Comment était votre métier il y a 40 ans? Des Romands témoignent

photos: ©  Corinne Cuendet

En quarante ans, le monde du travail s’est considérablement transformé. Neuf Romands racontent l’évolution de leur profession depuis les années 1960.

Ils ont œuvré sur les chantiers, dans des écoles, des hôpitaux ou des bureaux. Ils ont connu le plein emploi, l’âge d’or du travail au cours des années 1960 et suivantes. Neuf Romands nous parlent, des étoiles plein les yeux, de leur profession et de leur évolution au fil du temps.

 

L’apparition des nouveautés techniques a considérablement modifié bon nombre de métiers et, avec l’informatisation, des professions comme la radiotélégraphie n’existent même plus. Au niveau des horaires, ils bossaient davantage et leur salaire était loin d’être mirobolant, ils avaient des contraintes, et les femmes, une fois mères, devaient souvent mettre leur carrière entre parenthèses. Malgré tout, plusieurs s’entendent à dire qu’ils étaient mieux lotis que les jeunes d’aujourd’hui. Ils étaient moins stressés et, à l’inverse, davantage solidaires et respectés.

 

Alors, certes, la tendance est à enjoliver le passé, mais il n’empêche, c’était une autre époque! Dès lors, en réponse à la fameuse question du «C’était mieux avant ?», tout laisse croire, à la lecture de ces neuf témoignages, que, effectivement, la vie, en tout cas dans ces domaines-ci, semblait plus facile. Les grandes vacances étant finies, on vous laisse les découvrir!

  

Textes: Marie Tschumi
Photos: Corinne Cuendet

TÉMOIGNAGES

«Les gens ne voulaient pas des ordinateurs»

Robert Hofstetter, 73 ans, La Neuveville (NE)

«En 1962, comme radiotélégraphiste, je recevais des données épidémiologiques. Un bateau qui devait décharger à Calcutta, si on apprenait par l’OMS qu’il y avait le choléra, il était mis en quarantaine. On transmettait l’information en morse. Quand j’ai quitté Genève pour General Motors, en 1968, j’en avais un peu assez. Avec mon petit salaire, j’étais en chambre; tous les deux samedis, j’étais de service, sans compter les nuits, ce n’était pas régulier et pas tellement marrant.

 

 

J’ai quitté Radio Suisse à 1550 fr. de salaire par mois. Le morse a disparu peu après, il a été remplacé par le système télex, puis par le fax. Quand les ordinateurs sont arrivés, c’était comique, parce que les gens n’en voulaient pas. Les dames me disaient: « Mais j’ai peur! » Moi, ces changements ne m’ont jamais perturbé.»

 


«On avait des chambres à onze lits»

Juliette Chapalay, 79 ans, Lausanne (VD)

«Dans les années 1960, c’était encore le bonnet, les longues manches, les robes devaient être à 20 ou 30 centimètres du sol, on devait avoir des bas gris tourterelle, des souliers noirs ou blancs, mais pas noir et blanc. Je gagnais 5 fr. de l’heure au CHUV et 2 fr. de plus la nuit. On trouvait cela pharamineux! Nous, au début, nous fréquentions l’école ménagère, on nous apprenait à nettoyer les chambres, on faisait tout. Mais le métier a changé, les infirmières ne sont plus formées pour les soins. Vers la fin des années 1980, cela commençait déjà à «bringuer». On nous disait que, les toilettes, c’était pour les aides, les infirmières gagnaient trop pour s’en occuper. On avait les mêmes malades pendant des semaines, on avait le temps de les connaître. Maintenant, les gens restent trois jours.

 

 

Mais, surtout, on avait des chambres à onze lits. Parfois, il fallait mettre ceux qui ronflaient trop dans le corridor! On avait aussi des malades sur la terrasse, il n’y avait pas assez de places dans les chambres. Ils vivaient en communauté, c’était l’école de recrues! Maintenant, les grandes chambres ont cinq lits. Tout le monde râle que c’est trop. Pourtant, dans une chambre de onze, l’infirmière était tout le temps présente, toujours en contact avec les patients. Alors que, aujourd’hui, elle ne fait qu’ouvrir et fermer les portes. C’était une autre vie!»

