« Faire rire, c’est fabriquer du bonheur à partir des choses qui font mal »

Michel Boujenah ouvrira le 30ème Festival Morges-sous-Rire. Images © Renaud Corlouer et François Ottonello

Avec son spectacle Ma vie encore plus rêvée ! Michel Boujenah donnera le coup d’envoi de la 30e édition de Morges-sous-Rire. Rencontre avec un humoriste libre.

Difficile d’imaginer souffler les 30 bougies du festival sans sa tête d’affiche la plus familière, son locataire le plus fervent, Michel Boujenah, parrain en 1989, avec Raymond Devos et François Silvant, de la première édition. Un fidèle parmi les fidèles, séduit par ses fondateurs, les deux Jean-Marc (NDLR Jean-Marc Desponds et Jean-Marc Genier), son public et son théâtre ; emballé aujourd’hui encore par sa nouvelle directrice, Roxane Aybek. Avant de retrouver le comédien sur la scène de Beausobre, Michel Boujenah, de passage à Lausanne, nous parle sur tous les tons d’humour, d’amour, du temps qui passe. 

 

Michel Boujenah, vous êtes ici à la Clinique de La Source, dans le cadre de la Journée des malades, comment avez-vous vécu ces rencontres particulières ?

Je ne sais pas si j’ai fait du bien aux patients que j’ai rencontrés, en tout cas, eux, ils m’ont fait du bien. C’était très émouvant. L’objectif de cette journée était de prendre du temps, pour se parler, rarement de la maladie d’ailleurs, pour rire aussi. Ils m’ont montré des choses humaines qui vous ramènent à l’essentiel. En 1998, j’ai parrainé le Téléthon, l’expérience m’avait beaucoup marqué. Et je viens d’une famille de médecins, j’ai vécu toute ma vie dans le milieu médical.

 

Plus jeune, vous rêviez d’être médecin ?

Oui, jusqu’à mes 18 ans. Je n’ai pas fait ce que je voulais faire, mais je n’ai pas eu le choix. Mon métier, c’est le seul vaccin pour ne pas mourir, il vous maintient en vie. Si vous arrêtez de le faire, vous mourrez. En tout cas, c’est comme ça, pour moi. 

 

A travers vos spectacles, ne faites-vous pas aussi du bien autour de vous ?

Je ne serais pas humoriste si je n’aimais pas les gens, si je n’avais pas envie de fabriquer du bonheur à partir des choses qui font mal. C’est ça, faire rire. Il y a des personnes qui me disent que je leur fais du bien. C’est pour cela que j’aime mon métier. Quand j’entends le public rire, j’ai la preuve concrète de mon utilité. Dans une salle de spectacle, on ne triche pas, on rit ou on ne rit pas. Dans la vraie vie, on peut le faire, par politesse, par courtoisie.

 

Vous avez peur de la maladie ?

Oui, bien sûr, j’en ai très peur, d’abord parce que je la connais bien (silence). Me concernant, je l’associe à l’incapacité de ne plus pouvoir jouer et, si elle affecte le cerveau, de ne plus pouvoir écrire, communiquer. La maladie, pour moi, c’est l’antichambre de la mort, et bien sûr elle m’effraie. Mais j’en ris aussi. Dans le spectacle que je vais jouer à Morges, il y a un passage sur la mort. Un garçon de 10 ans réveille son père à 4 heures du matin pour lui demander : « A quoi ça sert de vivre si, à la fin, c’est pour mourir ? » Son père lui répond : « Je vais essayer de t’expliquer. On ne meurt pas, on s’absente, on va dans un endroit où l’on ne peut plus nous voir, mais on n’est pas mort. On est mort que le jour où l’on est oublié. Depuis que mon père est mort, tous les jours, je pense à lui. Je me demande même si je ne pense pas plus à mon père maintenant que quand il était vivant. » Et le gosse de répondre : « J’ai compris, il va falloir que tu meures pour que je pense à toi ! » Là, les gens rient, je vous assure, ils rient parce qu’ils sont touchés et parce que la réponse est inattendue. On peut rire de tout.

 

A 65 ans, comment vous sentez-vous ?

Je suis super content d’être comme je suis, aujourd’hui. J’ai l’expérience, la technique, je sais utiliser mes armes. Je suis dans la « pleine plénitude » de mes moyens. Sur scène, je suis heureux, je vis, je rebondis, je maîtrise ma folie, mon écriture, alors que, au cinéma, je suis encore en train d’apprendre. 

 

Je n’ai pas d’âge ou, plutôt, j’ai 12 ans, entre 12 et 18 ans. Vous savez bien qu’on ne se voit pas vieillir. J’ai besoin d’énergie pour jouer, elle fait partie de mon style. Tant que le public ne pensera pas à l’âge que j’ai, j’aurai gagné, mais on ne peut y arriver que si on l’oublie soi-même. Personne ne verra ma faiblesse physique, j’arrêterai avant. 

