« Le Paléo des débuts a été inspiré fortement par Woodstock »

A ses débuts, le Paléo était imprégné de culte hippie ( photo). Pour Daniel Rossellat, Woodstock a représenté une source d'inspiration. Sauf en terme d'organisation
© Yves Leresche & Dany Gignaux

Daniel Rossellat, 65 ans, raconte à quel point les valeurs de Woodstock ont guidé ses premiers pas de directeur de festival. Il revient aussi sur le rôle essentiel de celles-ci dans les mentalités, ces cinquante dernières années.

C'est peu dire que le grand rassemblement de Woodstock, en 1969, a marqué Daniel Rossellat. Pour le fondateur de Paléo, ce sont avant tout les valeurs véhiculées par ce premier festival rock et folk qui l’ont inspiré : pacifisme, humanisme et ouverture à des genres musicaux peu ou pas diffusés par les quelques médias dominant, à l’époque. A travers ses souvenirs d’alors et son regard d’organisateur de l’événement suisse le plus en prise avec Woodstock, on comprend mieux quelle a pu être l’influence de ces quatre jours et nuits de concerts en plein air sur le demi-siècle qui allait suivre.

 

Woodstock, un nom mythique. Qu’est-ce qui vous vient immédiatement à l’esprit quand on évoque ce festival ?

Dans mon souvenir, la première fois qu’on a entendu parler de Wood-stock, c’était à travers l’état d’urgence décrété sur place et dont la radio et les journaux se faisaient l’écho, sans aborder l’aspect musical. On avait des informations sur le fait que l’organisation était complètement débordée, obligeant l’armée à intervenir. En Suisse, nous n’avions accès qu’aux nouvelles officielles diffusées par la Radio suisse romande. Voitures bloquées, hélicoptères, des morts, c’était présenté comme quelque chose de très négatif. C’est seulement un peu après que j’ai lu dans Rock & Folk un reportage qui parlait du festival avec la liste de tous les artistes, la mention du côté extraordinaire de la manifestation sous plusieurs aspects. Ensuite, le premier disque est arrivé, suivi du film de Scorcsese. C’était incroyable. La légende de Woodstock s’est construite en plusieurs étapes, et tout le monde a été invité à y entrer au moment où l’on a pu voir les images de son film. Des festivals, il y en avait déjà eu d’autres. Mais Woodstock, c’était unique en raison de l’imprévisibilité d’une foule pareille, avec une telle perte de maîtrise de l’organisation, et donc l’impossibilité de refaire le même.

 

Woodstock se tient en août 1969, un mois après les premiers pas sur la Lune. Vous aviez 16 ans. Lequel de ces deux événements vous a le plus marqué, cet été-là ?

Sur le moment, c’était les pas de l’homme sur la Lune. Parce que c’était du direct ! Alors que Woodstock s’est construit en différé. Pour l’alunissage, j’étais dans un camping en Autriche. Personne ne dormait encore, pour ne rien manquer de cette retransmission sur la télé de la buvette. C’était une prouesse technique que d’observer cela en direct. Et elle a duré longtemps, avec tous les ingrédients d’une dramaturgie créant un grand suspense. Qui plus est, c’était un rendez-vous organisé à l’avance. Tous les journaux suisses et dans le monde s’y étaient préparés. Alors que Woodstock, aucun média n’en avait parlé. Si ce n’est pour rendre compte, après coup, de ce qui était présenté comme un désastre.

 

Quel était votre look à l’époque. Vous aviez adopté le genre hippie, avec pantalons patte d’eph et longs cheveux ?

Non, pas plus que ça. D’abord, c’était le moment où je commençais mon apprentissage de mécanicien-électricien à Genève. Donc, je n’avais pas vraiment le droit d’avoir des cheveux trop longs. Et, moi, je faisais toujours plus jeune que mon âge. J’étais indiscipliné et rebelle par rapport à l’autorité de mes parents. Sans être toutefois frondeur jusqu’à braver tous les interdits. Mon père était fonctionnaire fédéral à l’Agroscope à Changins et nous vivions sur le domaine. Nyon, ce n’était pas New York.