 


«J’ai eu mes heures de gloire»

Jacqueline Sandoz, 87 ans, Chézard-Saint-Martin (NE)

«J’aimais créer des robes du soir. On ne savait pas comment faire après la guerre. La haute couture, c’était Paris, et c’est tout. J’ai commencé le batik ici, en 1964, et, pendant 16 ans, j’ai fait la Foire de Bâle. Mes clients étaient des gens aisés qui voulaient une chose spéciale et en avaient les moyens. En 1968, j’ai créé une boutique d’artisanat à Chézard. Avec 40 artisans différents, nous avons organisé une vingtaine d’expositions. Mais, vers la fin des années 1980, les gens ont commencé à s’en désintéresser. Il y avait des boutiques un peu partout, même à Migros!

 

 

Dorénavant, on trouve des vêtements qui viennent de tous les pays, et les gens voyagent. La nouvelle clientèle veut tout, tout de suite et elle ne met plus 500 fr. pour une robe. Nous, nous étions devenus trop cher. Une autre mode est aussi apparue. Cela ne m’a pas attristée, j’ai eu mes heures de gloire!»

 


«Il fallait être impeccable»

Anne-Marie Kramer, 80 ans, Colombier (NE)

«J’ai été engagée comme secrétaire en 1956 à Neuchâtel. Quand on arrivait au bureau, on se changeait, avec des bas et des petits souliers. Il fallait attacher ses cheveux, ne pas porter de pantalon, être impeccable. Il n’y avait pas de photocopieuses, pas de machines à écrire électriques, pas de dictaphones ! Rien n’était pratique, on faisait des rapports en neuf exemplaires avec huit papiers carbone. On n’avait rien, mais on travaillait quand même et on trouvait ça tout à fait normal!

 

 

Mon patron, je le voyais comme un ami, on avait une relation de confiance. Il ne nous bousculait pas. On était comme une famille. On devait travailler, mais on avait le temps. Je n’ai jamais été pressée. Mais il ne fallait pas non plus être trop malade ! J’avais seulement quinze jours de vacances et je travaillais le samedi matin. J’ai commencé avec 300 fr., puis j’ai obtenu 15 fr. d’augmentation ! Si j’avais 19 ans aujourd’hui, je ne ferais pas ce métier, tout est fait avec des machines. On est trop stressés. Moi, j’aimais bien prendre le temps.»

 


«On avait une grande liberté»

Bernard, 72 ans, et Antoinette Panchaud, 69 ans, Premier (VD)

«Dans les années 1980, à Premier, comme maître généraliste, quand il pleuvait, je remplaçais mon cours de sciences prévu à l’extérieur par des maths ou du français … La récréation aussi, nous n’avions pas de cloches. Parfois, on débordait ou on faisait moins long, mais on ne trichait pas! On avait une grande liberté. L’école a fermé en 2011, tout s’est centralisé. Mais cela arrange aussi les parents. A l’époque, les enfants rentraient à la maison, la maman préparait le repas. Aujourd’hui, les femmes travaillent et les enfants sont pris en charge.

 

La relation avec les élèves a aussi énormément évolué. Jusque dans les années 1990 et après, ici, dans ces régions campagnardes, nous avions l’appui et la confiance totale des parents. Les enfants avaient une autre éducation, il y avait du respect, une obéissance naturelle. Aujourd’hui, ils sont moins cadrés.»

 


«Le policier représentait l’autorité»

Pierre-André Délitroz, 64 ans, Grandson (VD)

«Avec mes collègues, dans les années septante, on faisait des tournus, trois nuits de suite, de 19 heures à 7 heures le matin. La première journée, cela passait encore, mais la troisième, c’était l’horreur. Le plus pénible, c’était l’hiver, on ne voyait jamais le jour ! Mais j’en garde un souvenir fantastique. Il y avait un esprit de famille. Quand nous terminions à 4 heures 30 le matin, on était tous au restaurant, on discutait, on évacuait tout. Nous avions des chefs qui étaient des pères, pour nous. Certains nous invitaient même dans leur carnotzet. Cela se fait encore, mais de moins en moins, on a un peu perdu cet esprit solidaire. Au niveau technique également, la différence est énorme. A présent, tout est informatisé. A l’époque, si vous deviez faire un rapport d’un accident impliquant dix véhicules, il fallait faire dix doubles, nous n’avions pas de photocopieuse.

