une tente. Et ça a été l’une des plus belles années de ma vie. J’en ai tiré cette philosophie que tout est possible dès lors qu’on suit son désir. Cela rend même les autres heureux, parce que c’est libérateur.

 

Par la suite, je me suis toujours efforcée de me l’appliquer à moi-même. Mes quatre enfants ne m’ont pas empêchée de devenir médecin, femme politique, galeriste et écrivain. A mes filles, j’ai eu à cœur de transmettre ce goût de la liberté. Notamment la liberté de penser. J’ai défendu la recherche génétique, l’IVG, je m’oppose à toute censure et en particulier à l’auto-censure. Je plaide pour la liberté d’expression, la liberté sexuelle, la liberté d’apprendre. Mes filles se sont approprié ma manière de fonctionner. Elles savent qu’elles peuvent tout faire sans y être obligées pour autant. »

 

« Une grande partie de moi est... eux »

Joseph Gorgoni, 49 ans, humoriste qui s’est fait connaître en enfilant le costume de Marie-Thérèse Porchet

Dans la vie de Joseph Gorgoni, plus connu encore sous le nom de Marie-Thérèse Porchet, la famille joue un rôle essentiel : « Je dois tout à mes parents. Une grande partie de moi est... eux. Ils ne m’ont jamais empêché de faire ce que je voulais. J’aimais beaucoup ma grand-mère. C’est d’ailleurs elle qui m’a inspiré le personnage de Marie-Thérèse Porchet. Elle était très drôle et, à 80 %, nous riions avec elle... et non pas d’elle.

 

Dès l’âge de 4 ou 5 ans, j’ai dit que je voulais devenir chanteur. Cela amusait mes parents, puis, quand je suis devenu adolescent, ça a un peu plus inquiété mon père, qui avait peur que je ne sois malheureux. Il était très sévère, mais m’a laissé faire ce que je voulais. Comme pour lui la danse était une activité de filles, il m’a seulement dit que je prendrais des cours quand je pourrais les payer. Ce que j’ai fait à 18 ans.

 

A ma connaissance, je suis le premier à avoir choisi un métier artistique dans la famille. Mon père nous a toujours encouragés, ma sœur et moi, à être nous-mêmes sans nous préoccuper du regard des autres, tout en les respectant bien sûr. C’est devenu ma philosophie... Je n’ai pas d’enfant. Mais j’ai des neveux et nièces auxquels je transmets cette valeur importante. Mon père est décédé le jour de Noël 1999, mais j’ai toujours ma mère. Elle a des soucis de santé qui ont nécessité son placement dans un établissement où elle est bien entourée. Je lui rends visite très souvent. C’est ma façon de lui rendre ce qu’elle m’a donné. »

 

« Nous avons appris très tôt à déguster le vin »

Marie-Thérèse Chappaz, 55 ans, vigneronne, propriétaire d’un domaine cultivé en biodynamique

« Si mon père ne m’avait pas donné une vigne quand j’avais dix-sept ans, je serais devenue sage-femme et je serais partie dans les pays du tiers monde pour quitter le terreau familial où je me sentais enchaînée. Mon père aurait voulu exercer un métier en rapport avec la nature, mais la pression familiale l’a conduit à se diriger vers le droit. Je l’entends encore me répéter combien je serais heureuse d’être indépendante et de travailler dans l’amour de la nature et de la région.

 

Par ailleurs, il avait une bonne cave et nous avons appris très tôt à déguster le vin. Alors, après avoir travaillé comme employée de cave, j’ai repris les vieilles vignes de mon grand-oncle. Toute la famille a été très fière de moi. Mon oncle Maurice Chappaz compris. Quand je crois à un idéal, j’y vais. Cela m’a permis de me développer à ma manière: en me mettant à la culture biodynamique notamment. Mais la vigne compte tellement dans ma vie, je lui consacre plus de temps qu’à moi. »

 

« Chez nous, la musique remplaçait les mots »

