Albina du Boisrouvray: «Je me suis élevée moi-même»

Albina du Boisrouvray, engagée dans les luttes majeures de la seconde moitié du XXᵉ siècle, avant de dédier sa fortune à l’aide humanitaire. © Sedrik Nemeth

Petite-fille de Simon Patino, roi de l’étain bolivien, noble française par son père, Albina du Boisrouvray, née en 1939, aura été tour à tour rebelle, puis mère, avant d’être cette femme libre qui voue depuis trente-six ans son existence aux démunis.

Les racines d’Albina du Boisrouvray, sont entremêlées: la vieille aristocratie bretonne et auvergnate côté paternel et une bourgeoisie enrichie, fortement métissée quechua, d’origine très pauvre, côté maternel. Une «double tradition» dont cette femme, née en 1939, et qui voue depuis trente-six ans son existence à l’aide humanitaire militante, affirme s’être très vitre dépêtrée: «Je me suis donc retrouvée, jusqu’à ce que j’exerce ma liberté et vive mon indépendance, dans un double milieu. D’un côté, tiré et raffiné, BCBG et conventionnel, très conservateur. De l’autre, obscènement et ostentatoirement riche en jet-set, occultant ses origines.» A tel point, se confie-t-elle avec humour, dans une extraordinaire autobiographie*, que «je devins anthropologue et entomologiste, tantôt amusée, tantôt horrifiée, de mes propres origines, que je rejetais en bloc».

Si, aujourd’hui, Albina du Boisrouvray, se confie sur sa famille, tel ne fut pas toujours le cas. A son fils, François Xavier Bagnoud, tué en 1986 aux commandes de son hélicoptère durant le Paris-Dakar, elle n’avait pas parlé de son grand-père Simon Patino, le roi de l’étain bolivien, ni de son père, aristocrate et héros gaulliste, encore moins de Luz Mila, sa mère, Chola à la peau basanée, au visage blanchi par un lavage au lait, «si authentique à sa façon et de tout temps discriminée».

Boîte à souvenirs longtemps fermée

Dans les bureaux genevois de FXB International, son ONG qui lutte, depuis 1989, contre l’extrême pauvreté, Albina du Boisrouvray se livre sans fards sur son récent retour aux sources de sa famille de « nomades opulents » dont il a fallu s’affranchir: «Non, je n’ai pas raconté à mon fils. Car, longtemps, je n’ai pas regardé en arrière. Je n’avais jamais été ouvrir ma boîte à souvenirs, vierge de couleurs, de sons et de tout.» Et de se rappeler son père qui la taquinait: «Il disait que j’étais issue d’une génération spontanée. Il avait raison, même si mes parents ne pouvaient que s’en prendre à eux-mêmes. Ils n’ont pas su m’intégrer. Dès mon plus jeune âge, je me suis élevée moi-même.»

Son destin de rebelle et de mère, pulvérisé par la disparition tragique de son fils, Albina est revenue de parmi les morts. La célèbre productrice de cinéma vouera désormais son existence aux plus démunis de la planète, notamment les enfants. François-Xavier Bagnoud est vivant à travers ce qui aura été sa vocation: sauver. Lui, le pilote pour Air-Glacier, l’entreprise fondée par son père Bruno, dont les initiales FXB fondent, renforcent et donnent du sens au formidable élan humanitaire d’Albina du Boisrouvray qui a dédié sa fortune à l’aide humanitaire militante et au sauvetage des enfants à travers le monde. 


Albina du Boisrouvray bébé, dans les bras de sa grand-mère Albina Patino Rodriguez, avec ses cousins, dans les années 1940 à New York. © DR

Enfant, quand elle vivait encore à New York, Albina traverse Harlem en auto pour rejoindre le Zoo du Bronx. «Les maisons ressemblaient à celles détruites par la guerre que nous montraient les actualités des cinémas de Broadway ou les photos des journaux.» Et puis les gens: «En haillons dans le froid glacial.» 

Proche de son grand-père Simon, auquel elle ressemble tant, avec ce caractère ne souffrant aucun obstacle, elle est en revanche aux antipodes de son manque de compassion pour ceux qui n’avaient pas réussi comme lui. «Voici trente-cinq ans que j’accomplis ce qui était mon souci premier quand j’avais 9 ans: comment être utile sur cette planète pendant qu’on est là?» 

«Et si ma mère avait fait de moi une alliée?»

De l’épreuve, Albina du Boisrouvray ressort à chaque fois plus libre et généreuse d’elle-même. Aujourd’hui, il lui arrive de repenser à sa mère autrefois détestée: «Son caractère infantile la rendait jalouse de la relation privilégiée que j’avais avec mon père. Elle n’entendait rien à nos discussions.» Avec le temps, la compréhension prend le pas sur le ressentiment: «L’écriture de mon autobiographie m’a profondément réconciliée avec ma mère, cela m’a permis de comprendre qu’elle était une victime, au même titre que les victimes que je défends. Elle était discriminée, constamment en décalage avec la position sociale qu’elle devait avoir. Elle n’a pas eu un mariage chaleureux, aimant. Mon père, comme souvent à l’époque dans ces milieux-là, se montrait sous un jour froid. Il n’exprimait pas son affection, ni par écrit ni vocalement.» 

Albina du Boisrouvray ne peut s’empêcher de s’interroger: «Ma mère, surprotégée, n’a jamais grandi, elle n’a jamais été adulte. Et si elle avait eu l’intelligence de faire de moi son alliée contre son mari et son milieu? Plutôt que de faire de moi son ennemie.» 

Daniel Rondeau, de l’Académie française, a raison quand il dit d’Albina du Boisrouvray qu’avec elle nous «nageons en plein réalisme magique », cette tension propre aux romans d’un Gabriel García Márquez où le fantastique et l’onirisme flirtent avec la réalité. Son autobiographie révèle d’ailleurs un talent de romancière.

Née avec une cuillère d’étain dans la bouche, transbahutée par ses parents d’Europe en Amérique du Nord et du Sud, écartelée entre deux cultures que tout oppose, Albina du Boisrouvray  a toujours eu le vertige en considérant ses ancêtres des deux côtés: les oppressés (sa mère) et les oppresseurs (son père), encore que des corrections biographiques ont compliqué ce jeu. Aujourd’hui, cette comtesse (un titre de noblesse qui s’accommode chez elle des pieds nus) a trouvé l’équilibre en rassemblant dans son giron les plus démunis. 

A force de remuer son passé, Albina du Boisrouvray a creusé du côté de l’ADN. Le test a révélé un métissage qu’elle qualifie «d’amalgame de contradictions géographiques et ethniques, sociales, économiques et culturelles». Dont acte: 15% française et celte, 20% ibérique, 28% européenne du Sud tous azimuts et 21% amérindienne du Sud-Est asiatique. Les pourcentages restants signalent de fragments arabes, juifs et africains.

Et, puisqu’il faut aussi souffler, cette femme libre a deux ports d’attaches: «J’adore mon chalet en Valais. Mais il y a aussi ma maison au Portugal où se joue la réconciliation de mes contraires: l’océan Atlantique, soit la Bretagne de mes origines et puis le sud et la latinité de ma mère et, enfin, la peinture mauresque de mes années en Afrique du Nord.»

Nicolas Verdan

>> * Le courage de vivre, Editions Flammarion.

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