 

Forcément, vous vouliez être présent pour les 30 ans de Morges-sous-Rire ?

Mais c’est tous les jours, que j’ai envie de jouer à Morges ! Dès le début, ça a été un coup de cœur. Déjà, quand les deux Jean-Marc sont venus me voir à Paris, on voyait bien qu’ils aimaient les artistes. Et, nous, nous sommes très sensibles à l’amour qu’on nous porte, peut-être même un peu plus que les autres êtres humains, parce qu’on n’a pas quelque chose de concret à laquelle se raccrocher. Un chirurgien qui opère et sauve des vies, lui, n’a pas besoin d’applaudissements, son acte est suffisamment gratifiant.

Comment expliquez-vous cette histoire d’amour depuis si longtemps ? 

Beausobre est un lieu magique, un théâtre magnifique, tous les artistes qui sont passés sur ses planches le disent. Je m’y sens bien, et difficile de dire exactement pourquoi, l’ambiance, l’équipe, le lieu, le public ? Mais j’ai peur aussi. Je suis venu si souvent que je me dis, à chaque fois, bon, ce coup-là, les gens vont être déçus. Rien n’est acquis, et plus j’avance, moins j’ai confiance. Je vous jure que c’est vrai. Je n’aime pas trop qu’on parle de moi comme d’une figure tutélaire du festival, plutôt d’un fidèle parmi les fidèles. 

 

Quand on regarde votre parcours professionnel, la fidélité est très présente ? 

Elle est fondamentale. Il y a une phrase que j’aime beaucoup, à propos de l’amitié : « Un ami, c’est quelqu’un que l’on connaît bien et qu’on aime quand même. » Pour la famille, c’est pareil. En amour aussi, je parle du grand amour, celui qui arrive trois ou quatre fois dans sa vie. Avec le temps, on peut aimer différemment, on peut même se séparer, mais ces personnes qu’on a adorées, on les aimera toute sa vie.

 

Que va découvrir le public dans cette version revisitée, plus rêvée encore, de votre spectacle ?

Une plus grande implication dans mon époque. Je disais plus tôt qu’on peut rire de tout, je ne pensais pas cela, auparavant. On peut rire de tout, mais pas n’importe comment. Plus le sujet est compliqué, fragile et sensible, plus il faut rire compliqué, fragile et sensible. Dans cette version-là, je ne suis pas dans le lâcher-prise, je suis dans le lâcher tout court. Il y a une profondeur, une force que je n’avais pas avant, à l’intérieur, dans le fait de vivre ici et là, avec tout ce qui s’est passé, les attentats ...  

 

On peut rire des attentats ?

Je dis au public « que je ne veux pas quitter ma vie rêvée, parce que c’est moi qui décide de tout. Et, dans ma vie rêvée, on ne meurt pas dans un musée juif à Bruxelles, on ne meurt pas dans une salle de spectacle, on ne meurt pas quand on est chrétien en Syrie, on ne meurt pas quand on est musulman dans une mosquée en Egypte, on ne meurt pas sur une promenade de bord de mer, on ne meurt pas chez moi. » Là, il y a un grand silence dans la salle. J’avance le pied au bord du plateau, et je dis : « La vraie vie commence là. Chez vous, dans la vraie vie, quand on meurt, on meurt. Ça va j’ai bien plombé la soirée ? »

 

Et comment réagit le public ?

Il rit, je vous jure ! A partir du moment où j’enlève la tension en disant: « J’ai bien plombé la soirée », les gens se marrent. L’improvisation avec le public, ça le piège affectivement, il entre dans l’émotion. Au fond, la différence entre un homme politique et un artiste c’est qu’un homme politique met toutes ses émotions au service de ses idées, l’artiste, c’est l’inverse. Tout son discours est dans le seul but de fabriquer de l’émotion.

 

Pourquoi jouer Ma vie rêvée, et pas votre propre vie ?

On s’en fiche de ma vraie vie. Mon métier, c’est de dire aux gens qu’il faut rêver leur vie. Que serait le monde, si les rêveurs n’existaient pas ? C’est la fiction qui rend la réalité possible, c’est parce qu’on rêve, qu’on transforme le monde. Je pense sincèrement que la fiction a un pouvoir. Quand Vincent Van Gogh peint un pot de fleurs, ce n’est pas le pot de fleurs qui est important. C’est Van Gogh, ce sont ses émotions, et il fallait qu’il trouve un média pour transmettre ses émotions. Lui, c’est le pot de fleurs, moi ce sont les histoires. Un de ceux qui m’ont sauvé, avec Victor Hugo et Van Gogh, c’est Raymond Devos. Il était dans l’imaginaire pur. Il vous faisait croire que le rond est carré. Il a découvert que, quand on prend la pause du penseur de Rodin, on ne pense à rien, c’est génial. Ma vie, au premier degré, n’a aucun intérêt. 