Pascal Auberson, 63 ans, musicien multi-instrumentiste, chanteur

« Je n’ai pas eu le choix de ne pas devenir musicien. Mon frère, musicien, et ma sœur, cantatrice, non plus. Non seulement, on a entendu toutes les musiques dès notre plus jeune âge: jazz, classique, Ravel, Brel, Count Basie, Stravinski. Il n’y avait pas de barrières entre les genres. Mais notre mère, qui était une merveilleuse pianiste et mon père, le chef d’orchestre que l’on sait, nous ont transmis une vision holistique de la musique. Chez nous, la musique remplaçait les mots. On se mettait au piano pour se dire je t’aime ou je te déteste. Si je suis un touche-à-tout artistique, c’est que tout me touche. Cela me vient de l’enfance. De cette ouverture de mes parents.

 

La seule chose qui énervait vraiment mon père, c’était qu’on soit mauvais en musique. Alors si on voulait en faire, il fallait travailler ses doigtés. Je me souviens de soirées passées à faire de la musique et à chanter, qui étaient synonymes de fêtes et de communion entre les êtres. Chez nous, il n’y avait pas de coupure entre l’art et la vie. Il n’y en pas non plus dans ma vie actuelle. L’autre jour, il y avait chez moi mes deux fils, César, 29 ans, et Louis, 19 ans, des comédiens, des ados, et mon petit-fils Arthur, dix mois. On était chacun dans son coin, à travailler et puis on a mangé, chanté, échangé. J’adore ces moments. C’est important de ne pas couper le fil entre les générations et de vibrer ensemble malgré les années qui nous séparent. Sinon, c’est la barbarie. »

 

 « Ils nous ont offert l’opportunité de faire des études »

René Prêtre, 58 ans, chirurgien du cœur

« Je leur dois la vie, bien sûr, mais aussi une jeunesse heureuse ! Et l’accès aux études, ce qui n’était pas évident dans le milieu agricole naguère. On était sept gamins, échelonnés sur une dizaine d’années. Nous étions une famille d’agriculteurs traditionnelle, très modeste, qui élevait une douzaine de vaches et cultivait des lopins de terre un peu partout. Un des frères a repris le domaine, mais hélas a dû le céder.

 

Mes parents n’avaient pas fait d’études. A nous, ils ont donné cette opportunité à la condition de nous débrouiller seul. On faisait nos devoirs à la cuisine dans une cacophonie extraordinaire! Il y avait beaucoup de travail à la ferme. Toutes les vacances, et cela jusqu’à mon diplôme, je les ai passées à aider aux récoltes: on bossait comme des fous. Sûr, cette période a contribué à ma formation. Dans mon métier de chirurgien, il faut certainement des qualités intrinsèques. Mais la débrouillardise aide beaucoup et, sur ce plan-là, j’étais ferré : on réparait nos machines nous-mêmes, il fallait être inventif. La dextérité ici était certes plus grossière que celle de mon métier, mais elle s’exerçait déjà. Et il y avait aussi ce fait que la tête et les mains devaient travailler ensemble.

 

Mon merci va aussi à ce pays, qui donne des possibilités de formation extraordinaires ! Aujourd’hui, mes deux filles, devenues adultes, sont très responsables et peu matérialistes. Elles profitent peut-être mieux de la vie que moi, avec de vraies vacances... »

 

«Le mariage entre l’inventivité et la diplomatie»

Nicolas Bideau, 46 ans, directeur de Présence Suisse

« Je peux dire que mon grand-père paternel m’a transmis l’amour de la montagne. Ma grand-mère maternelle, avec qui j’ai grandi à Prague, m’a, quant à elle, offert un pendentif représentant un ange protecteur. Depuis, j’en ai offert des similaires à ma femme et mes trois enfants, et c’est devenu le talisman familial. Mes parents m’ont fait prendre conscience du rôle et de la force de la créativité. Le mariage entre l’inventivité et la diplomatie est d’ailleurs au cœur de mon boulot actuel à Présence Suisse. Je retrouve le côté saltimbanque de mes parents dans les grands événements que j’organise dans les maisons ou les pavillons suisses. Personne n’a jamais été diplomate dans ma famille, mais j’ai choisi mon métier par passion pour les relations internationales.

