«J’écris, je lis 
et je cultive 
mon jardin»

Aujourd’hui pleinement décontracté, l’ancien président de la Confédération s’est même lancé dans l’écriture d’une pièce de théâtre, mais motus et bouche cousue, il n’en dira pas plus. © Corinne Cuendet

L’ancien conseiller fédéral René Felber vit une retraite paisible en Valais en compagnie de son épouse. Polars islandais, littérature chinoise, cahiers de réflexions et autres petites joies simples rythment son quotidien.

Il a été reçu par George Bush à la Maison-Blanche, il a serré la main de Margaret Thatcher et de Yasser Arafat. C’était il y a plus de vingt ans, quand le socialiste René Felber dirigeait les affaires étrangères, à Berne. Aujourd’hui, à bientôt 81 ans, l’ancien conseiller fédéral ne fréquente plus les grands de ce monde et il affirme s’en porter très bien: «J’ai une vie calme et régulière, je ne me lève plus à cinq heures et je joue avec plaisir mon rôle de grand-père.»

Des fenêtres de son appartement de Sierre, la vue sur les montagnes est splendide: «Là-haut, c’est Vercorin, on ne voit tout juste pas notre chalet, situé derrière la crête.» A cette altitude, René Felber trouve force et vitalité, en particulier quand il cultive son jardin. En accord avec son épouse, Luce, il a décidé de quitter son canton de Neuchâtel pour s’établir dans les alpes valaisannes. C’était il y a six ans: «Un choix dicté par des ennuis de santé. Ici, le climat sec nous convient très bien.»

Ville de tradition ouvrière, à la frontière des langues, proche de l’Italie, la ville de Sierre plaît aux Felber qui s’y sentent chez eux: «Ici, on me dit volontiers Monsieur le président quand on me voit dans la rue», sourit René Felber, qui précise toutefois ne pas chercher les honneurs. Au contraire, il aspire à une vie discrète. A Sierre, comme à Vercorin, le politicien retraité a longtemps aimé jouer à la pétanque. Aujourd’hui, il regarde avec tendresse et amusement «le grand théâtre» de la politique valaisanne. Les combats de reine et le FC Sion n’ont plus de secrets pour lui. La beauté des paysages et les bons vins du coin participent aussi de son bonheur au quotidien.

Je ne me plains pas, je suis en vie

Aucune nostalgie chez ce passionné de politique qui avait interrompu sa carrière pour des raisons de santé. La maladie avait surpris René Felber en 1993. Il prit alors la sage décision de soigner son mal, un cancer dont il a triomphé. Aujourd’hui, il souffre d’une maladie de la colonne vertébrale, dont il s’accommode avec philosophie: «Je ne me plains pas, je suis en vie.»

Bien entouré par son épouse, il apprécie les visites fréquentes de ses petits-enfants. «Tout bientôt, je serai grand-père pour la huitième fois», se réjouit René Felber qui se sent une âme de chef de clan: «Nous formons une belle famille, très soudée et ce fut toujours le cas.» Comme le dit son épouse, chacun de leurs enfants a suivi sa voie, en toute liberté. Les Felber ne sont pas jugeants. Leur fille aînée, décédée trop tôt, ainsi que leurs fils et fille cadette ont toujours trouvé une écoute attentive chez leurs parents.

Figure de référence pour ses petits-enfants, René Felber répond volontiers aux questions de la jeune génération, «très respectueuse», qui n'aime rien tant que de fouiller dans le coffre aux photos, près de la cheminée. On y trouve de nombreux clichés évoquant la carrière de ce grand-père qui dirigea le Département des affaires étrangères, après son élection en 1987. Mais dans l’appartement de René Felber, les souvenirs de la carrière diplomatique sont en concurrence avec quelques œuvres d’art contemporain. Dans le modeste bureau de l’ancien président de la Confédération, on trouve bien une vitrine, avec une petite collection de bibelots sans trop de valeur, mais évoquant telle ou telle mission à l’étranger, ou quelque réception dans la Berne fédérale. René Felber leur préfère cependant ses quelques tableaux et une grande tapisserie, dont il célèbre la beauté avec des mots simples, comme quand il évoque la splendeur du vignoble flamboyant sur les hauts de Sierre.

Une autre manière de voyager

Grand lecteur, René Felber s’est séparé d’une bonne partie de sa bibliothèque, dont il a fait don à diverses institutions. Il n’en a pas pour autant cessé de lire. Aux livres conservés, viennent s’ajouter de nouveaux ouvrages: «Je découvre les romans noirs du nord de l’Europe, dont ceux de l’Islandais Arnaldur Indridason. Mais actuellement, je me plonge dans la nouvelle littérature chinoise.» L’Asie, un continent qui séduit ce grand voyageur. René Felber conserve en particulier le souvenir d’une expédition dans le très secret royaume du Bhoutan, effectué en 1995, deux ans après sa démission du Conseil fédéral. Une aventure partagée avec le regretté animateur de radio Frank Musy. Désormais, les Felber sont plus sédentaires. Encore que Milan ne soit qu’à deux heures de train.

Il y aussi une autre façon de voyager, et René Felber, qui fut aussi enseignant et journaliste, le sait bien: l’écriture. Sur sa table de travail, l’ancien conseiller fédéral tient deux carnets. Une belle calligraphie, serrée, énergique, sans ratures, témoigne d’un esprit vif, toujours en alerte. Un livre en préparation? «Ce sont des réflexions qui me viennent quand je pense à mes actions au Conseil fédéral et que je les mets en relation avec ce qui se passe dans le monde. Je réagis alors à l’emporte-pièce. Ce sont des mots crachés, parfois hurlés. Mais je garde ça pour moi.» Les archives fédérales s’en sont plaintes gentiment auprès de René Felber, à qui elles reprochent de ne pas laisser de traces. Mais lui ne s’en inquiète pas, ne cherchant pas la postérité à travers des textes. Et pendant qu’il y est, notre ancien président s’est lancé dans la composition d’une pièce de théâtre. Mais là aussi, top secret.

Reste qu’on voudrait bien savoir ce que pense aujourd’hui René Felber de l’état de cette Union européenne, si mal en point. Aux premières lignes du combat pour l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen (EEE), en 1992, a-t-il conservé sa foi? « Je reste fidèle à mes opinions. Je demeure persuadé que la Suisse doit se rapprocher de l’Europe.»

Dans sa retraite, René Felber ne s’ennuie donc pas. Toujours quelque chose à vivre: la prochaine visite de l’un des ses enfants, une montée à Vercorin, et, une fois n’est pas coutume, une bonne émission littéraire à la télévision française. Il lui faudra aussi aller passer une commande chez le quincaillier du quartier. Un magasin sympa. Il y a quelques mois, un employé lui a demandé: «Dites-moi, qu’est-ce qu’il faut voter le 24 novembre prochain?»

Nicolas Verdan

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