 

Mais vous étiez déjà branché sur les artistes rock et pop qui allaient se faire entendre à Woodstock ?

J’étais un mordu de musique. Je m’étais essayé à la guitare, mais sans aucun talent. J’aimais beaucoup la pratique du sport aussi. Je faisais du basket, je jouais au hockey sur glace et au foot.

 

A Paléo, vous avez accueilli certaines figures de Woodstock, non ?

On s’est fait une fierté d’accueillir bon nombre d’artistes qui avaient été à Woodstock. On avait une liste de rêve, avec la chance d’en voir beaucoup accepter notre invitation à venir sur la scène de Paléo. Le premier fut Country Joe McDonald. On a été tout contents de la présence avec nous de la chanteuse Melanie. On a eu un nombre incroyable d’artistes comme Richie Havens, Joan Baez, bien entendu. Et Joe Cocker, qui était pour nous l’incarnation de l’artiste de Wood-stock. Ces musiciens avaient marqué l’événement et de les avoir sur notre scène était juste génial.

 

Cet été, Paléo fait la part belle au rap. On est loin de Woodstock. Sauf si vous nous dites que c’est bien cette mouvance qui représente, aujourd’hui, cette voix de la contestation.

Disons que, avant de parler du rap, il faut se replonger dans le contexte de l’époque Woodstock. Quand les Beatles sont arrivés, et avant eux Elvis Presley ou Chuck Berry, la musique est devenue un facteur d’identité générationnelle. Où, tout d’un coup les jeunes se retrouvaient dans une démarche d’opposition vis-à-vis de leurs parents. C’était le rock contre la musique classique, si vous voulez. Ou le pop contre la fanfare. C’était donc une façon pour la jeune génération de se démarquer. Ensuite, très vite, certaines maisons de disques et des programmateurs de salle ou autres ont compris que les jeunes représentaient une clientèle potentielle pour d’authentiques produits musicaux. Au début du festival, on ne trouvait aucun sponsor. Ils ne considéraient pas les jeunes comme de potentiels clients.

 

Tout le contraire des jeunes générations d’aujourd’hui, ciblées par le marketing …

Oui, dès les années 1970, certains ont rapidement compris que les jeunes avaient quand même quelques sous et qu’il serait intéressant d’induire de nouvelles habitudes de consommation. Il ne faut pas sous-estimer ces aspects. Il y a eu une récupération économique du phénomène, avec le yéyé, par exemple. Des radios ont surfé là-dessus. L’arrivée de musiques, comme celles des Beatles ou de Bob Dylan, a joué un rôle en créant une demande. Les jeunes avaient besoin de pouvoir écouter leur musique sur les ondes. Avant Couleur 3
et les radios dites libres, il n’y avait aucune chance d’écouter ces musiques à la radio. Moi, quand j’ai ramené mon premier disque à la maison — Michelle, des Beatles, mon père était furieux. Alors que c’est une chanson gentillette, si on l’écoute bien.

 

 

Mais le rap …

J’y viens, j’y viens. Après Wood-stock et son phénomène d’identification générationnelle, on a traversé une longue période marquée par des groupes fédérateurs, qui réunissaient plusieurs générations. U2, Police, entre autres musiciens qui sont les vieux rockers d’aujourd’hui, comme les Rolling Stones, parmi d’autres. Et ce, à quelques exceptions près, comme les punks et les tout débuts de la musique électronique. Paléo a fait son premier concert rap en 1992. On avait eu MC Solaar et IAM en 1994. Une frange du rap touchait les gens en révolte, une autre les jeunes, avec des récupérations commerciales, ajustées pour plaire au plus grand nombre. C’est le cas de certains artistes qu’on peut, aujourd’hui, classer dans la variété. Avec le rap, on a ce double phénomène : l’oreille des adultes s’habitue et les groupes s’adaptent en travaillant leur répertoire, leur mise en scène et leurs textes pour toucher un large public. Tout ça pour dire que c’est complexe. On ne peut pas affirmer que le rap s’apparente directement à la musique contestataire de Woodstock.

