« Mon grand-père était un assassin par conviction »

Le grand-père de Chris Kraus a cru dur comme fer de l'idéologie nazie. Ici, la déclaration de guerre aux Etats-Unis d'Adolf Hitler le 11 décembre 1941.
© Wikkipédia

Il y a vingt ans, Chris Kraus découvrait les crimes abominables de son grand-père adoré. Il mettra dix ans pour écrire les mémoires de cet ancien officier SS, un des rouages de la «solution finale». Et il s’en inspirera pour l’écriture de son roman La fabrique des salauds.

Tout a commencé par une note de bas de page. En feuilletant un livre d’histoire sur les SS allemands des Pays baltes, une région dont est originaire sa famille allemande, Chris Kraus tombe par hasard sur le nom de son grand-père. C’était il y a vingt ans. « Je découvre tout à coup qu’il faisait partie des « Einsatzgruppen SS » chargés d’exterminer les Juifs dans les pays de l’Est », lâche-t-il. Un grand-père bourreau de la Shoah! C’est le choc pour Chris Kraus qui entretenait une excellente relation avec lui. « Il était très sympathique, très drôle, très cultivé et issu en partie d’une famille d’artistes. J’ai été donc horrifié de découvrir qu’il avait commis des actes abominables, car je l’aimais beaucoup », raconte-t-il. Toute la famille savait depuis longtemps qu’il avait été officier SS pendant la guerre. Mais son rôle se cantonnait officiellement à celui d’un combattant dans une unité sur le front de l’Est. « La vérité s’est arrêtée là. Mon grand-père était un SS, mais pas un nazi. Etonnant, non? Moi aussi, j’ai refoulé l’idée qu’il pouvait être un assassin. C’est absurde! Mais c’est comme ça dans toutes les familles. On regarde par la fenêtre et ne voit que les vitres. Pour moi, c’est surtout mon propre refoulement qui a été un choc, raconte Chris Kraus. J’ai pris conscience qu’il était possible d’occulter inconsciemment le passé de sa famille », ajoute-t-il. Lorsqu’il était étudiant en histoire, Chris Kraus avait même aidé son grand-père à relire et à corriger ses mémoires sans poser aucune question. « Tout ce qu’il racontait était vrai. Seulement, il manquait une part de vérité, la plus abominable », dit-il. La note de bas de page est un déclencheur. « J’ai voulu tout vérifier en quatre semaines. J’étais étudiant en histoire et j’avais accès à toutes les archives. Mais le travail de recherche a duré dix ans! Il y avait trop d’informations bouleversantes », lâche-t-il.

 

« Reconstruire la vérité »

Chris Kraus veut comprendre comment fonctionne La fabrique des salauds dont fait partie son grand-père et ses deux frères. Il rencontre des dizaines de témoins comme cet ancien soldat de 90 ans qui lui raconte minutieusement les détails d’une torture menée par son grand-père. « Ce fut surréaliste. En réalité, je ne connaissais pas mon grand-père, dit- il. Au fond de moi, je ne voulais pas que mon grand-père soit un assassin. De plus, il m’avait toujours dit que, dans la famille, le plus important c’était l’honnêteté. Je l’ai cru. » Convaincu que son grand-père lui avait menti par omission, Chris Kraus commence un gigantesque travail de déchiffrage dans les archives des bibliothèques. Pour ses recherches, il rouvre les mémoires de son grand-père qu’il avait lui-même relues et corrigées. « C’était essentiel pour reconstruire la vérité. » Il découvre le langage nuancé du national-socialisme. « Mon grand-père utilisait, dans ses écrits beaucoup d’euphémismes comme les nazis. « Je ne lui ai jamais demandé ce qu’il entendait par « action punitive ». Je pensais qu’il obligeait les Juifs à couper du bois. » Cette phrase signifie en réalité qu’il procédait à des exécutions sommaires. Le terme « solution finale » ou la devise inscrite sur le portail d’entrée du camp d’extermination d’Auschwitz sont également très vagues: « Arbeit macht frei » (Le travail libère). « Ce langage leur permettait de minimiser leurs actes », explique-t-il encore.

