« Le cannage à l’ancienne, un métier qui n’existe bientôt plus »

Emile pratique l’art du cannage dans son village de Constantine (VD).
© Yves Leresche

En son pittoresque village de Constantine (VD), dans le district de la Broye-Vully, Emile Cauderay perpétue le savoir-faire de l’art du cannage à l’ancienne.

« On voit bien que c’est du végétal, et non du plastique qu’il suffirait de dérouler. » L’œil vif, le geste sûr, Emile Cauderay, 87 ans, tisse un brin de canne de rotin. Après l’avoir mouillé dans une cuvette remplie d’eau, il le fait passer dans le trou d’une assise de chaise, puis dans un autre. Une opération tout à la fois répétitive et minutieuse, avec la promesse d’une résurrection: « Je redonne vie à des meubles chargés de poussière. »
Dans son atelier situé dans le village de Constantine, à l’extrémité occidentale du lac de Morat, entre les lacs de Neuchâtel et de Morat, à cinq kilomètres au nord d’Avenches, Emile perpétue, en toute modestie et discrétion, un artisanat ancestral. Bien avant l’ère d’une certaine chaîne scandinave proposant des meubles en kit, le mobilier d’usage courant s’achetait auprès de fabricants locaux et d’ébénistes du coin.
Au siècle passé, les sièges cannés n’étaient pas rares dans la « grande chambre » des appartements ou des fermes et dans les salles de bistrot de Suisse romande. « Je rends service à des gens qui en retrouvent des exemplaires dans leur galetas », sourit ce passionné qui fut paysan et viticulteur sur le versant sud du Vully avant d’embrasser la carrière de secrétaire communal et de pétabosson (officier d’état civil). « Depuis que je n’ai plus d’occupation, en 2000, je canne des chaises. C’est un métier qui n’existe bientôt plus, je n’en restaure que trois ou quatre par année, et cela se sait de bouche à oreille. » En ce début de janvier, Emile travaille sur des chaises que lui a confiées Henri Geissbühler charbonnier et apiculteur à Constantine. « Il m’a dit que je pouvais garder la plus ancienne et la revendre si je voulais. » Entre ces défenseurs de tradition, la complicité est de mise. Loin d’être une activité rentable, le cannage est avant tout une forme d’échange sur fond de préservation patrimoniale. Le tarif pratiqué par Emile est dérisoire: un franc par trou. « En 1982, on demandait 80 centimes », précise Eliane Cauderay, son épouse qui le précéda dans cette activité. « Il y a en moyenne huitante à cent dix trous par chaise », indique l’artisan qui arrondit généralement à 100 francs son intervention par chaise. Pas de quoi faire fortune. Avant la restauration proprement dite, il s’agit d’ôter l’ancien cannage et de nettoyer le meuble empreint de saletés et de restes de colle.

 

Le rotang coupé en fines lanières. Emile et Eliane sont des abonnés de longue date de générations.

 

Fourniture en France

Le matériau utilisé par Emile est le rotin naturel, ou rotang traité, communément appelé « canne de rotin ». La canne est coupée en fines lanières qui peuvent varier de deux à quatre millimètres de largeur en fonction du remplissage et de la solidité désirée. « Nous nous fournissons en France, à Pont-d’Ain. Auparavant, nous en trouvions plus près, à Lyss. Mais, comme on ne parle pas allemand, la communication est plus aisée. » Parmi les plus belles pièces qui lui ont été confiées, Emile cite une chaise pour bébé. Dénichée dans une brocante par une cliente, elle a retrouvé son lustre sous les doigts experts du canneur. « Celle-ci, c’était un bijou ! La dame l’a offerte à l’un de ses petits-enfants. » L’artisan, mû autant par la passion que par le désir de « rendre service » a fait don à une retraitée d’un jeu de deux chaises et d’une table ronde. « Elle avait perdu tous ses biens dans l’incendie de son appartement. » Autre pièce intéressante à travailler, une « banquette de pianiste », commandée par une personne de Sion. Emile aime à rappeler qu’il a vécu la métamorphose de l’agriculture suisse au XXe siècle. Né en 1932, il a connu le labour avec des bêtes: « Durant la guerre, notre cheval de trait avait été mobilisé. Il nous a été rendu, aveugle, quelques jours seulement après son départ. » Le père d’Emile le remit à la charrue, en compagnie d’un bœuf. « Je me souviens de l’avoir guidé », raconte ce paysan qui évoque la mécanisation des tâches. « Notre premier tracteur était un Hürlimann. » Parmi tous les outils et autres objets d’usage courant sur le domaine, les corbeilles en osier occupaient une place de choix: « J’en ai tressé bon nombre moi-même ! » Une tâche proche de celle qui occupe aujourd’hui Emile: « On les utilisait pour la récolte des fruits et des pommes de terre. » Pour les cerises, on faisait passer un ceinturon dans le panier . « Je me suis aussi amusé à empailler des fiasques de chianti ! »

 

Traditions

Vannerie ou cannage, les gestes ne sont pas tout à fait les mêmes. S’y mettre ou s’y remettre, c’est renouer avec une tradition artisanale également source de zénitude. Lorsqu’il s’assied à sa table de cannage, Emile contrôle ses mains, mais il laisse vagabonder son esprit. Rien qui vienne perturber l’atmosphère recueillie de son atelier. Pas même la radio ? « Pourquoi faire ? Non, ça me déconcentre. » Aux confins de la Broye, les Vaudois ont tendance à lorgner plus facilement vers Fribourg et Neuchâtel que la lointaine capitale Lausanne. « La dernière fois, c’était pour le permis de conduire », lâche Eliane qui a toujours le mot pour rire. N’empêche, chez les Cauderay, on lit 24 heures. Emile et Eliane sont abonnés à générations qu’ils trouvent « captivant ». Leur défi à eux ne les emmène pas au-delà des frontières de leur village. Certes, mais le cannage à l’ancienne est un voyage dans le temps. A quelques mètres du château de Constantine, noble demeure érigée en 1676 et abritant de nos jours un home non médicalisé, les Cauderay ont un talent fou pour l’immuabilité. Cela se vérifie aussi bien dans les chaises cannées, sorties comme neuves des mains d’Emile, que dans la recette maison du fameux gâteau du Vully. Avec un furieux goût de « reviens-y »!

 

            Nicolas Verdan

 

                                                                                                                             

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