 

Un concert qui réunit des grands noms du rock dans un champ … On peut dire sans exagérer que Paléo s’est directement inspiré de Woodstock.

Oui, mais ne perdons pas de vue que, à l’origine, c’étaient des artistes engagés contre la conscription, avec un public pacifiste. Tous avaient pour idéal d’accorder une juste place à l’humain dans un monde qui ne parlait que de progrès techniques et scientifiques. Joan Baez, Léonard Cohen et Bob Dylan étaient les premiers écolos dans l’esprit et socialement engagés. Cette démarche-là était importante. On était une année après l’invasion de Prague par les chars russes et en pleine guerre du Vietnam. Ce rassemblement était avant tout pour la paix. Une dimension très forte qui nous a inspirés. Dans les premiers festivals, on avait choisi « folk ». Parce que, pour nous, c’était une référence autant à la fête qu’aux valeurs de respect de la nature, de l’être humain, avec une approche non belliqueuse des relations. 

 

Un demi-million de spectateurs, sans souci de sécurité majeur, mais un amateurisme complet dans l’organisation de Woodstock. Vous avez fait mieux ?

Ce qui est évident, c’est qu’on s’est dit qu’on mettrait sur pied un Wood-stock plus petit et mieux organisé, « à la Suisse ». Je suis allé par la suite sur le site de Bethel où le festival a eu lieu. Un coin perdu, relié en voiture par les gens qui s’étaient ensuite retrouvés pris dans un immense bouchon. On connaît la suite, avec l’armée obligée d’intervenir. Pour Paléo, ce n’était donc en aucun cas un modèle d’organisation. Nous, nous avons décidé de nous lancer un peu dans l’esprit génial de ce rassemblement, mais en gommant les défauts du grand Woodstock.

 

Quand on voit ces images de boue, on repense aussi à certains Paléo dans la gadoue. La météo, la pluie, c’est un incontournable dans un festival. On fait avec …

C’est surtout la caractéristique du plein air. Les gens ont l’habitude de vivre à l’intérieur. Le festival met les gens face à des conditions météo variables. Cela ajoute quelque chose, car il y aura toujours matière à discussion à dire sur la température ou la pluie. Cela fait partie de l’expérience. A l’époque, les concerts avaient tous lieu dans des salles. Seuls de rares festivals se tenaient en plein air. Quand on a fixé les premières dates du premier festival en plein air, en 1977, on a étudié les statistiques météo des cinquante années précédentes. On s’est dit que les meilleures, c’était entre le 15 et le 30 juillet. Avant, il y avait souvent des averses et après souvent des orages.

 

Vous êtes à la tête de Paléo, mais vous êtes aussi syndic de Nyon. Est-ce l’expérience du festival qui vous conduit à dresser des bilans aussi francs de vos dix ans de législature, en soulignant tout aussi bien ce qui fonctionne que vos échecs ?

C’est la remise en question. Dans toute organisation d’envergure, c’est la clé de la réussite. Il n’y a pas de méthode ou de mode d’emploi pour un festival. Paléo, aujourd’hui, ce sont des erreurs corrigées ou des échecs surmontés, voire transformés en opportunité. La critique de l’exercice ne vise pas à dénigrer les collègues, mais à faire toujours mieux. En ayant à l’esprit les artistes et le public. Même chose avec la conduite d’une ville. Qu’est-ce que c’est ? Ce sont des gens, des projets, des délais, des budgets. On a des conseillers communaux et des citoyens qui nous suivent ou qui ne nous suivent pas. Pour une ville, on essaie aussi de contenter le maximum de personnes, comme avec le public du festival. Il y a une différence, bien entendu. Avec Paléo, on a réussi à créer une réelle convergence des efforts au sein du comité d’organisation. Dans un système politique, vous aurez des collègues qui sont aussi des concurrents, avec des visions assez différentes. Et j’ajouterais aussi que le respect des délais est beaucoup plus contraignant pour un festival que pour une action politique. La preuve, avec le nombre de projets qui mettent des lustres avant de se réaliser.