 

 


 

Réactions contrastées

Après la rédaction de ses mémoires qui resteront dans le cercle familial, les réactions sont très diverses. Une partie de la famille lui reproche de salir la réputation des Kraus. Son père, à qui il n’a jamais réussi à poser de questions, condamne la démarche. En revanche, sa génération – la troisième – le soutient. « J’ai renforcé le contact avec des membres de la famille. Nous avons beaucoup parlé », dit Chris Kraus, qui compte une trentaine de cousins. Vit-on mieux avec la vérité? « Je suis heureux d’avoir pu lever les zones d’ombre sur ma famille et, surtout, d’avoir mis ce travail de mémoire à la disposition de mes enfants. Mais chaque famille est différente. Dans mon cas, le choix de la vérité s’est révélé positif. » Ses deux fils, âgés de 19 et 21 ans, n’ont pas encore lu le « rapport ». « Ils sont bien trop occupés à construire leur propre vie. Je les comprends très bien. Ils pourront le lire quand ils le voudront. Cela ne joue aucun rôle momentanément pour eux. Par ailleurs, le fait qu’ils aient un ascendant SS ne leur pose aucun problème. » L’histoire de la famille est très importante pour construire sa propre identité. Chris Kraus croit en effet à la thèse de la transmission intergénérationnelle des traumatismes. Pour cela, il cite la journaliste Sabine Bode qui a écrit plusieurs ouvrages sur les enfants de la guerre et les conséquences psychologiques des violences vécues ou perpétrées par une ascendance, même inconnue. « La transmission est valable pour les familles des bourreaux, mais aussi pour celles des victimes », précise Chris Kraus.

Ses recherches l’inspirent pour écrire son roman La fabrique des salauds. Dans son propre pays, la critique n’est pas bonne. Comme Jonathan Littell, l’auteur des Bienveillantes, Chris Kraus sera accusé de romancer l’horreur. « Moi aussi, j’ai été accusé d’être un pervers. Mais nous sommes dans le vrai, même avec de la fiction », dit-il. En Allemagne, on n’a pas accepté qu’un assassin puisse être sympathique. « Mais les criminels nazis n’étaient pas des extraterrestres. Le national-socialisme, ce n’était pas seulement Hitler et son entourage. C’était tout le monde! », proteste-t-il.

Les bourreaux nazis n’étaient ni pervers ni des sadiques. « C’étaient des êtres humains comme vous et moi. Mon grand-père était un assassin par conviction. Il faisait tout ce que le national-socialisme exigeait de lui. Il croyait réellement à l’idéologie. C’est cela le plus terrifiant! » s’exclame son petit-fils. Il veut également comprendre comment ces fanatiques ont pu réintégrer les institutions dans la République fédérale d’Allemagne. Il est abasourdi par la continuité dans le personnel de l’appareil de l’Etat. Son grand-père travaillera en effet après la guerre comme espion... pour les Services de renseignement allemands et américains (CIA) !
 

De retour

« Ce roman est la suite de l’histoire de ma famille sous la forme d’une fiction dans les années 50 et 60 », explique-t-il. Une époque où les nazis reviennent réellement au pouvoir. Les deux tiers des députés de l’Assemblée fédérale (Bundestag) sont d’anciens nazis dont le chancelier lui-même (Kurt Kiesinger). Même le social-démocrate Willy Brandt (1969-1974) compte douze anciens nazis dans son gouvernement. En 2016, le rapport historique du Service fédéral de renseignement (BND) confirme que ses services fonctionnaient avec d’anciens nazis dans les années 60, dont les trois frères Kraus. Les anciens SS – les élites des nazis – étaient dispensés de contrôle sur leur passé lors des recrutements. « L’Allemagne de l’après-guerre a été marquée par une continuité dans le personnel politique, judiciaire et dans l’appareil policier », confirme l’historien allemand Michael Wolffsohn. « Ce serait naïf de croire que tout cela ne se reproduira pas. Adorno dit que le retour du fascisme ne sera pas une question psychologique, mais une question de société », lâche Chris Kraus en évoquant la montée d’une extrême-droite en Allemagne. L’AfD (Alternative pour l’Allemagne) utilise en effet la même rhétorique que celle du national-socialisme. Qu’est-ce que la Shoah pour Alexander Gauland, le chef idéologue du parti d’extrême-droite AfD? Un « détail » (Vogelschiss) dans les 1000 ans de la « grande histoire de l’Allemagne ».

 


 

A lire


Chris Kraus, La Fabrique de salauds, Editions Belfond

Christophe Bourdoiseau, BERLIN

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