Barbara Hendricks: «Chacun devient artiste de sa vie»

photo: © Mats Backer

A 67 ans, la chanteuse d’opéra et de blues Barbara Hendricks continue d’être active sur le terrain où elle vient en aide aux réfugiés. Interview.

Barbara Hendricks, ce n’est pas seulement une voix envoûtante, connue de par le monde, qui interprète aussi bien la subtilité mozartienne que la lancinance jazzy. Barbara Hendricks, c’est aussi, depuis près de trente ans, une femme engagée, ambassadrice du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. De retour de Grèce, cette Suédoise installée dans le pays de Vaud nous dévoile les raisons de son engagement, son optimisme sans faille, sa confiance en l’humain et son incroyable parcours depuis sa naissance aux Etats-Unis, il y a 67 ans. Avec une simplicité et une humilité déconcertantes.

Depuis trente ans, vous êtes ambassadrice du Haut Commissariat des Nations Unies. Vos actions portent-elles leurs fruits?

Oui. Mais le but n’est pas d’obtenir des résultats au niveau personnel, car tout cela est bien plus grand que moi. J’ai besoin de mettre une goutte dans l’océan. Même si mes actions ne seront jamais l’océan tout entier, c’est ma contribution en tant que citoyenne du monde.

En quoi consiste votre aide sur le terrain?

Pour pouvoir être une bonne ambassadrice, je dois voir les réfugiés pour entendre d’eux-mêmes leurs expériences, leurs besoins, leurs soucis. L’année passée, la Grèce a vu une augmentation dramatique de migrants arriver par la mer. Plus d’un million de réfugiés ont traversé la Méditerranée depuis 2015 et plus de 85 000 sont arrivés sur les côtes de la Grèce via la Turquie.

Mais, derrière ces chiffres, ce sont des êtres humains, comme nous, avec une histoire. Des histoires qui nous aident à mieux comprendre qu’ils sont nos frères et nos sœurs. Il faut les aider. Toutes ces personnes ont été obligées de partir pour sauver leur vie. Je demande toujours aux gens: si vous étiez obligés de fuir, sans poser de questions, sans réfléchir, quel accueil aimeriez-vous recevoir en arrivant dans un endroit que vous croyez sûr?

Comment est né cet engagement?

J’ai été témoin de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. Moi-même, je suis née presque comme une réfugiée dans mon propre pays. Je ne bénéficiais pas de la protection que la Constitution donnait aux enfants blancs. Même si j’étais trop petite pour prendre part à cette lutte, elle m’a beaucoup inspirée et m’a donné un énorme espoir. Quand le Civil Rights Act est passé en 1964 (NDRL la discrimination devient interdite aux USA), je me suis vue comme une citoyenne à part entière, pas seulement parce que j’avais des droits, mais surtout parce que j’avais des responsabilités. Et, davantage que les droits, ce sont les devoirs qui me rendent libre ! J’ai ainsi décidé de lutter toute ma vie pour les droits humains pour tous.

 

Vous aviez 20 ans en 1968. Par rapport à cette époque, trouvez-vous que les jeunes sont moins impliqués?

Non. Même s’il n’est plus question de manifestations, comme celle contre la guerre au Vietnam, les jeunes se mobilisent aussi, différemment que nous, avec les réseaux sociaux.

Vous encouragez vos enfants à se mobiliser, eux aussi?

Oui. Ils sont engagés, c’est leur avenir, c’est à eux maintenant. Et, quand je parle avec eux, ils sont beaucoup moins déprimés que moi!

La société actuelle vous déprime -t-elle?

Le mot « déprimer » est une exagération et je préfère voir le verre à moitié plein qu’à moitié vide. Je crois qu’il y a beaucoup de bonnes choses qui se passent dans ce monde, il y a des gens fantastiques. Il faut les rechercher, les regarder, et pas seulement ceux qui apparaissent sur les premières pages des journaux. Si vous observez autour de vous, je suis sûre que vous trouverez quelqu’un qui, même par des petites actions, aide généreusement les autres.

A vous entendre, vous avez confiance en l’Autre. Vous êtes une humaniste?

