Adolf Ogi : « Comme tous, on a souffert du manque de liberté »

Photo ©Sedrik Nemeth

« Il faut toujours se rendre compte d’où on vient, et nos racines sont dans cette vallée de 12 kilomètres », explique l’ancien président de la Confédération. Une vallée d’eau et de pierre qu’il a sillonné en long et en large et où il a toujours trouvé les ressources nécessaires pour avancer.

Adolf Ogi, 78 ans, vient de sortir un livre* sur sa vallée cachée, le Gasteretal.  C’est là qu’habitait son père à qui il doit une grande part de sa vie. L’ancien président de la Confédération se livre pour générations, parle politique et coronavirus.

Adolf Ogi nous attend sur une terrasse de Fraubrunnen, petite bourgade bernoise où il habite, une partie de l’année avec sa femme, quand il n’est pas à Kandersteg. Chemise rose, athlétique, disert, il salue tous les passants qu’il avise, sans forfanterie ni affectation. Oui, Ogi, 78 ans, ancien président de la Confédération, ancien conseiller fédéral et membre de l’UDC, n’a pas changé. Il parle avec le cœur, le même sans doute, qu’il a mis dans la publication d’un ouvrage consacré à sa vallée cachée et chérie, celle qui s’ouvre de Kandersteg, le Gasteretal, où il puise depuis toujours son énergie. « J’ai demandé à ma fille de passer », glisse-t-il quand Caroline arrive. On sourit. Un air de famille indéniable. Caroline est hôtelière, elle a dirigé de nombreux hôtels avec son mari. « Vous permettez qu’elle se joigne à nous pour un café ? »

Votre père reste toujours aussi populaire…

Caroline : Je sais, oui… (sourire). Papa m’a dit que vous veniez le voir... En général, je suis plutôt à Kandersteg, d’où est originaire mon papa. Ma maman vient d’ici, de Fraubrunnen, mais je n’ai jamais été trop attachée à ce village.

Adolf Ogi : Au printemps et en automne, nous habitons ici, avec ma femme Katrin, et à Kandersteg l’été et l’hiver. Quand j’étais au Conseil fédéral, je devais être près de Berne ! La famille de ma femme avait un restaurant et une ferme, ici, à Fraubrunnen. Nous habitons à côté. C’est idéal, cinq minutes de la gare, direction la Berne fédérale et 77 kilomètres de Kandersteg !

Adolf Ogi, vous sortez aujourd’hui un guide qui dévoile les secrets du Gasteretal, votre vallée secrète… vous ne craignez pas qu’elle perde de son mystère ? Les Suisses vont affluer…

Non, j’ai confiance ! Je suis comme Kant, le philosophe : je ne suis pas redevable de tout, les visiteurs auront aussi la responsabilité de respecter les lieux et de laisser la nature intacte. Et la vallée, vous savez, n’est pas au bord de l’autoroute… il faut la mériter !

En tout cas, vous en parlez comme d’un paradis…

Ma grand-mère y vivait toute l’année, elle vivait de la chasse et de baies, et possédait quelques vaches. Une vie ardue. On ne pouvait pas sortir de la vallée à cause du risque d’avalanche, lequel perdure aujourd’hui. En outre, il est impossible de rejoindre le Gasteretal avant le mois de mai en raison de la neige. Les lieux sont restés très difficiles d’accès, c’est très escarpé. Mais c’est aussi sauvage que le Canada !

Pourquoi cette vallée est-elle si importante pour vous deux ?

Caroline : C’est au niveau des choses qu’on y ressent et qu’on y puise, une sorte de force pure… J’ai souvent besoin d’y aller.

C’est quoi cette force ?

Caroline : Cette pierre, cette eau, cette nature… qui donnent confiance en l’avenir. J’ai grandi avec cette force, comme papa du reste. Nous avons, les deux, une manière semblable de ressentir les choses. Papa reste très important dans ma vie, une grande confiance nous lie, il m’a toujours accompagnée. J’ai aussi ma maman et mon mari, mais ce n’est pas la même chose. Je ne crois pas que maman ait les mêmes ressentis. Il faut être ouvert pour laisser venir cette force…

Adolf Ogi, pour vous aussi ?

Il faut toujours se rendre compte d’où on vient, et nos racines sont dans cette vallée de 12 kilomètres. A l’époque, on pouvait survivre, mais ce n’était pas facile. Je montais voir mes grands-
parents, qui y séjournaient durant l’été.

Vous chantez l’amour et les valeurs de la nature dans votre livre. Vous vous sentez écologiste aujourd’hui ?

Je suis un écologiste raisonnable. Avec mon papa, à 11 ans, j’ai parcouru les glaciers pour les mesurer, je suis monté sur le Cervin à 15 ans, on se parlait beaucoup. Un jour, en haut d’un sommet, il m’a arrêté et m’a dit :

 

«Regarde, mon fils, si on n’est pas raisonnable, si on continue de vivre comme on le fait aujourd’hui, en bas, on aura une pandémie.»
Je n’ai jamais oublié ses mots, qui ont une certaine résonance aujourd’hui.

