« La pêche m’a permis de me ressourcer »

© Jean-Guy Python

Après une vie d’ingénieur du son, de comptable et de technicien informatique avant un licenciement au plus mauvais âge, Yves Treyvaud a rebondi de la plus belle des manières en devenant pêcheur sur le Léman, la cinquantaine passée. 

Poisson selon pêche et météo. » L’information inscrite à la craie sur le tableau noir de la Buvette du Petit-Bois, à Tolochenaz, tenue par Yves Treyvaud et sa compagne Catherine Beausire, annonce la couleur. Aux Délices du Lac, établissement les pieds dans l’eau, la spécialité, outre les produits de la pêche, c’est l’adaptation. C’est même une des recettes principales de leur succès, à écouter Yves Treyvaud racontant les nombreux revers auxquels il a dû faire face au cours de sa vie professionnelle : « S’adapter, je crois que c’est une obligation. Sinon on est mort ! » détaille-t-il, dans un rire.

Lorsqu’il sort sur sa barque pour se servir dans son « vivier » qu’est le lac Léman, il semble suivre la même ligne : « Quand il y a assez pour la buvette, on arrête de pêcher », narre-t-il. Savoir composer avec les éléments contraires l’a aidé à presque chaque étape de son parcours de vie.
Quand il ne s’adapte pas, il innove. Au début des années 1970, ce passionné de musique fait partie des trois membres créateurs de Hyperson, une petite société de sonorisation qui faisait, à l’époque, les beaux jours du Folk-Club du Vieux-Lausanne, des festivals folk d’Epalinges et des débuts du Festival Folk de Nyon. Yves Treyvaud roule sa bosse parallèlement à son emploi à la commune de Morges.

 

Les «joies» du progrès

Mais professionnellement, cet ancien informaticien comptable de formation a traversé plus d’une tempête. L’arrivée de l’informatique à la fin des années 1970, tout d’abord : « Je suis passé de la machine à écrire à l’introduction de l’informatique. J’avais des collègues de 40 ou 60 ans à qui j’ai dû mettre une souris dans les mains ! » se souvient-il, amusé. Mais c’est un passionné, et ce premier défi ne lui fait pas peur. Il apprend vite et suit des formations. Rapidement, il passe de la comptabilité à l’informatique, puis est nommé chef de service. Ses efforts et son hyperactivité paient : « J’ai informatisé le Contrôle des habitants, les impôts, la gestion … »
Puis, c’est le passage à l’an 2000, tant redouté dans sa branche. « J’ai fait du développement, mais j’étais aussi aux machines. On était en sous-effectif. On faisait le travail de trois personnes à deux. » Une énorme charge de travail qui s’ajoute à certaines difficultés internes. Au moment d’en parler, Yves Treyvaud remue sur sa chaise, croise ses solides avant-bras et paraît hésiter. Il ne s’étendra pas sur le contexte qui amène à son licenciement.

 

«A 50 ans, on est vieux»

« Le chômage, je ne le souhaite à personne », dit-il, la voix lourde. « Vous êtes livré à vous-même. Faut faire des recherches d’emplois, vous avez des entretiens … Moi, j’ai passé un audit qui n’a rien donné parce que, justement, à 50 ans, dans l’informatique, on est vieux », raconte ce père de deux filles.
Son salut viendra d’un bateau. Durant cette période, il sort souvent sur le lac. « J’ai fait passablement d’heures, tout seul. A pêcher. Cela m’a un peu permis de me ressourcer. » Sur terre il n’est pas seul. Ses proches l’entourent et il fait une rencontre qui changera sa vie : « Le bonheur, c’est d’avoir rencontré Catherine. Et, tout de suite, entre son papa et elle, ils m’ont apporté un bon cadre. »
Côté professionnel, il se bat encore. Il tente alors de gagner sa croûte en tant qu’informaticien indépendant, mais reconnaît que, là aussi, les écueils ont été nombreux. « C’est cela qui m’a fait virer sur l’aspect pêche », explique-t-il. Lorsqu’il apprend que la pêcherie de son beau-père est à reprendre, sa décision est évidente : « L’appel de la nature a été plus fort que celui du travail dans un bureau. »

 


Yves Treyvaud pêche seulement la quantité nécessaire à sa buvette.

 

Retour aux sources

Yves Treyvaud est réaliste. « Je n’avais pas tellement d’autres solutions. » Mais il savoure un certain retour aux sources, lui qui a appris la pêche avec sa mère et dont le grand-père construisait des bateaux.
En larguant les amarres, il laisse derrière lui bien des difficultés professionnelles et retrouve une passion dévorante dans laquelle l’âge ne compte plus. « Je vais continuer tant que je peux ! Parce que, tout de même, quand on voit des paysages comme on a là (il se tourne vers le large), c’est magnifique ! Et, en hiver, c’est génial aussi, parce qu’on est seul sur le lac, avec les oiseaux, les mouettes … »
Les qualités d’innovation et d’adaptation de ce touche-à-tout bricoleur et autodidacte vont, une fois de plus, se révéler indispensables dans cette nouvelle aventure : non seulement il va reprendre la pêcherie avec sa compagne Catherine, mais il va construire une buvette de ses mains, avec l’aide de son beau-père, Jean-Jacques. Infatigable, il s’adapte, passe un permis de pêche professionnelle, fait sa patente de cafetier-restaurateur.

 

«Toute l’année en vacances»

Ce nouveau défi le comble, mais comporte aussi des contreparties : horaires harassants, salaire plus modeste et plus un seul jour de vacances. Mais qu’importe, Yves Treyvaud est flexible et passionné. Il s’adapte et prend les choses avec philosophie : « Avec l’emplacement de notre buvette, on est toute l’année en vacances ! » confie celui qui s’offre parfois le luxe de dormir dans son bateau. De plus, sa nouvelle situation lui offre d’autres avantages : « Le fait de me dire, aujourd’hui, je peux faire ce que j’ai envie de faire. Ne plus avoir un patron qui dit : « Fais ci, fais ça. » Pouvoir tout gérer de A à Z. »
Aujourd’hui, l’avenir de la pêche lémanique est plutôt sombre : prolifération d’algues, diminution de la quantité de poissons … Pourtant, Yves Treyvaud n’est pas inquiet. Il le voit simplement comme « une autre évolution ». C’est peut-être ce qui fait la force de cet homme plein de ressources. L’énergie de suivre ses passions et celle de « toujours vouloir aller de l’avant, avoir envie de changer. Du tout au tout. »

 

Texte et photos: Jean-Guy Python

0 Commentaire

Pour commenter