Bibliothèques : ici c'est comme à la maison

A la bibliothèque de Lancy, on favorise l'accueil et les échanges entre usagers, tous âges confondu.
© Corinne Cuendet

Les Suisses sont fidèles aux bibliothèques publiques: outre le prêt des livres, elles favorisent aussi les rencontres et le mieux vivre. Reportage et impressions.

Il faut croire que les gens se sentent bien chez nous. Un jour, un monsieur s’est endormi dans l’un de nos poufs. Nous l’avons retrouvé après notre pause de midi. » Emilia et ses collègues ne comptent plus les sympathiques anecdotes de ce genre. Leur travail de bibliothécaire à la Bibliothèque-Médiathèque Sierre (BMS) est l’occasion de rencontres toutes plus riches les unes que les autres: « Une bibliothèque, c’est un lieu de vie, où l’on doit se sentir à l’aise, un lieu qui favorise les interactions et le partage de savoirs et de compétences », estime Muriel In-Albon Petrig. 
Même climat à Lancy, une commune de 32 000 habitants dans le grand Genève : « La bibliothèque est devenue un lieu d’échange social, constate, elle aussi, Isabelle Andrey, responsable de la Bibliothèque municipale. On a supprimé les interdits d’antan. J’ai grandi ici et j’ai fréquenté cette bibliothèque dès l’âge de 5 ans. Quand j’étais petite, on n’y mangeait pas, on chuchotait et on avait pour consigne de rester tranquilles. Cela fait vingt et un ans que j’y travaille, et tout cela a énormément changé. Aujourd’hui, on organise de nombreuses animations et des ateliers. La bibliothèque est un lieu propice aux rencontres et aux échanges où les différents publics se côtoient dans une ambiance conviviale. »

A Sierre comme à Lancy, on partage un même souci d’intégration du plus large public possible : « Tout un chacun est le bienvenu dans la bibliothèque. Nous favorisons les échanges et le partage, indépendamment des goûts de lecture ou du niveau socioculturel. » Ce matin-là, à la BMS, la matinée est égayée par des gazouillis et autres babils. Même en dehors des cinq rencontres annuelles « Né pour lire », la bibliothèque est ouverte aux tout-petits. Stefania D’Alesio est venue avec ses deux enfants, un bébé et sa fillette de 6 ans : « Ma grande adore les livres, et c’était aussi ma bibliothèque quand j’étais enfant. Ma mère y vient également souvent. »
A Lancy, un couple de seniors remercie la bibliothèque de mettre à leur disposition e-bibliomedia, une plateforme gratuite de livres numériques : « Nous avons même droit à une assistance informatique à distance. » Avec la concurrence des écrans, les bibliothèques se sont, pour la plupart, lancées dans la dématérialisation de l’information.

 

Une solide fréquentation

De nos jours, si les bibliothèques jouent toujours leur rôle traditionnel de prêt de documents, notamment sous forme de livres, elles fonctionnent aussi comme lieu de loisirs et de culture. Une dynamique qui se traduit par une bonne fréquentation de ces établissements, en comparaison internationale. Selon l’Office fédéral de la statistique : « Le taux de fréquentation des bibliothèques ou des médiathèques en Suisse (44 %) est nettement au-dessus de la moyenne de l’Union européenne (31 %). » Le chiffre suisse est aussi plus élevé que celui dans des pays voisins comme la France (33 %), l’Allemagne (23 %), l’Autriche (22 %) ou l’Italie (24 %). En revanche, ce score est très éloigné de ceux atteints en Europe du Nord, notamment au Danemark (63 %) ou en Suède, où les trois quarts de la population (74 %) fréquentent ces établissements (Commission européenne, 2013).
Autre constat, dans un monde ultramédiatisé, les 750 bibliothèques du pays conservent une position fort honorable. Les Suisses ne les ont pas délaissées une fois pour toutes pour leur ordinateur. Elles comptent encore 1,5 million d’utilisateurs actifs (43 millions de prêts) qui ont accès à 90 millions de médias (imprimés, documents iconographiques et numériques). Avec 44 %, le taux de fréquentation des bibliothèques ou des médiathèques se situe entre ceux du théâtre et des festivals en tous genres. Selon la statistique de l’OFS des pratiques culturelles, les bibliothèques et les médiathèques devancent, en termes d’assiduité de fréquentation, les autres domaines, notamment les cinémas (dont un tiers du public est assidu) et les monuments et les sites (un quart).