 

Un doctorat honoris causa de l’UNIL, une médaille d’officier des Arts et des Lettres. Comme Bob Dylan, avec son Nobel de littérature, on voit que la forme de culture dans laquelle vous œuvrez a acquis ses lettres de noblesse, cinquante ans après Woodstock.

Ceux qui sont aux commandes du monde académique et politique sont des gens qui ont grandi avec ces phénomènes. Donc, c’est relativement logique. Ils ne considèrent pas ça comme marginal. La durée fait son travail. Si on regarde les cinquante dernières années, certains groupes ont eu de jolis succès éphémères. D’autres ont marqué clairement leur époque en jouant un rôle important. Bob Dylan, ce génie, fascinant, mais également autiste quand il est sur scène, fait partie de ces artistes qui ont fait bouger les lignes de la société. Je pense que la musique a plus fait pour libérer Nelson Mandela que toutes les résolutions de l’ONU.

 

A choisir, quelle casquette préférez-vous ? Celle de directeur de Paléo ou de syndic ?

(Rires.) Pas d’hésitation. Celle de Paléo, dont je suis à l’origine. Et puis, je la vis 24 heures sur 24. Bien sûr, je trouve le mandat de syndic extrêmement intéressant. Sauf qu’il y en a eu beaucoup avant moi et qu’il y en aura beaucoup après. La ville de Nyon est une longue construction qui a 2080 ans et qui se poursuivra dès le lendemain de mon départ. Je n’ai évidemment pas le même rôle dans l’un comme dans l’autre. J’ai la dose de philosophie nécessaire pour supporter un lot de contrariétés inévitables. Si je regarde tout ce qui fonctionne  bien à Nyon depuis dix ans, je peux être très fier. Si je considère tous ce qui ne marche pas, je ne peux qu’être très humble.

 

La retraite, c’est quelque chose d’envisageable ?

Même si je ne le regarde pas trop, le calendrier existe. Il y a l’aspect personnel et l’aspect de la responsabilité par rapport à Paélo ou à la ville. Je suis en forme, j’ai plein d’idées et un enthousiasme intact, complété avec l’expérience. Envisager la retraite par rapport à soi, c’est comment faire face à une nette diminution de l’activité. Alors, comment est-ce que je la remplacerais ? Comme j’ai la chance d’avoir deux fonctions, je commencerais par abandonner d’abord le mandat de syndic. Mais, pour le moment, je n’ai pas encore réfléchi à ça. Comme je n’ai aucune raison de m’inquiéter de l’avenir de la ville, je dois juste veiller à trouver le bon moment pour décider de m’en aller.

 

Et pour Paléo, alors ?

Pour Paléo, c’est différent. C’est une construction collective. C’est donc très important que je prépare la suite, et nous sommes quatre responsables concernés par la retraite. Un processus de transition est en cours. A Paléo, nous sommes favorables à la retraite flexible.        

 


La Play List Woodstock de Daniel Rossellat

Daniel Rossellat a pris avec lui le fameux Music from the Original Soundtrack and More, le premier album des enregistrements du Festival de Wood-
stock à être paru, en 1970. Son LP, acquis à l’époque, où il sort quatre noms d’artistes ou de groupes essentiels à ses yeux : « Joe Cocker, Jimi Hendrix et Joan Baez, les trois « J » et Crosby, Stills, Nash and Young, un moment incroyable, très, très fort. »
« Neil Young et Joan Baez, je les écoute encore régulièrement. Ce sont mes classiques, comme Bob Dylan. »

 

Nicolas Verdan

0 Commentaire

Pour commenter