 

Cela veut dire quoi, écologiste raisonnable ?

Le Conseil national a décidé de taxer l’essence 12 centimes : cela a du sens, mais je pense aussi aux gens qui habitent les régions de montagne et qui dépendent de leur voiture… J’ai parfois de la peine à comprendre les extrémistes de la ville qui nous disent comment il faut vivre dans les montagnes. Mon père, forestier, était le meilleur représentant de l’écologie, il travaillait pour elle tous les jours ! J’ai planté, avec lui, une centaine d’arbres et, aujourd’hui encore, je vais leur parler, alors qu’ils mesurent quatre fois ma taille… Mon papa partait en altitude construire des structures paravalanches, je l’accompagnais. 

Quand il y avait un problème à la commune, ma mère pendait un linge blanc pour lui dire de descendre… Il revenait alors au village, se changeait, se penchait sur le problème et partait comme guide de montagne sur le Cervin. C’était ainsi. Il ne s’est jamais plaint.

Il reste un idéal pour vous après tant d’années ?

Certainement ! Président de commune, forestier, moniteur et directeur de l’Ecole suisse de ski, guide de montagne, responsable de la Commission des écoles, des ruisseaux, il a dû monter 70 fois sur le Blümlisalp pour payer mon Ecole supérieure de commerce à la Neuveville, où je suis resté trois ans ! Jamais de mauvaise humeur, toujours positif. Oui, il reste mon idéal, avec lequel j’ai beaucoup appris.

Vous pensez tous les jours à lui ?

Oui, tous les jours. J’ai des photos dans mon bureau, de lui comme de ma maman. Il incarnait l’idée même du serviteur.

C’est lui qui vous a transmis toutes vos valeurs ?

Oui.Il m’a aussi expliqué la différence entre l’intelligence et la sagesse. Quand j’étais candidat au Conseil fédéral, un rédacteur de la NZZ, la bible politique alémanique, a écrit que je n’étais pas prêt intellectuellement pour entrer dans le gouvernement. Papa a lu l’article et m’a demandé de venir à Kandersteg. Il a mis le bras sur mes épaules, et m’a dit : « C’est vrai qu’il faut être intelligent pour devenir conseiller fédéral. Mais, si tu le deviens, je te souhaite sagesse ! L’intelligence se reçoit au gymnase et à l’Université. La sagesse, c’est une valeur que l’on a en soi, et qui nous guide dans l’existence. » Une leçon que personne d’autre n’aurait pu me donner. Il a souffert que je ne puisse pas faire de hautes écoles. Aujourd’hui, j’ai cinq titres de Doctor honoris causa sans avoir été à l’Université.

Comment a-t-il réagi à votre élection ?

C’était une sorte de reconnaissance, il était très fier. Et, quand j’ai connu des problèmes, lors de mes mandats, notamment au côté de Otto Stich, j’ai toujours pu échanger avec deux personnes : mon papa et mon pasteur de Kandersteg, qui m’a confirmé et marié. Il nous a quittés il y a dix ans. Il était proche de moi. On parlait de Dieu avec lui.

Vous êtes religieux ?

Je suis croyant et je vais à l’église, mais j’ai un grand problème avec le bon Dieu : il m’a pris mon fils et, tous les jours depuis onze ans, je lui demande pourquoi. Et je n’ai pas de réponse. C’est une incertitude parfois difficile à vivre comme croyant. Certains concitoyens m’écrivent pour me dire que je ne suis pas le seul à vivre ce destin et que d’autres familles souffrent. D’autres m’envoient aussi des livres, je les en remercie ! Mais j’ai beaucoup de peine à accepter qu’il ait dû partir. Il a succombé à une grave maladie.

Caroline : On a vécu une épreuve très difficile ensemble avec le décès de mon frère. Cela nous a soudés davantage encore. Aujourd’hui, Mathias, même s’il est partout avec moi, n’est plus là. Et, en son absence, je sais que je dois veiller sur mes parents. Ce n’est pas un devoir, je le fais volontiers. Mon papa a du reste créé une fondation en mémoire de Mathias — la Fondation Freude herrscht — avec le meilleur ami de mon frère.

Adolf Ogi : Notre fils, avocat, était un type impeccable, intelligent, solide. Il avait un tempérament différent du mien et de celui de ma fille, peut-être plus proche de ma femme, plus attentif, plus silencieux… Nous deux, c’est vrai qu’on s’emporte de temps en temps ! Mais Caroline l’écoutait beaucoup. Aujourd’hui, notre fille se rend compte qu’on vieillit et qu’elle doit être attentive à nous. J’espère qu’elle va continuer dans cette direction.

Vous avez quitté le Conseil fédéral en l’an 2000. Cela a été difficile d’arrêter la politique ?

C’était le moment, après deux mandats de présidence ! Treize ans, c’est long, et relativement lourd. J’ai été reconnaissant à ma femme, à mon fils et à Caroline de nos discussions. Ils sentaient que j’étais fatigué. Entre nous, grâce à Dieu, je pense que j’ai connu l’une des meilleures périodes au Conseil fédéral : entre 1988 et 2000, il y avait la croissance économique, d’excellents rapports avec la France de Mitterrand, avec l’Allemagne de Kohl, avec Blair et Clinton. C’est plus dur aujourd’hui : avec l’électronique, tout est devenu plus rapide… Mais j’en reste persuadé : rien ne vaut le contact personnel !