 

En tant qu’enfant de la guerre froide, que j’ai vécue de manière très émotionnelle via ma mère qui a fui la Tchécoslovaquie, j’ai toujours été fasciné par les relations entre les Etats. Mes parents ont toujours trouvé ce métier un peu conservateur, étrange. Ça ne m’a pas dérangé, je m’émancipais d’eux, de leur voie. J’aime désormais débattre avec mes enfants de l’image qu’a la Suisse dans le monde, leur communiquer les défis de notre pays pour l’avenir. Leur parler des aspects de la politique internationale est ma façon de rendre ce qui m’a été donné. N’est-ce pas là le sens de nos vies ? »

 

«Le goût du voyage, de la montagne et de la nature»

Géraldine Fasnacht, 35 ans, pratique le snowboard freeride, le base jump et le vol en wingsuit.

«La loyauté et la persévérance font partie des gènes familiaux. Mes parents m’ont aussi transmis le goût du voyage, de la montagne, de la nature et des rencontres avec des personnes d’horizons différents. A leur manière, ce sont d’ailleurs tous deux des aventuriers, dans la mesure où ils ont chacun créé leur entreprise et sont allés jusqu’au bout de leurs idées. Ma mère m’a toujours répété qu’il fallait vivre ses rêves pour ne pas avoir de regrets, ce que j’ai d’abord fait en partant seule, à l’âge de 18 ans, faire du snowboard dans la cordillère des Andes, au Chili.

 

Puis, en 2001, contre l’avis de mon père, mais avec l’approbation de ma mère, j’ai décidé de répondre à la prestigieuse invitation de l’Xtreme de Verbier. J’ai alors décidé de démissionner de mon poste de load controller (gestion du chargement des avions, que ce soit le kérosène, les passagers ou les plateaux-repas, ndlr) afin de me préparer. J’ai gagné l’épreuve, ce qui a été un tournant dans ma vie. Mes grands-parents auraient été fiers de moi, notamment les parents de ma mère, dont j’étais très proche.»  

 

« Mes parents m’ont fait confiance… à condition que j’assume »

Martina Chyba, 50 ans, journaliste à la RTS, chroniqueuse et écrivain.

« Ma famille m’a transmis le goût du travail, le fait que l’on ne dépense que ce que l’on gagne et qu’il faut être indépendant. Mes parents sont arrivés de Tchécoslovaquie en Suisse en 1968, j’avais 3 ans. Ils se sont intégrés par le travail, quand il y a eu des périodes économiques difficiles ils n’ont pas hésité à prendre des boulots différents de leur formation et peu payés.

 

Moi, j’ai toujours su que je voulais raconter des histoires et / ou enseigner, mais je ne savais pas quelle forme cela prendrait. Mes parents m’ont fait confiance et j’ai été libre de mes choix, à condition que j’assume après. Par exemple, née catholique romaine, j’ai refusé de suivre le catéchisme à l’âge de 8 ans et ils ont accepté. Et un jour, je leur ai annoncé que j’allais travailler à la télé.

 

Dans ma famille on est plutôt chiffres (père économiste, mère ingénieure, sœur prof de mathématiques à l’université). Je suis la seule « lettreuse » et j’ai donc trouvé mon chemin en solitaire. 

 

J’essaie de passer l’idée d’exigence, avec mes enfants bien sûr, mais aussi avec les journalistes qui travaillent avec moi. Je demande à mes enfants d’être curieux et je veux qu’ils soient droits et justes, qu’ils deviennent des citoyens qui ont leur mot à dire. Ma fille vient d’avoir 18 ans, je lui demande de voter, ce qu’elle fait volontiers d’ailleurs...

