« Je ne crois pas aux mirages du pouvoir » | generations-plus.ch

« Je ne crois pas aux mirages du pouvoir »

Depuis que Didier Burkhalter a quitté Berne, le Neuchâtelois a écrit deux livres. DR

Didier Burkhalter a quitté le Conseil fédéral le 31 octobre dernier. Depuis, il s’adonne à sa passion de l’écriture et a déjà publié deux livres. Il nous parle de sa nouvelle vie et d’une liberté retrouvée.

Dans sa lettre de démission du Conseil fédéral, en juin dernier, Didier Burkhalter avait noté : « Je ressens le besoin d’écrire une nouvelle page de ma vie. Je pense qu’elle aura des couleurs plus personnelles, moins visibles publiquement. » Il avait aussi déclaré: « J’ai besoin de plus de liberté. » Alors, que devient-il aujourd’hui et a-t-il trouvé la liberté qu’il évoquait ?

 

Depuis qu’il a quitté Berne, le Neuchâtelois a écrit deux livres: Enfance de Terre, portraits très sensibles d’enfants rencontrés au fil de ses voyages, et Là où lac et montagne se parlent, un roman très personnel, magnifiquement écrit, à la fois poétique et philosophique, qui fait le parallèle entre la vie d’un village du bord du lac de Neuchâtel, voilà six mille ans, et notre monde globalisé. Sous couvert de fiction, on le retrouve lui et des personnages qui lui sont proches. Son troisième livre sortira cet été.

 

Ecrire était-il, chez lui, un besoin enfoui ? « C’est plus simple que cela : j’aime lire et écrire, tout simplement, nous répond-il. Je l’ai toujours fait, d’une manière ou d’une autre. Aujourd’hui, ce qui a changé, c’est que, pour la première fois depuis longtemps, je suis libre comme l’air. Et c’est de liberté que l’écriture se nourrit le mieux. » Il déclarait récemment qu’écrire lui procurait un plaisir comparable à « skier dans la neige fraîche ». Du fun ? « C’est plus profond que cela, corrige-t-il. En parlant du ski dans la neige fraîche, je voulais tenter de décrire ce sentiment d’harmonie avec la nature, ces moments où l’on a l’impression de vivre pleinement sans que les secondes nous vieillissent, sans que le temps nous rattrape. Là où l’on aime vraiment. »

 

D’abord vivre

A nos questions sur sa nouvelle vie, Didier Burkhalter a répondu par écrit, de manière riche et sensible, avec ce style si délié, si littéraire qu’on trouve dans ses livres. De quoi profite-t-il le plus aujourd’hui ? « Je ne cherche pas à profiter, mais à vivre. Je suis heureux d’écrire quand je sens que quelque chose au fond de moi cherche à s’exprimer. J’apprécie de tenter de recréer une nouvelle vie, sans chercher à trop m’appuyer sur l’ancienne qui a été formidable, mais qui appartient au passé. »

 

Peut-il entreprendre des choses qui lui ont manqué dans sa vie d’avant ? « En fait, il ne m’a rien manqué, mais le temps a passé. Il y a eu un temps d’engagement très fort, d’abord pour fonder une famille et, aussi, pour le fonctionnement de nos institutions. Puis, l’an dernier, j’ai ressenti, d’abord confusément lors de voyages que je voulais écrire une autre page de vie. Une petite voix me parlait sans que je l’écoute encore réellement. Puis, à la mi-juin, je l’ai écoutée et elle m’a convaincu. »

Aucune nostalgie ? « La politique continue de faire partie de ma vie, comme elle fait partie de la vie de chacun de nous. En revanche, l’engagement actif s’est terminé après trente-deux ans de fonctions à tous les niveaux. Je ne ressens pas de nostalgie, vraisemblablement parce que je ne crois pas aux mirages du pouvoir, mais j’éprouve une grande reconnaissance d’avoir pu servir nos institutions. »

 