C’est un peu votre marque de fabrique, non ?

C’est vrai, dans ces circonstances, tout se joue dans les trois premières minutes. Pour un politicien, l’intuition est la meilleure arme. Il ne faut pas se mettre en dessous de son interlocuteur, ni se cacher, mais arriver à trouver l’attention en choisissant des thèmes qui permettent le dialogue, toujours dans le respect. Après, c’est bon. Cela suppose une bonne préparation, en politique : si votre interlocuteur n’aime pas le sport, évitez d’en parler. Avec Mitterrand, je savais beaucoup de choses sur lui. Je n’ai pas eu trop de peine, même si j’ai toujours été étonné qu’il ait autant d’estime pour moi. Il était socialiste pur et dur, et moi bourgeois. Mais le courant est passé et la magie a opéré.

Cette année restera dans les mémoires, avec le Covid-19. Comment avez-vous vécu cette période de confinement ?

On a souffert comme tout le monde du manque de liberté imposé dès le mois de mars. « Non de non, comme dirait Delamuraz, restez à la maison ! » On était coincé ! On allait tous les jours marcher avec ma femme dans la forêt, mais c’était difficile. Cela nous a permis de réaliser à quel point nous sommes gâtés…

Vous avez trouvé trop sévères les mesures du CF ?

Personne n’avait jamais vécu ce genre d’expérience avant. Même les PME ne se rendaient pas compte de ce que cela pouvait signifier en termes de conséquences économiques. Tout le monde a été d’accord de jouer le jeu, la population suisse a été très disciplinée !

Trop ?

Très, trop… Que dire ? La population était disciplinée et solidaire ! Et ça, c’est formidable ! (Rires.) On a tous suivi les ordres de Monsieur Berset.

Beaucoup de personnes âgées se sont plaintes de discrimination à leur égard…

C’est vrai, beaucoup ont souffert. Cela a été des moments extrêmement difficiles, pour certains, seuls ou dans les homes. Sans critiquer le Conseil fédéral, on peut même dire que cela a été trop dur pour eux, mentalement trop dur. Avec en plus, parfois, des soucis financiers ou psychologiques, à la limite de la survie.

On a donc été trop loin ?

Je le répète : sans critiquer les autorités, je pense que les mots, les bons, ont manqué lors des conférences de presse du Conseil fédéral. Des mots de soutien, des mots positifs comme « croyez-y ! » Madame la Présidente a dit : « Nous sommes avec vous. » Je pense qu’il aurait fallu le répéter à chacune des conférences de presse. On est avec vous, on tient compte de votre difficulté, on garde le moral, regardez l’avenir ! Bref, un message positif et humain que l’on n’a pas eu. Je dois vous avouer que certains mots me sont parvenus, qui disaient : « Vous nous manquez dans cette situation. » Etre positif, ce n’est peut-être pas très intellectuel comme message, mais il fallait le prononcer. Trop de vieillards ont souffert. Leur ordonner de rester à la maison était juste, mais il manquait ces mots de remerciements. Monsieur Koch est devenu un héros national, c’est plus facile de le devenir en cas de crise. On a même comparé Berset au général Guisan…

La crise ne nous aura-t-elle pas ouvert les yeux sur nos excès ?

Oui, et c’est la leçon à retenir : la crise nous donne la chance d’éviter les dérapages et de sortir meilleurs. Chacun de nous, à commencer par le Conseil fédéral, doit se faire le messager de cette bonne nouvelle : il y a une chance après la crise et des choses peuvent être corrigées. Il faut parler d’avenir. Si je pense au sport, qui m’est cher, c’est une occasion de s’attaquer au dopage, aux problèmes d’argent ou de violence qui règnent parfois dans certaines disciplines. Regardez les banques : elles ont pu agir rapidement et sans bureaucratie pour venir en aide aux entreprises. Formidable, non ?

Adolf Ogi, vous êtes un retraité heureux ?

J’ai quelques problèmes avec mon dos, je peux encore faire du ski… A mon âge, je me sens à l’aise, à part les genoux peut-être. J’étais grenadier, je n’ai pas fait trop attention. J’ai voulu servir au mieux. J’ai eu une vie qui arrive lentement à la fin, j’accepte.

Avez-vous peur de vieillir ?

Non, aucunement. Apparaître et disparaître. J’accepte de vieillir, j’accepte l’âge, je sais que je ne peux plus monter sur le Mont-Blanc, j’essaie d’être sage. J’ai eu la chance d’être président de la Confédération comme enfant de Kandersteg. Je dis merci au bon Dieu à l’exception d’une chose : la mort de mon fils.

 

Propos recueillis par Blaise Willa

 

 

À découvrir :

*Lieblingorte Dölf Ogi, im wildromantischen Gasteretal, aux éditions WeberVerlag.ch
(En allemand uniquement - non traduit en français)

 

 

 

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