André Paul continue à cultiver l'irrévérence

© Corinne Cuendet

Un rien amuse ce Lausannois de 95 ans dont les dessins de presse ont interpellé plusieurs générations. Il n’arrête pas de croquer les gens et les événements de la vie, sans se prendre au sérieux.

Le temps a beau faire, il n'a pas réussi à transformer le dessinateur André Paul, cet homme malicieux qui porte sur le monde, sur ses semblables et sur lui-même un regard parfois un peu moqueur, toujours bienveillant. Pourtant, il avoue aujourd'hui 95 printemps qu'il assume avec une philosophie tranquille, un humour à fleur de peau et une fraîcheur d'esprit intacte. L'âge, il ne s'en plaint pas. A peine grogne-t-il un peu sur sa mémoire lorsqu'elle ne lui restitue pas tout de suite un nom ou une date.

 

Dans son appartement lausannois, celui que ses voisins connaissent sous le patronyme de Paul-André Perret dessine tous les jours. Et ses croquis sont toujours aussi percutants, portés par un trait vif, qui n'a pas pris une ride. Aussi efficace que lorsqu'il faisait les beaux jours de La Tribune de Lausanne, de 1958 jusqu'en 1999. «Le PDG de l'époque m'avait téléphoné pour me demander de travailler pour lui. Il voulait que je livre deux dessins par semaine. C'était trop: j'ai accepté d'en faire un. J'avais carte blanche. Donc, j'ai dessiné sur tous les sujets. La politique ne me passionnait pas, mais j'abordais tous les thèmes d'actualité, la police, le sport, les bagnoles, les gens comme vous et moi...»

 

Il l'avoue: certaines semaines, les idées venaient difficilement. Il préfère aujourd'hui reprendre ses pinceaux quotidiennement, mais sans pression.

 

C'est pourtant encore l'actualité qui, lors du massacre à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, lui a inspiré un dessin puissant paru dans Pharts, le magazine suisse des arts avec lequel il continue à travailler. On y voit un caricaturiste représentant un djihadiste portant une arme. Tandis que le crayon ajoute un dernier trait, une balle sort du fusil, en direction de son créateur. «J'ai été bouleversé par ce qui s'est passé, d'autant que je connaissais un ou deux membres de l'équipe. J'avais notamment croisé Wolinski quelques fois. C'est terrible... Ma façon d'en parler, c'est à travers ce dessin.»

 

Pour André Paul comme pour ses collègues, quand les mots ne sont plus à la hauteur du sentiment ressenti, les crayons sont dégainés avec une efficacité redoutable...

Heureux par le dessin

Ses propres images ne lui ont jamais valu de lettres injurieuses de la part de ses lecteurs. Il n'est cependant pas dupe, relevant en riant qu'il ne recevait que des missives de remerciements, mais que la rédaction devait filtrer le courrier à la base! Même au début de sa carrière, en 1952, lorsque Jack Rollan le contacte pour qu'il collabore avec lui à son journal satirique Bonjour, les réactions négatives sont rares. Il faut dire que si l'homme a le crayon irrévérencieux, il n'est jamais agressif ou méchant.

 

Lui qui a toujours été installé à son compte continue de temps en temps à accepter un ou deux mandats de clients fidèles. Graphiste autrefois en charge de prestigieuses campagnes publicitaires, comme celles d'Omega, il reconnaît, grâce à la peinture, avoir «échappé à l'horlogerie», vocation pratiquée depuis des générations dans sa famille, au Locle. En feuilletant un catalogue d'exposition consacré à son travail, il explique avoir jour après jour été heureux de dessiner, même s'il avait «un peu plus de mal avec les commandes». Il est ainsi, André Paul. Indépendant, léger, plutôt pudique et discret de nature, avouant un petit côté tire-au-flanc et détestant se définir ou s'auto analyser. Il aime profiter des bonnes choses de la vie, porte sur les événements et les rencontres qui ont jalonné son existence un regard reconnaissant, et livre un peu de lui au détour d'une phrase ou d'une caricature: «Jean-Pascal Delamuraz... je l'aimais beaucoup. C'était vraiment quelqu'un de bien.»

Reconnaissance générale

Au moment de proposer deux dessins qui pourraient être destinés aux lecteurs de Générations Plus, l'artiste s'amuse. L'un représente un dompteur à tête et barbe blanches câlinant son vieux lion. «Je pourrais l'appeler 70 ans de cirque! On a fait un spectacle, on ne s'est pas perdus de vue, et on est bien contents d'être toujours là! Tout un symbole!»

 

L'autre entre dans l'intimité joyeuse d'un couple de seniors dansant un rock endiablé. Le message est clair: l'homme n'a rien perdu de son espièglerie et aime toujours autant dessiner des personnages en mouvement… sans texte. «Cherchez: vous verrez que les dessins de presse sans bulles sont de plus en plus rares. Pourtant, ce sont ceux que je préfère. Pour moi, un dessin est d'autant plus fort qu'il arrive à parler par lui-même. Dans ce domaine, j'aime beaucoup le travail de Steinberg et de David Levine. Même si, le meilleur d'entre nous reste Reiser, sans le moindre doute...»

 

Sa famille, ses amis, quelques expositions consacrées à son parcours, pas mal de lecture, beaucoup de dessins: le quotidien d'André Paul est toujours jalonné de ce qui a rempli sa vie. Il confie d'ailleurs qu'il pratique un métier qui ne prédispose pas à prendre sa retraite.

 

Ce qui l'inspire aujourd'hui? «En ce moment, ce qui m'intéresse en Suisse, c'est le rapport avec l'Europe. Ils se mettent dans une situation qui risque de ne pas très bien tourner et qui pourrait donner lieu à pas mal de dessins...»

 

Il y a quelques années, pour saluer ses 80 ans, tous ses collègues suisses lui ont fait la surprise de le fêter et de lui offrir un coffret pour lequel chacun a réalisé un dessin en rapport avec le personnage et sa carrière. Il les feuillette en souriant, visiblement touché par cet hommage plein de tendresse de la part d'une profession qui le considère comme l'un de ses plus beaux fleurons. 

 

Martine Bernier

 

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