 

 

Le rôle clé de la médiation

A Sierre (19 000 habitants), 15,5 % des habitants ont fréquenté la bibliothèque en 2018. Des chiffres proches de la moyenne nationale qui est de 15 %. « Il y a donc 85 % des gens qui n’utilisent pas les services d’une bibliothèque, sourit Muriel In-Albon Petrig. Le défi consiste à réfléchir comment intéresser ce public-là. C’est tout l’intérêt de la médiation : notre métier ne consiste plus seulement à monter des collections et à fournir des services, mais à créer des communautés. En collaborant avec les associations locales, on peut créer des synergies qui vont générer des échanges riches et toucher d’autres publics qui vont s’approprier nos propositions et même les faire évoluer. » Du côté de Lancy, la tendance est la même, avec des animations faisant toujours complet : « Les gens sont extrêmement demandeurs, précise Isabelle Andrey. On touche un public toujours partant qui réserve, d’une fois à l’autre, et toutes générations confondues. »

 

Rencontres informelles

Espaces conviviaux, rencontres informelles, lieux d’échanges multiples, les bibliothèques fonctionnent comme un « troisième lieu » dans le jargon sociologique. Forgée au début des années 1980, « cette notion se distingue du premier lieu, sphère du foyer, et du deuxième lieu, domaine du travail comme volet complémentaire », analyse en substance Mathilde Servet, bibliothécaire française, et auteure d’un ouvrage consacré à cette nouvelle vocation des bibliothèques. Un cadre propice au bien-être, en résumé. De plus, comme le rappelle aussi Muriel In-Albon Petrig, la bibliothèque, c’est gratuit: « Elle demeure un lieu de libre accès à des ressources, sans bourse délier. » Un système également cher aux yeux d’Isabelle Andrey : « L’accès aux animations et aux prestations est totalement gratuit et, si l’on utilise bien les outils à disposition, la bibliothèque ne coûte absolument rien. »

 

 

 

Le « troisième lieu »

Tout en se reconnaissant dans cette notion de « troisième lieu », les responsables de bibliothèques disent bien que cette approche sociale de leur métier ne va pas de soi : « Ce concept à la mode dans les bibliothèques ne marche pas toujours, prévient la responsable de la BMS. Encore faut-il revoir les processus de management et cesser de travailler à l’ancienne. Si l’on veut favoriser l’inter-activité et la créativité, il faut déjà le faire au sein de son équipe en renonçant à une structure hiérarchique verticale. » A la Bibliothèque de Lancy, Isabelle Andrey ne dit pas autre chose : « Les bibliothécaires doivent aller au-devant du public pour se trouver au centre des animations et créer un contact direct avec les usagers, en privilégiant l’échange et en créant du lien social. »
Parfois, celles-ci dépassent le strict monde du livre : « Cette année la bibliothèque propose, par exemple, des ateliers de conversation française pour les non-francophones, des ateliers de bricolage pour petits et grands, des clubs de lecture pour adolescents ou adultes, une initiation au dessin de mangas pour les adolescents. » Autre condition sine qua non, soulignée par Isabelle Andrey : « L’adaptation des locaux. A Lancy, depuis des travaux de rénovation en 2011, nous pouvons moduler des espaces d’accueil en fonction des âges sur un même niveau. Avec, pour avantage, de ne pas séparer les publics qui sont susceptibles de se laisser tenter de manière imprévue par une animation ou une lecture. »

 