 

Je n’ai pas du tout une vision clanique de la famille. On fait des enfants parce qu’on les désire et ensuite notre travail de parent est de les mener hors du nid et de les laisser s’envoler. L’idée qu’on se doit quelque chose m’horripile. Passer des bons moments ensemble, donner de l’argent si on en a envie, transmettre son entreprise, oui bien sûr, si c’est un choix libre, mais si c’est une obligation ou un poids familial, alors au secours. »

 

« Je revendique mon statut de fils à maman »

Philippe Chevrier, 55 ans, cuisinier étoilé et propriétaire – entre autres — du Domaine de Châteauvieux depuis 1989

« Ma maman m’a transmis le goût des belles et bonnes choses. C’est pour ça que je suis devenu cuisinier. Elle m’a aussi inculqué une certaine rigueur. Je viens d’une famille modeste où rien ne tombe du ciel, mais où tout est possible. Quand j’ai décidé, à 27 ans, de reprendre Châteauvieux, ma mère a été mon plus grand soutien. Elle m’a dit: “ Tu sais travailler, tu vas y arriver. ”

 

J’ai toujours été dans les pattes de ma maman, de ma grand-mère, quand elles préparaient les repas et faisaient les confitures, les sirops pour la toux. C’était évident que j’avais envie de ressembler à ces femmes qui savaient rassembler lors des repas de fêtes ou du dimanche. Tout se lie autour d’un repas, l’amour, la famille, le business. Pour moi, être cuisinier c’est être en permanence dans les belles et bonnes choses de la vie.

 

Je n’ai quasiment plus eu de père à l’âge de 11 ans, mais j’ai eu une mère exceptionnelle qui valait à elle seule un père et une mère. Je revendique mon statut de fils à maman. Je trouve que c’est un bel hommage.

 

Quand on entre en apprentissage, on entre dans un milieu professionnel. Il y a un côté plus rigoureux que dans une cuisine ménagère. Mais j’avais déjà le palais grâce à la cuisine de ma maman. Elle nous faisait découvrir des produits que l’on ne trouvait pas facilement dans les commerces à l’époque. Quand on rentrait de l’école, mes deux frères et moi, il y avait toujours une entrée, un plat, un dessert fais maison.

 

Il y a 30 ou 40 ans, les cuisiniers se cachaient pour faire leur recette. Plus aujourd’hui. J’ai transmis mon savoir-faire, mais aussi certaines de mes entreprises à d’anciens employés. J’ai un fils de 7 mois et je vais aussi lui enseigner le goût des bonnes et belles choses, mais aussi que l’on n’a rien sans le travail. »

 

«Elle m’a encouragée à ne pas me marier»

Anne Richard, 46 ans, comédienne

«Je suis convaincue que la personnalité des parents joue un rôle déterminant dans l’épanouissement d’une vocation chez un enfant. En tout cas, ce que je suis devenue doit beaucoup à mes parents. Je pense aux spectacles de Noël que ma mère écrivait pour moi et mon frère, aux sorties cinéma avec elle pour découvrir des acteurs talentueux, aux dimanche soirs en famille devant un film diffusé à la télévision. Cette ouverture sur le monde des acteurs, à laquelle s’est ajoutée ma passion pour Claude François, m’a donné, très jeune, envie de rendre les gens heureux par le spectacle et le divertissement. Bien que j’étais très timide. D’une timidité maladive, même. Quand j’étais enfant, traverser une salle de restaurant pour aller aux toilettes était une épreuve. Mais quand, après mon bac, j’ai osé avouer que je souhaitais partir à Paris pour faire le Conservatoire, mes parents m’ont soutenue. Mon frère avait, certes, ouvert la voie vers un métier qui n’en était pas un, en choisissant de faire de la radio. Mais mon désir est venu faire écho à la frustration de ma mère de n’avoir pas pu choisir le métier qui lui aurait plu, ni de vivre libre. Alors elle m’a beaucoup encouragée à être indépendante, à ne pas me marier et à réaliser mon rêve. Aujourd’hui, j’essaie à mon tour, de transmettre à travers l’écriture de contes pour les enfants, l’importance de croire en ses rêves et de les réaliser.

