Aider ses proches sans se brûler les ailes

Pour assister efficacement un parent, la règle d'or est simple et évidente: il faut être disponible dans sa tête et physiquement. D'où l'importance pour l'aidant de préserver son énergie et de s'accorder du temps pour des activités propres. © Wavebreakmedia Itd

Accompagner ses parents qui vieillissent, c’est normal. Mais il faut aussi être attentif à ne pas s’investir au-delà de ses propres forces. Beaucoup sont tombés dans le piège et y ont laissé des plumes, voire leur santé. Des réseaux sociaux permettent de partager ces moments difficiles.

Rien ne prépare à cette inversion des rôles. C’est un coup de tonnerre, un tsunami, disent les spécialistes, le jour où vous «devenez parent de vos parents», pour reprendre l’expression de la psychologue genevoise Lydia Müller.

Avec l’âge, la maladie souvent, la perte d’autonomie, tout un chacun finit tôt ou tard par devoir s’impliquer dans le quotidien de ceux qui leur ont donné la vie. Un passage de témoin qui constitue une charge à la fois émotionnelle et exténuante, pour des adultes souvent encore actifs et responsables de famille. Toute la difficulté réside dans l’exercice ô combien délicat de trouver un équilibre pour répondre présent sans se brûler les ailes! Car ils sont nombreux à ne pas avoir vu la difficulté et à se retrouver, rongés par la culpabilité, aux portes de l’épuisement – proches d’un burn-out.

«J’ai vu des femmes de mon âge abandonner un travail qu’elles aimaient pour s’occuper de leur famille. Et ça les a rendues profondément malheureuses», remarque Evelyne Waas Bidaux (55 ans), yoga thérapeute et fille d’un couple «vieillissant», 84 et 81 ans. C’est à ce titre qu’elle s’est rendue au séminaire «devenir parent de ses parents» de l’Association Entrelacs, à Genève. «Dans un but constructif, précise-t-elle, afin de pouvoir communiquer au mieux avec mon père, notamment, et pouvoir les accompagner tous deux de la manière la plus efficace qui soit.» Et sans culpabilité excessive qui pourrait conduire à de la colère contre ceux qu’on est justement supposé soutenir. «Le risque existe, dans certains cas extrêmes, que ces sentiments débouchent sur de la négligence ou de la maltraitance», admet Olivier Taramarcaz, coordinateur romand de la formation continue chez Pro Senectute.

Partager son vécu

Un autre risque pour les personnes impliquées, soulignent les spécialistes, c’est l’isolement, l’impression d’être seul au monde face à un océan de difficultés. C’est pour répondre à cette souffrance que Cité Seniors à Genève a mis en place, il y a six ans déjà, un café des aidants qui se tient chaque mois. «C’est d’abord un espace de rencontre, note Alain Schaub, chargé de mission. Les gens y viennent librement, généralement à bout de souffle. Ils souhaitent partager leur histoire ou tout simplement constater qu’ils ne sont pas seuls à naviguer au bord de l’épuisement, c’est très important.»

On retrouve cette préoccupation dans le canton de Vaud, avec l’ouverture de l’Espace Pallium, en décembre 2011. Il organise notamment les Cafés des proches qui connaissent un succès certain, animés par le philosophe Alexandre Jollien. Là aussi, l’entrée est libre.

Mais pris dans la tempête, une séance de ce genre ne suffit pas forcément à sortir la tête de l’eau. Responsable du centre financé par la Fondation Pallium et l’Etat de Vaud, Christine Burki et ses collaboratrices ont toujours leur porte ouverte pour des entretiens individuels. «Parfois, on s’aperçoit qu’une rencontre est suffisante. La personne a besoin de dire ses difficultés et d’être écoutée. Nous orientons, selon les cas, les gens vers d’autres services plus spécifiques. Et nous reprenons systématiquement contact avec elles un mois après notre premier entretien, afin de vérifier si la situation est stable ou de voir s’il faut prendre d’autres mesures.» Mais pour cette assistante sociale, le sentiment principal qui anime la plupart des gens qui viennent à la consultation a un nom: culpabilité. «Ils ne s’autorisent plus à se poser la question centrale: moi, de quoi ai-je besoin?»

Redevenir apte à aider

La culpabilité peut prendre de nombreuses formes. Certains ont l’impression de ne jamais en faire assez, d’autres se surprennent à avoir de la rancœur contre des parents, de la colère et quelques-uns en viennent même «à souhaiter que cela finisse rapidement...» Des sentiments qui ne viennent en fait que renforcer le malaise, un cercle vicieux.