L’écoute avant tout

A Sierre comme à Lancy, l’écoute portée aux usagers est considérée comme essentielle. Ainsi, ce monsieur, un habitué, qui s’est confié aux bibliothécaires de la BMS : « Vous m’avez accepté dans votre bibliothèque à un moment très difficile de ma vie. » A Lancy, la Bibliothèque municipale sort carrément de ses murs pour aller à la rencontre des habitants : « Sur demande et gratuitement, nous assurons un service de prêt à domicile pour les habitants de Lancy, explique Isabelle Andrey. Les bibliothécaires se rendent une fois par mois chez des personnes empêchées pour des raisons de maladie ou de mobilité. Un rôle social de premier plan permettant des contacts, évitant l’isolement. » Et si, à force d’élargir leur offre, les bibliothèques finissaient par vendre leur âme ? Muriel In-Albon Petrig n’a pas cette crainte : « Le livre reste au centre, la bibliothèque propose divers chemins qui y mènent ! »

Nicolas Verdan
Photos : Corinne Cuendet


A La bibliothèque-médiathèque de Sierre prévaut le lien social

 

Sarah  Albrecht, 14 ans, Sierre

« Avant de découvrir la bibliothèque, grâce à une visite organisée avec l’école, je ne savais pas que j’aimais autant lire. Désormais, je m’y rends tous les jours après l’école. Je m’offre ainsi un moment de détente. Je lis des BD avant d’emprunter des livres, essentiellement de la science-fiction. Je retrouve aussi ici mon groupe de solfège. On vient parfois avec des camarades pour préparer des exposés pour l’école. Les bibliothécaires sont gentilles et très serviables. »

 

 

Noëlle  Evéquoz, Sierre

« La lecture, c’est vital ! C’est un passe-temps agréable et, même si j’ai plein de livres chez moi, j’aime venir ici. J’emprunte notamment des romans historiques. C’est aussi une façon de découvrir d’autres pays. Ma mère, elle aussi fan de lecture, m’a habituée à fréquenter la bibliothèque dès mon enfance. J’apprécie le contact, les échanges spontanés avec les bibliothécaires qui sont sympathiques. Je trouve cela épatant : une telle disponibilité de la part du personnel et un accueil aussi agréable. »

 

 

Béatrice de Miniac, Chippis

 

« L’univers de la bibliothèque fait partie de ma vie, et j’ai un lien affectif aux livres qui rapprochent les gens. Quand j’étais enfant, à Rennes (F), j’ai été éduquée à fréquenter la bibliothèque. Si j’habitais plus près de la BMS, je serais ici tous les jours. J’aime pouvoir lire la presse le matin. Bien sûr, je pourrais le faire par internet, mais ce n’est pas la même chose. Ici, j’ai trouvé un accueil et une bonne dynamique. La BMS a aussi l’avantage de participer au Prix Lettres frontière dans lequel je suis active depuis des années. »

 

 

La Bibliothèque municipale de Lancy, à la rencontre des habitants

 

Christine Xygalas, Lancy

« La bibliothèque est un endroit de paix et de tranquillité. Je viens pour lire les journaux et profiter de la terrasse en été dans un cadre idyllique, avec le chant des oiseaux. Je fais partie d’un groupe d’amis avec lesquels on aime commenter les livres. Je suis de nature réservée, mais je sens que les contacts s’intensifient avec les autres personnes fréquentant la bibliothèque. Certains jours sont plus animés que d’autres, notamment avec la présence des enfants. Mais cela ne me dérange pas. Au contraire même ! »

 

 

Colette et Gérard Baudry, Lancy

Colette : « A Lancy, la bibliothèque est très conviviale. Le cadre est beau, et c’est un plaisir de voir des jeunes la fréquenter. Certains profitent également de la connexion wifi. On achète quand même des livres, surtout quand on est impatients après avoir découvert la critique dans les magazines Lire ou Le Point que nous trouvons dans le secteur presse bien fourni en quotidiens et en revues. La liseuse est un moyen de lecture idéal, en particulier pour les vacances. »

Gérard : « Grâce à la Bibliothèque municipale de Lancy, nous avons découvert la plateforme e-bibliomedia qui a conduit à franchir un pas : l’acquisition d’une liseuse, alors même qu’il est possible d’en obtenir en prêt. Ici, à Lancy, nous avons accès à un réservoir inépuisable de livres et de publications. Et tout cela gratuitement, sur la seule base d’une inscription ! J’apprécie les suggestions de lectures. Ma femme me délègue ses critères de choix et c’est souvent moi qui lui fais des propositions de lectures. »

 

 

 

 

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