 

«Ils m’ont avant tout beaucoup aimé»

Esther Mamarbachi, 48 ans, journaliste productrice présentatrice RTS

« Ma mère, professeur d'espagnole, m’a appris à être endurante et persévérante. Une façon d'appréhender la vie qu'elle a probablement hérité de sa propre mère, une paysanne catalane, au caractère très fort; une femme qui a survécu à la Guerre d’Espagne.

J’ai eu une bonne formation et, je pense, beaucoup de chance aussi dans mon parcours professionnel. Cela m’a permis de devenir qui je suis. Ma famille m’a toujours soutenue et m’a appris à ne jamais abandonner, à croire en soi, en son propre chemin.

J’ai hérité du côté rigoureux de ma mère comme je vous le disais, mais aussi du côté plus latin de mon père syrien, ingénieur forestier pendant 40 ans à l'Etat de Fribourg. Pour ceux qui me trouvent trop dure ou sévère dans mes débats, je dirais que je suis une main de fer dans un gant de velours. Je crois faire preuve d'une certaine souplesse dans la rigidité!

Je souhaite que mes enfants trouvent leur propre voie. Si mon exemple peut y contribuer, tant mieux. J'espère avant tout qu’ils sont heureux. Ce sera pour moi un véritable cadeau, une belle récompense. J'espère aussi que j'ai réussi à faire en sorte qu'ils aient confiance en eux et qu'ils soient indépendants. L'éducation est un sacré défi, notamment avec des enfants adolescents, période que j'expérimente en ce moment!

Je me sens redevable de donner à mes enfants autant que mes parents m’ont donné. Ils m’ont avant tout beaucoup aimé. D’un amour inconditionnel.»

 

«Né avec une cuillère en taule dans la bouche » 

Daniel Perroud: 60 ans, organisateur de manifestations sportives dont le Geneva Open 2015.  

« Je viens d’une famille de commerçants. Entre 8 et 13 ans, j’ai grandi dans un restaurant à Meinier. Mes parents n’avaient pas toujours le temps de s’occuper de moi, les clients m’aidaient à faire mes devoirs. Je pense que ça m’a ouvert l’esprit.

 

Après ma formation dans une grande banque, j’aurais souhaité entrer à l’Ecole hôtelière, mais mon père avait d’autres projets: «Tu reprends la carrosserie familiale». A 19 ans, je me suis retrouvé patron. Je suis né avec une cuillère en taule dans la bouche! Mes parents avaient le sens du commerce, moi j’ai appris le langage des banques et j’ai développé ce qui m’a été transmis.

 

A 28 ans, par passion pour la boxe j’ai organisé les premiers Championnats du monde de kick-boxing à Genève, ma première manifestation sportive. Mes parents étaient toujours inquiets avant chaque événement puis très fiers pendant et après. Ce qui compte, c’est le travail et comme eux, je suis plutôt travailleur. Mon père avait les idées surtout et ma mère les bras. Moi, j’ai hérité des deux. A 21 ans, je me suis marié, je suis très vite sorti du cocon familial mais je n’ai jamais rien fait sans informer mes parents.

 

Mes enfants n’ont jamais été intéressés par mes événements. J’ai toujours eu l’impression de faire le plus beau métier du monde, mais eux ils ont vu un père absent, engagé ailleurs. Ma fille a choisi la médecine, mon fils est resté dans les voitures. Mais on est une famille soudée, unie. C’est ce qui me rend le plus heureux. J’imagine que ce sont mes racines italiennes qui parlent. D’ailleurs, mes petits-enfants nous appellent, ma femme et moi, la nona et il nono. Ma mère est arrivée d’Italie en 1953. Aujourd’hui, elle a 83 ans et je l’aide tous les mois. C’est normal, elle s’est occupée de moi toute sa vie.»