 

Pourtant, sur scène, vous évoquez beaucoup vos origines, votre famille ? 

L’imagination ne sort pas de la cuisse de Jupiter ! La famille reste, pour l’ensemble des créateurs, et cela depuis la nuit des temps, un des terreaux les plus importants de l’imaginaire. J’ai l’impression d’être à part, parce que je parle de ma famille, mais c’est faux. Qu’est-ce qu’on sait de moi ? Rien. On sait que mon père était médecin, que j’ai quitté la Tunisie quand j’avais 11 ans et que j’en ai souffert. Je ne parle jamais de ma vraie vie, je suis très pudique. Dans mes spectacles, ma mère n’est pas ma mère, c’est moi si j’étais une mère, moi qui m’imagine en mère. 

 

Votre mère, justement, elle vient voir vos spectacles, les apprécie ?

Ma mère a 93 ans passés, elle est incroyable, elle a toute sa tête. Elle ne vient jamais aux premières représentations. Elle me critique beaucoup, me dit ce qui n’est pas bien, elle veut que je fasse le mieux possible. Elle regarde le spectacle avec la trouille au ventre, en se demandant : « Est-ce qu’il va gagner mon fils ? » Sinon, bien sûr, je suis le plus grand, le plus beau du monde, comme ses trois autres enfants. C’est ma mère.

 

Et, comme père, comment êtes-vous ?

Vous savez ce qu’est un père juif? C’est une mère normale. Pour le bac de mon fils, j’étais en larmes. Je surveille tout, trop parfois. Ma fille a pris l’avion tout récemment avec son copain, j’ai tout vérifié, les cartes d’embarquement, le taxi pour l’aéroport, un autre à l’arrivée, leur ai prié de me tenir au courant. Je suis très présent. Au garde à vous.

 

Vous faites rire vos enfants ?

Ils commencent, mais il y a un tel décalage d’âge, j’ai eu des enfants très tard. Mon fils va avoir 20 ans et ma fille 18. Maintenant, ils aiment bien ce que je fais, mais je suis leur père. Ce n’est pas un public normal, ils me regardent différemment. Joseph m’apprécie en tant qu’artiste, mais il me préfère comme père. L’artiste, il appartient aux autres.

 

Eux, ils regardent les humoristes sur internet ?

Oui, bien sûr. Je respecte. Mais les réseaux sociaux, YouTube, tout ça, ce n’est pas ma grammaire. Pour moi, la scène est irremplaçable. D’ailleurs, « tous ces garçons et ces filles de mon âge » qui font de l’humour ne rêvent que de faire de la scène, c’est le but ultime. Ceux qui touchent à la scène avec bonheur ne peuvent plus s’en passer, parce que c’est une drogue. Il y a 150 one man shows par jour à Paris, plus ou moins bons. Mais c’est bien, je pense qu’on mesure la santé d’une société au nombre d’humoristes qu’elle est capable de fabriquer. 

 

Il n’y a jamais eu aussi autant de chroniqueurs, d’humoristes, dans les médias. Vous trouvez que c’est une bonne chose ?

Ils sont presque interchangeables. La télévision et la radio ont énormément appauvri l’humour. C’est devenu une industrie. La télévision s’est rendu compte que l’humour était très important, qu’il pouvait rapporter de l’argent, des annonceurs. Le problème, c’est qu’on ne fait plus aucune différence. Un chroniqueur, si talentueux soit-il, vous le mettez dans la même case qu’un Raymond Devos ? Il faut être un génie absolu pour écrire une chronique tous les jours, elle peut vite tourner à la vanne, à la blague. J’ai connu Desproges, même lui, il n’était pas aussi bon tous les jours. 

 

Quels sont vos projets ?

Mon prochain spectacle devrait s’appeler Mémé, l’histoire d’une grand-mère qui reçoit chez elle sa fille, sa petite-fille, son fils, son petit-fils. Elle est leur confidente, le réceptacle des joies et des peines, des espoirs de tous, et donc du monde. J’écris aussi un film, Frères, sur deux frères. J’en suis au tiers du scénario et je suis très en retard, comme d’habitude. Quand je travaille, je travaille dur, mais quand je ne travaille pas, je ne travaille pas très dur non plus !

Propos recueillis par Audrey Sommer

 

 

Le Festival Morges-sous-Rire 2018 se déroulera à Morges au Théâtre de Beausobre, du 9 au 16 juin 2018 www.morges-sous-rire.ch/

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