 

 

La société aussi a changé. En 1976, je descendais seul en métro à Ouchy pour faire les contrôles d’identité. Les gens attendaient qu’on ait fait 50 mètres avant de nous critiquer. Le policier représentait l’autorité. A présent, on ne pourrait jamais intervenir seul dans une situation. Parfois, quand on discute avec des jeunes collègues, ils doivent penser qu’on a pété les plombs ! On a eu de très bons moments. Par rapport à ce que j’ai vécu, c’est totalement différent, aujourd’hui ...»

 


«Mon savoir va être perdu»

Josiane Stoll, 56 ans, Prez-vers-Noréaz (FR)

«J’ai fait mon apprentissage de courtepointière en 1977, à Genève. On avait beaucoup de clients dans la vieille ville, j’ai vu des appartements comme jamais je n’en reverrais. Nous avons dû refaire toute une chambre à coucher, il y avait un lit à baldaquin, tout était assorti avec des trèfles! A l’époque, tout le monde pouvait s’acheter des rideaux. Mais les matières premières ont tellement augmenté qu’il a fallu baisser les prix. Quand j’étais en apprentissage, la confection d’un voilage coûtait dans le 20 fr., aujourd’hui, c’est entre 15 et 18 fr. Les gens n’ont plus les moyens et ne veulent plus investir là-dedans, en tout cas beaucoup moins.

 

 

Les mœurs changent, les façons de vivre et aussi les intérieurs. On ne pense plus à s’offrir une belle chambre à coucher. Mon savoir va être perdu, car je ne peux plus le transmettre. C’est plutôt des courtepointières industrielles qui, derrière une machine, appuient sur des boutons. Aujourd’hui, si l’on veut un travail spécial, ce n’est plus possible. »

 


«Se faire belle? Uniquement en cachette»

Suzanne Craman, 77 ans, Lausanne (VD)

«A l’époque, en Suisse surtout, le métier d’esthéticienne était mal vu, on trouvait que ce n’était pas sérieux. Mais cela a changé au fil des ans. La femme a évolué. Avant, si on voulait se faire belle, se mettre en valeur, c’était uniquement en cachette. Même le vernis à ongles rouge, c’était déjà osé! Une dame m’a, un jour, demandé de lui montrer comment faire un beau maquillage pour le soir. Puis, elle m’a demandé de la démaquiller, pour ne pas être vue ainsi. C’était surtout ça le problème: que vont dire les gens?

 

 

Le contact humain aussi était différent. La clientèle était nettement plus fidèle que maintenant. Et, sur la fin de ma carrière, la diversité des produits était extraordinaire. A l’époque, nous avions encore les faux cils qui tombaient dans l’assiette ! Aujourd’hui, les hommes aussi aiment se faire dorloter, ils viennent pour des épilations, des problèmes de peau. Ça s’est démocratisé à tous les niveaux. Heureusement!»

 


«J’ai vécu les 30 glorieuses!»

Roderich Rochat, 75 ans, Signy (VD)

«Durant mon apprentissage de maçon commencé en 1958, je devais être à 7 heures au chantier et je finissais à 18 heures. Je travaillais aussi un samedi sur deux, la matinée. Je gagnais 1 fr. de l’heure, la première année, 2 fr., la deuxième, et 3 fr., la troisième. Le chef de la SUVA est venu nous faire un cours sur la sécurité. Il nous a dit que, d’ici à deux ou trois ans, nous aurions des sacs de 25 kilos, au lieu des 50 qu’on portait à ce moment-là. Eh bien, ils sont arrivés en 1995 ! On ne se protégeait pas non plus, contrairement à la nouvelle génération qui porte des masques, des Pamirs, des gants. A présent aussi, il n’y a plus un seul maçon en blanc, alors que, avant, ceux qui avaient un CFC et qui n’étaient pas en blanc étaient regardés de travers!