Les couleurs de la vie

De Friedrun Sabine, son épouse depuis trente-deux ans — ils ont eu trois garçons —, Didier Burkhalter avait très joliment dit qu’elle était sa « raison de respirer ». A-t-il plus de temps aujourd’hui pour elle et sa famille ? « Je conçois les choses différemment. Quelles que soient les couleurs dont la vie se pare, j’ai toujours trouvé essentiel de partager autant que possible avec mon épouse. Attendu qu’elle a fait preuve d’un courage constant à toutes les étapes de cette vie au service des institutions. Le temps a changé, mais le partage est le même. »

 

Aujourd’hui, l’ancien conseiller fédéral a retrouvé une existence dite « normale ». Comment réagissent les gens ? « Les témoignages sont souvent très touchants. Beaucoup de personnes souhaitent connaître les rencontres qui m’ont le plus marqué, mais s’étonnent un peu que je parle d’abord de ces enfants et de ces jeunes personnes inconnues et pas des grands de ce monde. »

 

Didier Burkhalter écrit en contemplant ce lac de Neuchâtel qu’il aime tant, fil conducteur de son roman. « Rien de plus beau que la suave naissance d’un jour estival sur l’eau». Justin, l’un des personnages de son roman, est pêcheur comme l’était son grand-père. «Le lac est à l’image de la vie. Chaque jour, chaque heure même, il se pare d’autres atours, choisit d’autres attitudes pour montrer son humeur. Devant le lac, je retrouve toute la profondeur de ma vie qui a commencé les pieds dans l’eau, dans le village d’Auvernier, à quelques mètres de la cabane de pêcheur de mon grand-père.»

 

Chacun doit faire des efforts

Le Neuchâtelois vient d’avoir 58 ans. Se reconnaît-il en Justin le pêcheur qui estime que le « meilleur moyen de surmonter le temps qui passe est d’en accepter les rides » ? « Si je vis constamment avec la fidélité et la liberté, alors je n’ai pas peur de la vieillesse. Il y a même une grande beauté à accepter ses propres rides et celles qui ornent le visage de l’être aimé, à apprivoiser à deux les douleurs qui s’insinuent dans des épaules autrefois robustes. La mort, elle, m’interroge par sa réalité de séparation. » Les seniors en Suisse sont souvent vite mis à l’écart. A-t-il vu, lors de ses voyages, des pays où ils sont mieux valorisés ? « Ce que j’ai vu, dans ma vie, ce sont des extrêmes incroyables. Au Kivu, cette région de l’est de la République démocratique du Congo, dans laquelle des villages entiers sont peuplés d’enfants qui n’ont rien que leur sourire éblouissant, alors qu’on y est un vieillard si l’on parvient à dépasser 40 ans. J’ai eu l’impression de vivre une sorte de « Japon à l’envers ». Concernant notre pays, je pense que chacun doit faire des efforts pour éviter de laisser l’isolement s’emparer des vies. Que ce soit en raison de la vieillesse, de la maladie ou de la pauvreté. »

 

Mordu de football, Didier Burkhalter a joué avec Neuchâtel Xamax, le club de son cœur, qui va retrouver sa place en Super League. « A Neuchâtel Xamax, j’apprécie surtout les valeurs de travail et de solidarité choisies depuis quelque temps, ainsi que la manière avec laquelle ce club et cette région ont décidé de remonter la pente après avoir connu une chute tragique. » Le football, et il l’a souvent répété, a été une belle école de vie. « On apprend la dureté et la nécessité du travail, la vanité des prétentions et la force du courage, les doubles visages des victoires et des défaites, l’indispensable prise de responsabilité individuelle et, en même temps, la sagesse de l’intérêt commun. De plus, chaque phase de jeu vécue entre en soi et enrichit d’expériences qui remontent à la surface à tout moment, par la suite, parfois des dizaines d’années plus tard, afin d’éclairer un petit peu le chemin qu’il est juste de prendre dans chaque situation. »

Bertrand Monnard

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