 

«J’aurais pu dire non et mon père l’aurait accepté »

Frédy Knie Junior, 68 ans, co-directeur du cirque national Knie

«Mes parents et mes grands-parents m’ont transmis l’amour du cirque et des animaux, la base de mon métier. C’est grâce à ce qu’ils ont construit que je suis devenu un accro du cirque. Ils m’ont soutenu dans ce domaine tout en me laissant la liberté de choisir ma voie. Même s’ils nous encourageaient à perpétuer la tradition du cirque, j’aurais pu dire non et mon père l’aurait accepté. Ma file a aussi eu le choix et évidemment je suis très heureux qu’elle continue dans le cirque.

 

Je n’ai pas le souvenir d’un moment en particulier mais il y a certains endroits où je pense fort à mes parents. Par exemple, je pense beaucoup à mon père quand je suis dans l’écurie parce que c’était son domaine. Et quand je cuisine, je pense à ma mère.

 

Les traditions familiales auxquelles je suis attaché viennent de loin et je me rends compte qu’elles sont très importantes aujourd’hui encore car elles permettent au cirque de perpétuer à travers les générations. Parmi elles, il y a l’envie de faire son métier avec passion.

 

Cela dit, il est parfois indispensable de rompre avec certaines traditions et d’apporter sa touche personnelle. Mon style à moi est plus moderne que celui de mon père et celui de ma fille l’est encore plus. C’est ce qui contribue à la modernité du cirque. Les jeunes générations de notre famille doivent apporter leur propre style pour renouveler le spectacle.

 

Aujourd’hui je ne sens pas le devoir de perpétuer notre tradition du cirque mais, j’ai envie de le faire, mais seulement si mes descendants l’acceptent. Il y a parfois des moments de désaccord, mais dans ces cas on trouve un compromis pour aller de l’avant. C’est essentiel.»

 

«Un soutien déterminant pour mon retour à la vie»

Celine van Till,  24 ans, cavalière de para-dressage, Miss suisse Handicap 2012, en route pour participer aux Jeux équestres Paralympiques de Rio 2016.

 

«Avec l’honnêteté, tu iras loin». Cette phrase de ma mère me permet toujours d’avancer. C’est elle aussi qui m’a transmis la passion du cheval, qui a été la source de mes ennuis, de mon grave accident en 2008, mais aussi mon meilleur médecin! Mes parents ont toujours cru en moi et en mes capacités. Leur soutien a été déterminant pour mon retour à la vie. Un moment magique? Quand je suis remontée à cheval pour la première fois. J’étais en chaise roulante et je parlais à peine.

 

Mes parents m’ont offert la possibilité de me consacrer à ma carrière d’athlète dès mes 14 ans tout en continuant mes études. Après mon accident, c’est grâce à ma mère – qui est mon entraîneur – que j’ai pu poursuivre l’équitation au plus haut niveau. Mon père a toujours insisté pour je fasse des études universitaires. Mon handicap m’a obligé à arrêter un moment et nous avons eu des différends à ce sujet. Par la suite, j’ai repris mes études. J’ai réussi mon Bachelor de management-marketing en mai dernier.

 

J’ai eu la chance d’avoir une enfance magnifique. Ma mère est un exemple pour moi. Je l’admire beaucoup. Elle a joué un rôle majeur dans ma guérison en me donnant toute son affection.

 

Malgré mon jeune âge, j’ai l’impression d’avoir déjà beaucoup vécu. Mon accident a été dramatique (traumatisme crânien sévère, un mois de coma) mais j’ai tenté de transformer cette expérience en quelque chose de positif; d’en extraire de vraies leçons de vie*.

 

En tant que Miss Handicap 2012, j’ai toujours un rôle actif auprès des personnes handicapées. Aider les autres, c’est une vraie passion. Si j’avais des enfants, j’aimerais leur offrir la meilleure éducation. J’aimerais aussi être là pour ma mère, si un jour elle en avait besoin. J’ai également envie d’accorder du temps à ma famille. Je suis très proche de ma mère et de mon frère. Ils m’ont beaucoup soutenu. Notre relation est très forte.

 

 

Dossier réalisé par:

Véronique Châtel, Audrey Sommer, Jean-Marc Rapaz,

Frédéric Rein, Barbara Santos, Martine Bernier et Blaise Willa

 

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