 

 

Dans le bâtiment, nous avons eu quelques crises, mais c’est normal. J’ai vécu les 30 glorieuses, de 1970 à 2000, on avait du boulot ! C’est impressionnant comme le métier a changé. A présent, le camion bétonnière arrive, il coule le radier, c’est automatique. Pour faire la même chose, on était au moins cinq ou six, avec des brouettes. Je ne pense pas que c’était mieux avant. Et c’était même pénible. Mais je referais ce métier. Même si, d’après moi, dans les grandes boîtes aujourd’hui, les chefs s’en fichent, ce n’est que le rendement qui compte. Nous, nous étions une boîte familiale, j’étais presque comme le papa.»

 


L'AVIS DE L'EXPERTE
«Dans le temps, vous pouviez faire confiance»

Françoise Messant, sociologue, nous éclaire sur les changements qui ont marqué le monde du travail, ces dernières décennies.

Dans les années 1960, les Suisses travaillaient davantage. Pourtant, quand ils parlent de cette époque, ils semblent comblés …

Le travail n’était pas vécu de la même façon, pour une partie de la population du moins. Vous pouviez faire carrière ou monter dans la hiérarchie dans une seule entreprise, il y avait une sécurité de l’emploi, il était possible de se projeter dans l’avenir. A l’époque, les entreprises avaient besoin de salariés, le cahier de commandes était plein, ils cherchaient donc à les fidéliser. Cette sécurité favorisait une certaine loyauté envers l’entreprise.

Cette loyauté envers l’entreprise a disparu?

Aujourd’hui, où les entreprises doivent répondre à une demande volatile, elles cherchent à disposer des salariés de manière flexible et à répondre à la demande des actionnaires, en priorité. L’emploi est devenu précaire, le chômage une menace bien réelle et la carrière dans une seule entreprise n’a plus bonne presse. L’entreprise n’a plus la même image pour les salariés, les jeunes en particulier. Elle n’est plus vue comme paternaliste, mais plutôt comme quelque chose dont il faut se méfier.

Ils ont quand même souffert, ces travailleurs des années 1960?

Bien sûr, les salariés souffraient surtout de la contrainte implacable des horaires, des vacances imposées, etc. C’est pour cette raison que la flexibilité des horaires a tellement séduit; les gens n’ont pas toujours perçu que flexibilité rimait avec précarité. Le travail sur appel est l’exemple le plus éloquent.

L’intensification du travail et la concurrence au travail ont beaucoup augmenté

Ce n’est donc pas un progrès?

Non. Pensez au temps partiel, particulièrement féminin. Si vous travaillez à temps partiel, il est très difficile de faire carrière et, si vous avez un petit taux partiel, vous ne pouvez pas en vivre. Ce n’est pas un hasard si la pauvreté à la retraite est féminine. La flexibilité de l’emploi est souvent présentée comme quelque chose en faveur de l’employé, alors qu’elle est avant tout ce dont l’employeur a besoin lorsque le carnet de commandes n’est pas plein ou fluctuant.

Mais la qualité de vie n’est-elle tout de même pas meilleure aujourd’hui?

Non. Même les gens avec de très bonnes formations vivent un stress énorme. L’intensification du travail et la concurrence au travail ont beaucoup augmenté. Si vous craignez à tout moment d’être évalué, s’il faut toujours en faire plus, le sentiment au travail est moins bon. La compétition existait déjà, mais elle n’avait pas le même impact. Maintenant, elle est très dure, d’où le burn-out, la souffrance au travail.

Et l’uberisation (nouveau modèle économique qui s’affranchit du salariat et met en relation directe clients et prestataires), c’est un pas en avant?

Avec ce nouveau système, chacun devient son propre patron sans aucune des garanties qu’offre le contrat de travail, même fragilisé. Ce qui me fâche, c’est que c’est présenté comme une liberté, une libéralisation, alors que la personne est sans aucune protection. Bien sûr, le contrat de travail n’est pas la panacée, mais il ne faut pas oublier qu’ils sont nombreux à avoir lutté depuis fort longtemps pour qu’il existe, pour les 50 heures, les 40 heures, les allocations, etc. Le salariat, c’est une contrainte, mais aussi et surtout actuellement une protection.

Propos recueillis par M.T.

 

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