Lydia Müller a identifié plusieurs étapes qui conduisent au burn-out. Selon elle, il est crucial de prendre conscience de chacune de ces chausse-trappes afin de pouvoir les déjouer. A commencer par  le «dévouisme» qui consiste à vouloir être fort... ou plutôt forte (90% des participants à ces séminaires sont des femmes) et à donner sans limites. Il s’agit pour l’aidant dans cette première phase d’admettre sa souffrance et de l’exprimer, voire demander de l’aide. Ensuite, il est primordial de comprendre qu’on peut agir uniquement sur sa propre souffrance et non sur celle de l’autre. Il faut donc l’apaiser pour redevenir apte à aider véritablement. Quitte à écourter par exemple ses visites auprès d’un parent. «Certaines présences sont trop longues, fausses, note la spécialiste. Si le corps est là, la tête est ailleurs.» Et le malade prolonge parfois ce sentiment de culpabilité lorsque vous faites mine de vous lever: «Comment, tu pars déjà?»

La spécialiste n’hésite pas à conseiller de s’inventer de fausses excuses ou «obligations» à l’avance, afin de pouvoir plus facilement prendre congé. Selon elle, se donner le droit d’avoir des limites et garder des activités propres pour recharger ses batteries sont des principes élémentaires de survie. Il est également important de cerner les obligations fondées et d’apprendre à distinguer les vraies préoccupations des fausses. L’affirmation, qui veut que se faire du souci pour un proche signifie qu’on l’aime, est à double tranchant. Certains en viennent à s’inquiéter pour tout et pour rien. Garder des instants pour soi, savourer des plaisirs simples comme écouter de la musique en faisant la vaisselle ou une émission à la radio en conduisant, savoir s’arrêter pour acheter quelque chose qui fait plaisir, tels sont les conseils fondamentaux que la psychologue livre à ses auditeurs. Et de rappeler en conclusion qu’une voiture au moteur grillé ne sert plus à personne. «Considérez-vous aussi comme un instrument précieux au service d’une cause: le soutien de vos vieux parents.»        

Jean-Marc Rapaz

 

Pour en savoir plus

 

«J’ai fini par craquer et appeler au secours»

Institutrice à 50% et mère de famille, Anne Rochat se pensait préparée pour soutenir sa mère. Elle a dû se résoudre à demander de l’aide.

Anne Rochat a toujours assumé. Un travail qui demande un investissement soutenu avec les bouleversements qui ne cessent de toucher l’école vaudoise, un rôle de mère de famille active avec encore trois enfants à la maison: son quotidien était déjà bien rempli. Enfin, c’est ce que pensait cette institutrice avant que l’état de santé de sa mère, résidant en appartement protégé, ne se dégrade véritablement depuis le début de l’année. Aujourd’hui, elle parle de cerise sur le gâteau, mais il serait plus juste d’évoquer la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

«Je croyais être préparée»

Pourtant, cette femme, qu’on sent forte, pensait être préparée à cette épreuve. Après le décès de son père il y a dix ans, Anne Rochat a suivi une formation poussée de huit à neuf mois chez Caritas pour apprendre à accompagner des personnes malades ou en fin de vie.

Elle estimait aussi sa mère entre de bonnes mains, dans un appartement protégé avec la visite hebdomadaire d’une infirmière en psychiatrie et le passage quotidien d’une dame qui venait s’assurer que tout allait «bien». «En fait, ma mère était seule et on s’est retrouvé à faire les courses, sa lessive, son lit depuis près d’une année. Et à lui tenir compagnie. Mon frère a longtemps assuré une grande partie avant de commencer à craquer.» Et Anne a suivi: «Ma mère, âgée de 87 ans, est devenue tyrannique. Lorsque je lui rendais visite le samedi, elle était mal et quand je repartais, je me sentais mal aussi parce qu’on ne se comprenait plus. J’étais harassée, je ne dormais plus même si j’avais sommeil. Dès que je posais la tête sur le lit, les pensées bouillonnaient dans ma tête. J’étais proche du burn-out.»

Réponse concrète

A bout de forces, Anne Rochat a pris rendez-vous avec une collaboratrice de l’Espace Pallium, à Lausanne. Un seul entretien, mais de trois heures, a suffi pour la requinquer: «J’ai expliqué mon sentiment de culpabilité, quand je finissais par craquer, à m’énerver contre ma mère. Et j’ai eu des réponses concrètes, on m’a dit que c’était bien normal, que je faisais tout juste. On m’a donné aussi l’autorisation de commencer à faire mon deuil face à cette femme qui n’était plus vraiment ma mère, qui n’avait plus toute sa tête. Je me suis sentie ressuscitée. Quand je suis sortie, je me sentais mieux.»  

J.-M.R.

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Vous avez beaucoup de mérite Anne. Ne culpabilisez pas, vous avez beaucoup donné. Il est temps de penser enfin à vous. Bon courage.