Oui, car je fais partie de cette famille qui s’appelle « l’humanité ». Et j’aime cette famille, même si, parfois, c’est difficile. Une fois qu’on en fait partie, il faut accepter les autres comme des frères, des sœurs, des pères et des mères. Au début de l’exode des Syriens, la réaction des citoyens européens était très positive. Ce sont nos dirigeants qui ont peur des réfugiés, car ils craignent pour leur carrière politique.

En parlant de dirigeants, justement, vous êtes née aux Etats-Unis. Vous avez soutenu ouvertement la première campagne d’Obama. Aujourd’hui, c’est Donald Trump sur le devant de la scène. Qu’en pensez-vous?

C’est aberrant. Mais il n’est pas arrivé comme cela, c’est une longue histoire. Depuis plus de 60 ans, il y a des politiques à droite qui tentent de diviser le pays, selon les races. Durant les huit ans d’Obama, ils ont tout fait pour éviter son succès comme président. Malheureusement, je dois aussi dire que les médias ne jouent pas le rôle dans la recherche de la vérité. Ils mettent en avant celui qui crie le plus fort et proclame le plus de haine, purement pour les raisons financières.

Vous avez peur qu’il soit élu?

Je ne me laisse pas avoir peur, mais je ne dis pas non plus que son élection est impossible. Quand Trump a annoncé sa candidature, je me suis dit que c’était une blague ! Mais c’est en train de devenir un cauchemar.

Vous avez vécu la ségrégation, avez-vous l’impression que l’on vit un retour en arrière?

Non, car beaucoup de choses ont tout de même évolué. Quand j’étais petite, si j’étais blessée dans un accident de voiture, certains hôpitaux ne m’acceptaient pas. Même si j’allais mourir ! Dans l’Arkansas, où nous habitions, ma sœur a dû quitter l’Etat pour se marier, car son mari était un Blanc. C’était l’apartheid. Trump dit : « Make America great again. » Mais de quelle époque parle-t-il? De la ségrégation? De l’esclavage? Du massacre des Indiens?

 

Vous avez la nationalité suédoise, mais vous vivez aussi en Suisse (dans le canton de Vaud). Vous vous y plaisez ?

C’est un pays qui m’a toujours accueillie très chaleureusement. J’y ai élevé mes enfants, c’était un peu mon chez-moi. On est chez soi là où l’on a une vie de famille. J’ai toujours beaucoup apprécié le fait qu’on me laisse vivre sans jamais m’enfermer. Un jour, mes voisins m’ont même protégée : ils ont dit à des gens qui voulaient me débusquer ne pas savoir où j’habite !

Cette discrétion, c’est dans la culture suisse?

Oui. Mais, surtout, une grande gentillesse. Ce qui ne veut pas dire que la Suisse soit parfaite. Il n’y a pas un seul pays au monde qui le soit.

En parallèle à vos missions humanitaires, vous continuez de chanter. Le philosophe Gilles Deleuze a affirmé: « Créer c’est résister ». Pour vous, chanter, c’est résister?

Oui, mais la résistance n’appartient pas qu’aux artistes. Chacun devient artiste de sa vie. Quand je chante, j’ai la possibilité d’être sur scène, en face d’un public, de raconter une histoire qui n’est pas la mienne. Ce qui me permet plus facilement de me mettre dans la peau d’une femme réfugiée et, ainsi, d’être solidaire avec autrui. La musique a aussi la force de nous rappeler que nous sommes unis et davantage semblables que différents.

Le côté «élitiste» de la musique classique ne vous a jamais dérangée?

Une musique qui est divine, comme celle de Mozart, ne peut être élitiste, c’est universel. Les cadres de la musique classique peuvent être élitistes, car beaucoup de gens pensent ne pas avoir leur place dans une salle de concert ou un opéra. J’ai pourtant chanté dans des endroits où personne n’avait jamais entendu de classique, dans des villes des banlieues de New York, de Paris, de Marseille. L’expérience avec ce public était autant forte qu’au Victoria Hall de Genève.

Vous le dites, la musique classique a une portée «divine». Avec un père pasteur, quel est votre rapport à la religion?

Je ne suis pas attachée à une religion en particulier. Je parlerais plutôt de spiritualité qui, pour moi, n’est pas seulement importante, mais est le but de mon existence. De sentir que j’appartiens à un ensemble qui est plus grand que moi et d’apporter l’amour comme antidote de la haine.

En 1969, à 20 ans, vous obtenez une licence scientifique. La même année, vous commencez des études de musique. Pourquoi ce revirement ?

J’ai fait des études scientifiques, parce que je les aimais et j’étais assez douée et intelligente (rire) ! Pour mes parents et mes professeurs, une bonne éducation pour une fille noire était très importante. Mais j’ai toujours chanté à l’église, à l’école, pour le plaisir. Cela me suffisait largement. Le tournant a eu lieu quand j’ai obtenu une bourse et la possibilité d’étudier durant l’été à une académie de musique dans le Colorado où j’ai rencontré Jennie Tourel, qui est devenue, plus tard, ma professeure de chant. A la fin des neuf semaines, elle m’a encouragée à participer à une audition à la Julliard School de New York. Et comme on dit: «The rest is history.»

La diva est toujours aussi éblouissante, qu'elle chante du classique ou du blues.

Continuer le chant, c’était une évidence pour vous?

Continuer de chanter, oui, une carrière dans la musique, non. J’ai sauté dans le vide sans avoir la moindre idée de la suite.

Un vide qui vous a réservé de belles surprises ! Vous avez travaillé avec les chefs les plus renommés. Des préférences?

Il y en a trois très importants pour moi : Karajan, Giulini et Bernstein. Karajan, pour son soutien et sa confiance en moi comme musicienne. Il m’a beaucoup appris sur les couleurs, les dynamiques. Giulini était un peu comme un moine, et j’avais besoin de savoir qu’on pouvait faire ce métier, tout en étant quelqu’un de spirituel. Bernstein était un homme politiquement engagé et rempli de curiosité.

Vous avez été dirigée par le très insaisissable Carlos Kleiber?

Non. C’est l’un de mes regrets, car il dirigeait si peu. Une amie m’avait parlé d’un vin qu’il aimait particulièrement. On a cherché, cherché … Je me suis dit, un jour : je vais aller devant sa porte avec douze bouteilles et lui dirais : « Maestro Kleiber, j’aimerais faire un concert avec vous, ou même qu’une seule répétition ! »

Vous ne l’avez pas fait?

Non, je n’ai jamais trouvé le nom du vin!

Mozart est le compositeur qui vous a le plus souvent accompagnée. Pourquoi?

D’abord, parce que la musique de Mozart est simplement divine et qu’elle me touche profondément. Chanter Mozart est exigeant et me force à garder la santé et la clarté de ma voix. Si, un jour, je ne peux plus chanter Mozart, ce serait une grande tristesse.

Depuis vingt ans, vous chantez du jazz et du blues. Vous venez d’ailleurs de sortir un deuxième album Blues everywhere I go. Vous en aviez assez du classique?

Je ne chante pas moins de classique, je chante moins tout court. J’ai fait mes débuts en jazz au Festival de Montreux en 1994 et j’ai ajouté le blues à mon répertoire. Jamais, je n’aurais pensé devenir une blues woman ! Je continue aussi de chanter, parce que j’ai une énorme curiosité, je veux toujours apprendre. Et j’ai encore ma voix. Parfois, cela m’étonne quand je réalise mon âge, mais, après tout, comme Einstein l’a dit, le temps est quelque chose de relatif.

N’est-ce pas difficile de vieillir comme chanteuse professionnelle?

Non, pas pour moi. J’aime ce que je fais. Et, pour moi, vieillir, c’est être mûre comme un bon vin. J’ai aussi la chance d’avoir une bonne santé. Je prends soin de tout mon instrument qui est mon corps. Pas uniquement des cordes vocales.

Vous avez 67 ans, la «retraite», vous y pensez quand même?

Mais je suis retraitée ! Je touche l’AVS! Je fais moins de concerts, mais la vie continue. Comme n’importe qui, je m’occupe de mon potager et de mon petit-fils, ici en Suisse.

Propos recueillis par Marie Tschumi


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